Exclusif: L’affaire Merah, cas isolé ou syndrome d’un vieil antisémitisme musulman ? (1ère partie)

Pour permettre à nos lecteurs de mieux comprendre le contexte de la tuerie de Toulouse menée par Mohamed Merah, Contrepoints a interviewé Philippe Simonnot, auteur en 2010 d’une « Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours » (Michalon).

Pour permettre à nos lecteurs de mieux comprendre le contexte de la tuerie de Toulouse menée par Mohamed Merah, Contrepoints a interviewé Philippe Simonnot, auteur en 2010 d’une « Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours » (Michalon).

Propos recueillis par PLG  & Benjamin Guyot. (1ère partie, 2e partie ici).

Philippe Simonnot

Pour commencer, un rappel rapide des faits. Le 11 mars, Le maréchal des logis chef Imad Ibn Ziaten est tué d’une balle à bout portant. Le 15 mars à Montauban, ce sont deux militaires parachutistes qui sont abattus, un troisième est laissé pour mort. Enfin le 19 mars, trois enfants sont assassinés ainsi qu’un professeur de religion. A cet instant l’emballement médiatique est à son comble, et toutes les théories circulent. Le Canard enchainé avance, avec une totale imprudence, la piste néonazie. Le 21 mars, suite à la découverte de l’identité du tueur, Nicolas Chapuis du Nouvel Observateur se dit « dégouté que ce soit (sic) pas un nazi ». Dès cet instant le « recueillement » laisse place à la récupération politique, et chacun avance une (prudente ?) explication. Mohamed Merah : déséquilibré ? Symptôme d’une immigration non assimilée ? Acte purement individuel ou syndrome d’un vieil antisémitisme musulman ? Pour tenter de répondre, nous avons décidé d’interroger Philippe Simonnot, auteur en 2010 d’une « Enquête sur l’antisémitisme musulman. De ses origines à nos jours » (Michalon). Voir ci-dessous la note sur cet auteur.

Contrepoints (CP) : Philippe Simonnot (PH S), avant d’en venir directement à l’affaire de la tuerie de Toulouse, pourriez-vous nous expliquer pourquoi, selon vous, cet acte parfois décrit comme « isolé » (en supposant que cela soit possible), peut en partie s’expliquer par l’existence d’un vieil antisémitisme musulman ?

PH S : Je commencerai par rappeler trois éléments principaux qui doivent être explicités pour bien comprendre d’où part cette affreuse tuerie :

D’une part il y a les textes sacrés : l’Islam n’est pas antisémite mais certains textes violents, comme dans toutes religions, peuvent être réactivés selon les circonstances. D’une part, certains passages du Coran comparent par exemple les Juifs à des singes et des porcs, image souvent reprise par les prêcheurs extrêmes. D’autre part, dans la biographie du prophète (censurée aujourd’hui par les musulmans modérés), il est fait mention d’égorgements d’une tribu juive de Médine, de la main du prophète.

Le deuxième élément est le colonialisme : certaines populations juives, pourtant bien intégrées parmi les populations musulmanes du pourtour méditerranéen, ont été « aspirées » par la culture occidentale lors de la période coloniale. Cet épisode a été vécu comme une « trahison » par les populations arabes de la zone. En même temps, la création en France en 1860 de  l’ « Alliance Israélite Universelle » est destinée d’abord à aider les juifs de ces zones, plus pauvres qu’en Europe et culturellement « attardés ». Enfin, le décret Crémieux de 1870  donne la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, ce qui est une insulte aux musulmans de ces « départements » français, musulmans considérés dès lors comme des « indigènes », inférieurs aux Juifs.

Enfin le troisième élément est  la naissance d’Israël. En 1948 se produit ce que l’on peut qualifier de nettoyage ethnique de la Palestine. Un terrorisme systématique chasse les arabes des territoires palestiniens. Ce « péché originel » d’Israël a été prémédité depuis le début du sionisme comme je l’ai montré dans mon livre, et il est toujours nié par l’État d’Israël et par la plupart des Juifs, en Israël comme dans la diaspora.

Une fois établi, Israël a attiré les populations juives du pourtour méditerranéen (environ 900.000), plus ou moins chassées par les Arabes pour leur sionisme supposé.  Ces Juifs étaient là depuis plus de 2000 ans – bien avant l’invasion arabe du 7ème siècle. Leur départ forcé est une catastrophe humaine et culturelle pour tous ces pays. Catastrophe qui avait été prévue par l’Alliance Israélite Universelle. Dès 1897, au lendemain du premier Congrès sioniste, l’Alliance lançait en effet cet avertissement : l’idée de la reconstitution d’un État juif au cœur du monde arabe, non seulement « met en danger les communautés juives vivant en terre d’islam, mais constitue une régression et un retour en arrière vers les temps où les Juifs vivaient coupés de leurs voisins et formaient « une race »».

CP : D’après vous, l’origine de Mohamed Merah a un rapport direct avec cette affaire ?

PH S : En effet. Il faut noter la dimension algérienne de l’affaire, qui selon moi ajoute un « plus » (en termes d’explication) aux actes de Mohamed Merah. Bien qu’étant Français de nationalité, celui-ci a hérité directement et indirectement d’une culture algérienne que je considère baignée d’antisémitisme. Il faut lire les torrents d’insultes antisémites dont se fait assez souvent écho la presse algérienne, qui reprennent en pire tout ce qui a pu être dit en Europe. J’ai d’ailleurs donné dans mon livre de nombreux exemples de ce que j’avance. Il y a deux ans, le journal Marianne m’avait demandé de rédiger un article sur ce thème, mais ils ont été effrayés par ce qu’ils y ont lu, et ont finalement renoncé à publier l’article.

CP : Par craintes de représailles ?

PH S : Je ne suis pas dans leur tête, mais je peux imaginer que les dirigeants de Marianne  redoutaient des représailles de djihadistes, ou même des réactions  hostiles, dues à une certaine bien-pensance qui aurait tôt fait de taxer ce journal d’islamophobie, terme dont je me défends  absolument.

CP : En ce qui concerne Mohamed Merah plus directement, que vous inspire son comportement ?

PH S : En attaquant les militaires musulmans ou supposés musulmans, Merah a agi en djihadiste cruel, comme s’il punissait des harkis, des « collaborateurs », traitres  à la cause arabe et musulmane. En tuant de sang-froid des enfants juifs et un religieux juif, il a signé le caractère islamiste de son acte.

CP : Cela dit, Merah a affirmé aux policiers du RAID, pendant les 30h de confrontation, qu’il avait visé des militaires « français » pour punir la France d’avoir envahi l’Afghanistan, qu’ils soient ou non musulmans.

PH S : Il faut bien rappeler que ces déclarations n’ont pas été effectuées lors d’un interrogatoire en bonne et due forme, mais constituaient des confidences dans une atmosphère survoltée et rapportée ensuite par des policiers. Je n’accorde aucune fiabilité à ces propos, je me refuse donc à les commenter. En outre, même s’il a été rapporté qu’il a attaqué cette école « par défaut » d’avoir pu abattre un autre militaire, c’est bien une école juive qu’il a sciemment attaqué, ce qui n’invalide aucunement les explications que je propose.

CP : Le géopoliticien Yves Lacoste parle du manque d’assimilation en France de certaines populations du fait de l’existence de deux mouvements indépendantistes pendant la guerre d’Algérie : le FLN et le MLN. Lors de l’indépendance, le FLN a purgé le MLN, ce qui a poussé ses membres à fuir en France, malgré leur hostilité.

PH S : Cela constitue peut-être une explication, mais même sans cela, d’une manière plus générale l’Algérie reste le pays où l’antisémitisme est le plus répandu, et au plus haut niveau. C’est dans ce pays que l’on a rappelé, au plus haut niveau, les origines juives de Sarkozy et le rôle supposé du lobby juif dans son élection en 2007.

CP : Ceci dit, on pourrait vous faire remarquer que Mohamed Merah, bien que fils d’immigrés algériens, a pratiquement toujours vécu en France, potentiellement éloigné de la culture algérienne et de l’antisémitisme qu’elle peut véhiculer selon vous.

PH S : Je note quand même qu’il a fait de nombreux voyages à l’étranger, dans des écoles djihadistes, et a reçu des formations destinées à l’endoctriner. Formations pour une part théoriques, où l’on y apprend une certaine vision de l’histoire et la religion, très hostile aux Juifs et au sionisme, et dans d’autres camps, des formations plus concrètes de maniement des armes. Il faut bien se dire qu’il n’est pas allé là-bas par hasard ! Mohamed Merah a bien dû être attiré par ce type de « voyage » parce qu’il était déjà, pour une raison ou pour une autre, plein de ressentiment à l’égard de la France et des Juifs. Je rappelle parce que c’est important qu’Allah, comme dans toutes les religions du Livre, est un Dieu de miséricorde et d’amour ; le problème vient bien de la réactivation et de l’utilisation extrême des textes sacrés.

CP : Bernard Squarcini (patron de la DCRI) a déclaré qu’il n’avait « jamais vu ce type de profil », très autodidacte, et qu’apparemment Mohamed Merah n’avait pas fréquenté de camps « classiques » terroristes mais plutôt formé « sur mesure, une sorte de cours particulier ès terrorisme ». Peut-on en déduire que le terrorisme est en train de prendre une nouvelle forme ?

PH S : On est passé du terrorisme organisé du 11 septembre 2001 au « loup solitaire », c’est-à-dire le héros qui a juste besoin d’une certaine intelligence pour agir tout seul ou presque, que j’ai décrit dans mon dernier livre : Delenda America (Éditions Baudelaire, 2011). Al Qaida a besoin de ce type de profils, c’est-à-dire des gens « détraqués » qui trouvent dans cet environnement une sorte de rationalisation de leur haine irrationnelle.

CP : Il y a une demande d’idées, et de l’autre côté une offre. Qui finance cette offre d’idées ?

PH S : Le pétrole ! L’Arabie Saoudite, le Qatar…

CP : Mais est-ce que cela ne nuit pas davantage à leur cause lorsqu’ils financent le terrorisme, que ça ne le leur « rapporte » ?

PH S : Pour cela, il faudrait supposer ces gens parfaitement rationnels alors que leur « moteur » est religieux, idéologique. Ils rationalisent leur propre délire. En outre, il faudrait savoir précisément de quoi l’on parle quand on dit « Arabie Saoudite ». Il ne s’agit pas de guerres classiques entre États, mais de guerres privées. La guerre que menait Ben Laden était une guerre privée, qu’il finançait grâce à ses moyens colossaux. Ce ne sont pas nécessairement les émirs qui financent directement le terrorisme.

La suite

Contrepoints avait publié une critique de l’Enquête sur l’antisémitisme musulman en 2010. À lire en ligne ici.

Philippe Simonnot a consacré une partie de son œuvre aux religions issues de la Bible et à leurs rapports. Est venu d’abord Meir Kahane, le rabbin qui fait peur aux juifs, avec Raphaël Mergui, (Favre, 1985), traduit en anglais. En 1999, les Presses Universitaires de France publient Juifs et Allemands. Préhistoire d’un génocide. En 2005, Les Papes, l’Église et l’argent paraissent chez Bayard. Le Marché de Dieu. Économie du judaïsme, du christianisme et de l’islam (Denoël, 2008), est traduit l’année suivante en italien et obtient le Prix du meilleur essai étranger Città delle RoseL’Enquête sur l’antisémitisme musulman est publiée par Michalon début 2010.
Enfin, vient un conte moral qui se lit comme un roman policier : Delenda America, Confessions de Joseph Altenberg, juif converti à l’islam et futur martyr, aux Éditions Baudelaire, mai 2011 (lien iBookStore). L’ouvrage est publié en livre numérique ebook pour l’anniversaire des dix ans des attentats du 11 septembre 2001 chez ToucheNoire.