Toulouse : les nouveaux délits du Président ou du candidat ?

Ces trois nouvelles infractions reposent donc sur une improvisation juridique qui d’ailleurs ne saurait prospérer. Ceci nous conduit à envisager l’impensable. L’intervention du Président de la République ne doit elle pas être requalifiée en discours électoral ?

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Toulouse : les nouveaux délits du Président ou du candidat ?

Publié le 23 mars 2012
- A +

Ces trois nouvelles infractions reposent donc sur une improvisation juridique qui d’ailleurs ne saurait prospérer. Ceci nous conduit à envisager l’impensable. L’intervention du Président de la République ne doit-elle pas être requalifiée en discours électoral ?

Par Roseline Letteron.

La mort de Mohamed Merah dans l’assaut final de son appartement suscite une certaine forme de soulagement, puisqu’il est désormais hors d’état de nuire. La compassion est tout entière tournée vers les familles des victimes de ses actes. Dans l’adversité, l’unité nationale est une réalité, même en période électorale, et cette constatation a quelque chose de réconfortant.

À peine une heure après la fin de Mohamed Merah, le Président de la République a pris la parole. Rappelons-le, il s’agissait bien d’une intervention du Président, et non pas du candidat. Elle était d’ailleurs enregistrée à l’Élysée, le costume était gris, la mine grave. Il a présenté aux familles les condoléances « de la nation rassemblée » et remercié ceux qui ont participé aux opérations de recherches et à l’assaut final, y compris le ministère de l’intérieur Claude Guéant.

Son intervention prend ensuite une tout autre tournure, moins présidentielle, et plus électorale. Comme après chaque fait divers tragique, ou presque, il annonce une refonte des textes organisant la lutte contre le terrorisme. Trois réformes sont proposées.

Le délit de « consultation habituelle de sites faisant l’apologie du terrorisme ».

Le Président annonce la création d’un nouveau délit pénal « de consultation habituelle de sites faisant l’apologie du terrorisme ou qui appellent à la haine ou à la violence ». L’idée repose sur une transposition au domaine du terrorisme des dispositions de l’article 227-13 du code pénal, dans sa rédaction issue de la loi du 5 mars 2007. Il punit d’une peine de deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende toute personne qui « consulte habituellement » un service de communication au public en ligne mettant à disposition des images de mineurs présentant un caractère pornographique.

Ces dispositions n’ont suscité qu’une seule condamnation, du moins si on en croit Legifrance. Encore cette condamnation a-t-elle encouru la Cassation le 5 janvier 2011, car les juges avaient condamné la personne de manière rétroactive, pour des consultations de sites pédopornographiques intervenues avant l’entrée en vigueur de la loi du 5 mars 2007.

Ce silence jurisprudentiel s’explique peut être par l’incertitude dans le contenu de la norme. À partir de quelle fréquence une consultation devient-elle « habituelle » ? La question n’est pas encore résolue, et elle risque de l’être moins encore moins pour les sites faisant l’apologie du terrorisme. Ces derniers n’intéressent d’ailleurs pas que des sympathisants. Faudra-t-il donc poursuivre les journalistes ou les sociologues qui s’intéressent à l’image que le terrorisme veut donner de lui-même sur internet ?

Le délit de voyage à l’étranger pour y suivre des travaux d’endoctrinement.

Le second délit, plus surprenant, prévoit de punir « tout personne se rendant à l’étranger pour y suivre des travaux d’endoctrinement à des idéologies conduisant au terrorisme ». Là encore, le flou domine car la définition juridique des « travaux d’endoctrinement » risque d’être bien délicate. Lorsque le site de l’UMP nous apprend que des jeunes de ce parti ont été invités à Washington par les jeunes du Parti Républicain, peut-on interpréter ce voyage d’études comme des « travaux d’endoctrinement » ? Certes non, car les jeunes de l’UMP, comme leurs homologues du GOP, sont très mignons, très propre-sur-soi, et ne développent aucune « idéologie conduisant au terrorisme ». C’est vrai, sauf que tout est question d’interprétation.

La notion d’ « idéologie conduisant au terrorisme » n’est pas plus claire. Ne risque-t-on pas un jour de considérer que l’Islam, en tant que tel, est une « idéologie conduisant au terrorisme » ? Mettre un doigt dans un tel engrenage juridique risque de conduire tout droit au racisme et à l’intolérance et de nuire à cette politique d’intégration qu’il serait utile de développer, justement pour éviter que d’autres Mohamed Merah se manifestent.

Reste évidemment la question de la preuve. On imagine assez bien le voyageur rentrant d’Afghanistan et remplissant une des ces petites fiches que les hôtesses distribuent dans l’avion afin de fluidifier les formalités de police. Mettez une croix dans la case correspondante : « Avez vous suivi un endoctrinement à des idéologies conduisant au terrorisme ». Nul doute que ceux qui sortent tout droit des camps d’entrainement des zones tribales répondront « oui »…

L'Assaut. Julien Leclercq. 2011. Le GIGN en action

Le délit de propagation d’apologie d’idéologie extrémiste

Le dernier délit proposé par le Président Sarkozy, celui de « propagation ou d’apologie d’idéologie extrémiste », se heurte aux mêmes problèmes. Il s’inspire évidemment de la loi Gayssot qui interdit de diffuser toute idéologie négationniste, mais le négationnisme se définit aisément dès lors qu’il ne vise que la Shoah, elle même reconnue comme génocide par les Accords de Londres et les décisions de Nüremberg.

Comment en revanche doit-on définir l’ « idéologie extrémiste » ? Va-t-on poursuivre monsieur Poutou qui rêve du « Grand Soir », ou ces catholiques intégristes qui s’enchainent aux blocs opératoires pour protester contre l’IVG ? La qualification d’ « idéologie extrémiste » est, en soi, idéologique, et elle ne peut donc justifier une atteinte aussi importante à la liberté d’expression. L’impossibilité de définir cette notion d’idéologie extrémiste est donc certainement constitutive d’une atteinte au principe de clarté et de lisibilité de la loi défini par le Conseil constitutionnel.

Le Président de la République devrait peut être se souvenir que, très récemment, le Conseil constitutionnel lui a infligé un véritable camouflet, en déclarant inconstitutionnelle la loi pénalisant la négation du génocide arménien. Dans cette décision du 28 février 2011, le Conseil rappelle que la liberté de communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme (art. 11 de la Déclaration de 1789) et qu’en conséquence, les atteintes qui lui sont portées doivent « être nécessaires, adaptées et proportionnées à l’objectif poursuivi ». Dès lors, la constitutionnalité du délit de propagation d’apologie d’idéologie extrémiste est très problématique, car l’interdiction de la liberté d’expression de certains groupements risque d’être jugée disproportionnée, dès lors qu’il s’agit de lutter contre d’hypothétiques menées terroristes.

Improvisation juridique

Ces trois nouvelles infractions reposent donc sur une improvisation juridique qui d’ailleurs ne saurait prospérer. Chacun sait en effet, et ce sont les termes mêmes de l’article 34 de la Constitution, que seul le législateur est compétent pour prendre des mesures portant atteinte à l’exercice des libertés. Or, le législateur est en vacances, ou plus exactement en campagne électorale. Le parlement ne reprendra ses travaux que le 26 juin, après les élections présidentielles et législatives. Le Président Sarkozy ne peut donc ignorer que ces déclarations pourtant lourdement médiatisées n’auront aucune suite concrète.

Ceci nous conduit à envisager l’impensable. L’intervention du Président de la République ne doit-elle pas être requalifiée en discours électoral ?


Sur le web Lire le reste de nos articles sur la tuerie de Toulouse

Voir les commentaires (11)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (11)
  • sarkozy ne pense qu’à se faire réelire , et à ce titre , tout , absolument tout lui est bon pour la ramener ;il dit et fait n’importe quoi dans le seul but de récupérer des voix , et je suis certaine qu’il se contrefiche royalement des victimes ; ce type est un monstre d’égoïsme , il ne pense qu’à lui ;

  • Vous avez raison, mais en cela il ne diffère en rien des autres candidats

  • Bonjour;

    Il est vrai que le Conseil Constitutionnel, quand il n’avalise pas des comptes campagnes truqués, est capable de également de prise de position courageuse (http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/11/25/et-les-comptes-de-campagne-d-edouard-balladur-furent-valides_1444772_823448.html)

    Je suis inquiet quand je vois avec quel désinvolture, pour ne pas dire mépris, les politiques de ce pays traitent la Loi et ses agents. Il est paradoxal de voir les principales autorités de ce pays justifier l’apparente inaction des services de sécurité face à un individu au CV bizarre par le fait qu’il était impossible de prévoir à l’avance son parcours. Pourtant, il me semble que le premier d’entre eux a avancé un argument identique pour fustiger les magistrats et agents de réinsertion en charge du suivi du meurtrier de la pauvre Laétitia Perrais à Pornic, il y a un an (http://www.maitre-eolas.fr/?q=PORNIC).
    Et dire qu’il est avocat de profession!!!

    Nicolás Gómez Dávila a raison quand il déclare: « Les sociétés agonisantes luttent contre l’histoire en émettant des lois, comme les
    naufragés contre les eaux en poussant des cris. Brefs remous. »

    Bonne journée

  • Quid de ceux qui consultent régulièrement un site gouvernemental faisant l’apologie du vol et du racket ?

  • Bon texte qui expose les nécessaires limites démocratiques de la prévention du terrorisme et la balance entre liberté et sécurité.

    Je suis plus circonspect à propos de la critique des « petites fiches que les hôtesses distribuent dans l’avion afin de fluidifier les formalités de police ». A première vue, les questions posées semblent ridicules. Mais, à bien y réfléchir, elles permettent de constituer sans effort un délit de mensonge, aisément muté en crime en cas de terrorisme, hors toute notion d’idéologie. MM aurait rempli cette fiche qu’on aurait pu le placer face à un jury populaire, avant même qu’il eût imaginé de passer à l’acte.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Maxime Lefebvre.

Il y a 14 ans, pendant que tous les regards se tournaient vers Pékin où s’ouvraient les 29e Jeux olympiques d’été de l’ère moderne, la guerre éclatait entre la Géorgie et la Russie. En jeu, les régions séparatistes pro-russes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, officiellement rattachées à la Géorgie.

Ce conflit présente de nombreuses similitudes avec celui qui sévit en Ukraine depuis le mois de février : une Russie de Poutine (qui, en 2008, était certes Premier ministre entre deux présidences, mais demeurait le ... Poursuivre la lecture

L'Élysée maintient la consigne déjà édictée par Emmanuel Macron il y a cinq ans, et héritée de Nicolas Sarkozy en 2007. Les ministres défaits lors du scrutin des 12 et 19 juin devront quitter le gouvernement, a confirmé le palais présidentiel ce dimanche. Élisabeth Borne, fraîchement nommée à Matignon, ne dérogera pas à la règle. La moitié du gouvernement est concernée.

Bien que la situation soit nettement différente de celle de 2017 - ils n'étaient que six concernés -, l'Élysée a décidé de maintenir la consigne déjà édictée par Emmanu... Poursuivre la lecture

C’est la dernière ligne droite avant l’élection présidentielle, et Valérie Pécresse continue de stagner dans les sondages.

??? L'évolution de l'ensemble des sondages publiés pour le premier tour :

?Macron 29% ↘️ ⚫️Le Pen 18% ↗️ ?Mélenchon 14% ↗️ ?Pécresse 11% ↘️ ?Zemmour 11% ↘️ ?Jadot 6% ➡️ pic.twitter.com/ulxIu1T0DB

— mathieu gallard (@mathieugallard) March 24, 2022

Parmi les raisons qui affaiblissent sa candidature, certains accusent le silence embarrassant de celui qui reste le mento... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles