Quelle démocratie après le printemps arabe ?

Avec la montée des courants islamistes, hostiles à la démocratie mais accédant au pouvoir grâce à elle, se pose la question de l’avenir de la démocratie après le printemps arabe en Tunisie et en Égypte

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Quelle démocratie après le printemps arabe ?

Publié le 6 avril 2012
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Avec la montée des courants islamistes, hostiles à la démocratie mais accédant au pouvoir grâce à elle, se pose la question de l’avenir de la démocratie après le printemps arabe en Tunisie et en Égypte.

Par Emmanuel Martin.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.

Le sujet est ardu. Il faut éviter ici de tomber dans le premier piège de poser la démocratie occidentale comme modèle et vouloir un copier-coller. D’abord parce que tout « transplant institutionnel » ne peut fonctionner que si les nouvelles institutions sont un minimum complémentaires avec les institutions locales. Ensuite en raison de la qualité de la démocratie occidentale, largement « dysfonctionnelle ». Le deuxième piège serait un relativisme consistant à soutenir une démocratie même si elle est « illibérale », pour reprendre l’expression de Fareed Zakaria. De ce point de vue, la démocratie doit être considérée comme un moyen pour atteindre plusieurs fins, dont la protection de l’État de droit et des libertés. Il faut éviter une version « despotique » de la démocratie légitimant de manière absolue la volonté de la majorité.

La démocratie contre l’arbitraire du pouvoir

La démocratie doit être un moyen de protéger les populations contre le pouvoir arbitraire. L’idée est qu’on ne passe pas, dans les cas qui nous intéressent aujourd’hui, de la tyrannie d’une minorité à la tyrannie de la majorité – sous couvert de démocratie. Pour protéger la liberté, la démocratie doit fournir un cadre d’État de droit ou de « gouvernement par la loi ». Pourtant, ne dit-on pas souvent que la démocratie c’est le « gouvernement par les hommes » ? Prise dogmatiquement cette position peut ouvrir la voie au despotisme de la majorité et de la législation arbitraire.

Ceux qui prônent le « gouvernement par la loi » devraient-ils accueillir la charia comme une bonne nouvelle puisqu’elle est  « un gouvernement par la Loi » ? La réponse est doublement négative. Premièrement, la Loi dont parlent les démocrates libéraux n’a pas comme caractéristique essentielle d’être d’origine religieuse mais de protéger les droits individuels contre l’arbitraire du pouvoir ou des majorités. Elle émane bien sûr de principes découverts par la raison humaine – elle est ainsi d’une certaine manière « loi des hommes », mais de façon structurelle et principielle, et non conjoncturelle, au gré des majorités. Deuxièmement, si l’on suit d’ailleurs l’analyse de Mustafa Akyol, contrairement au Coran, la charia n’est pas d’essence divine, mais humaine puisqu’elle a été le produit d’interprétations.

Cette absence de séparation entre le religieux et le politique est évidemment problématique du point de vue des démocrates libéraux. Pour Bernard Lewis, la chrétienté instaure la séparation de la religion et de l’État dès lors que Jésus demande de rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. De ce point de vue, l’occident chrétien a pu évoluer vers la démocratie. Mahomet fonde en revanche à la fois une religion et un État islamique…

Des éléments de compatibilité ?

Pour autant, n’y a-t-il pas des éléments dans la tradition islamique qui peuvent se rapprocher de la démocratie libérale ? Selon Lewis encore, les autoritarismes n’étaient pas des dictatures dans les sultanats ou califats. On acceptait l’autocratie et l’autoritarisme mais en suivant certaines règles et avec un processus de consultation (non populaire), la shura, et de formation d’un consensus, l’ijma’. On trouve ainsi l’idée que le dirigeant n’était pas au dessus des lois et devait régner selon une sorte de contrat le bay’a (une forme d’état de droit ?), et qu’il y avait un processus – il est vrai tacite et obscur – d’élection des dirigeants.

L’Islam a pu respecter les minorités, définies d’ailleurs selon leur religion, avec leurs règles ou encore leurs écoles. (Dans l’empire ottoman les chrétiens et les juifs pouvaient produire, vendre et consommer de l’alcool). L’Islam a, par ailleurs, dû s’adapter à différentes sociétés, ce qui a permis un certain pluralisme, valeur essentielle de la démocratie. L’ijtihad, jugement interprétatif indépendant, a été une valeur centrale de l’Islam à son apogée.

Pour Mustafa Akyol, l’Islam a libéré l’individu du collectivisme de la tribu, et le Coran met l’accent sur le rôle de la foi et des actes de l’individu dans son rapport à Dieu : une vision du monde en fait plus individualiste qu’on le pense. Le message originel du Coran a été selon lui obscurci par le travail post-coranique. Même s’il n’y a pas de concept de droits de l’homme à proprement parler (seul Dieu a des droits), le dirigeant a des devoirs envers son peuple qui peuvent être interprétés comme une forme de droits. Akyol prône un Islam modernisé, qui n’a pas perdu son essence, bien au contraire, et compatible avec démocratie et liberté. Mais ceux qui sont aujourd’hui au pouvoir en Égypte et en Tunisie ont-ils la même interprétation ?

Liberté économique et démocratie fonctionnelle

Une cause fondamentale du printemps arabe a été omise par les observateurs : le manque de liberté économique. L’économiste péruvien Hernando de Soto a pu qualifier cette situation, dans le cas de l’Égypte, d’« apartheid économique ». Au vu de l’état de pauvreté et de sous-développement d’une majorité de la population consécutif à cette oppression économique, la démocratie doit permettre de libérer économiquement ces nations, en changeant les incitations des acteurs en faveur de l’entreprise, de l’échange, et de la prospérité (qui permet elle-même une démocratie plus vivace).

Ce but ne peut être atteint que si la démocratie est fonctionnelle : un parlement faisant son travail de contrôle de la dépense, une administration au service des citoyens et facilitant le climat entrepreneurial, une démocratie locale responsable, de la transparence à tous les niveaux, et une société civile active. Or, les bureaucraties pléthoriques n’ont-elles pas créé un « lobby » contre les réformes ? La corruption pourra-t-elle réellement y disparaître en faveur de la transparence, comme l’affichent les islamistes ? Le copinage dans les affaires pourra-t-il s’effacer pour séparer le politique de l’économique ? La société civile étouffée et affaiblie durant des décennies pourra-t-elle émerger sans peine ? On imagine ici le défi.

—-
Sur le web

Cet article reprend une présentation effectuée dans le cadre de la journée d’étude organisée le 2 avril par la Faculté de Droit et de Science Politique d’Aix-Marseille et le DU CJCAMA, avec le soutien du Laboratoire Interdisciplinaire de Droit des Médias et des mutations Sociales et de l’Institut Droit, Finances et Patrimoine, en collaboration avec le centre de Droit Arabe et musulman, UnMondeLibre.org, MinbarAlHurryyia.org, France Maghreb 2, et Radio Soleil.

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  • Le probleme concernant la compatibilté ou non de la démocratie avec la culture arabo-islamique et plus precisement avec la charia ou loi coranique réside dans le fait que les hommes au pouvoir sont aptes ou non à l’exercice de la loi,et à son application à l’ensemble de la communauté du peuple.
    Je veux par là dire qu les responsables corrompus et incompetants ne peuvent en aucun cas parler de charia si ce n’est l’appliquer aux plus faibles et là on ne peut parler que de tyrannie.Ainsi,on retombe dans la logique impitoyable de la vérité qui impose le fait qu’on ne peut parler d’émancipation d’un peuple sans l’éxistence d’une élite de haute qualité pour le guider vers un destin toujours meilleur.Par consequent le probleme des peuples arabes réside dans le fait qu’il y absence d’une masse suffisante d’intelectuels pouvant poser les conditions indispensables à l’avenement d’une pensée arabe basée sur la raison et le savoir humain qui ne sont que les facultés que Dieu a accordé à l’homme à l’origine de sa création.
    Alors,je me permet de dire que le probleme du monde arabe n’est pas l’application de la charia ou de la démocratie mais l’avenement d’un individu arabe liberé des complexes et tabous capable d’etre citoyen du monde et non element de la tribu.
    Je ne manquerai pas de dire aux uns et autres,que la démocratie n’est en aucun cas la dépravation,et la charia ne peut etre la soumission au premier toqué venu si ce n’est à Dieu le bienfaiteur,le clement et miséricordieux comme mentionné dans le Coran.
    à bon entendeur salut…
    signé:ahmedbenhada.

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