L’euphorie, la Grèce, ses troubles et leurs conséquences

imgscan contrepoints 838 Grèce

La semaine passée aura permis à la Grèce d’être officiellement en faillite. Mais ses problèmes ne font, en réalité, que commencer.

Ainsi donc, pour la dix-huitième fois (ou vingtième ? J’ai perdu le compte), l’Europe est sauvée, et ce au moins jusqu’à la semaine prochaine. Voilà qui met de bonne humeur pour une jolie semaine de mars, ne trouvez-vous pas ? Et puis, avec une addition bien au-delà des 100 milliards d’euros, ce serait dommage de bouder, hein…

Concrètement, la Grèce a donc fait faillite. Il aura fallu des mois de douloureuses négociations et de petites danses lascives autour du sujet et du mot tabou pour arriver enfin à le prononcer, mais nous y voilà : le pays a, tout à fait officiellement, fait faillite et organise maintenant le dépouillement légal de ses créditeurs.

Ce qu’il faut bien comprendre ici, c’est que si l’on a autant tourné autour du pot, ce n’est pas, loin s’en faut, pour tenter de trouver une issue favorable pour le peuple grec ou pour les contribuables européens en général. Les tergiversations multiples et les atermoiements auxquels nous avons assistés depuis plusieurs mois (plusieurs années, même) ne sont que l’expression brouillonne de la recherche, par les politiciens, du chemin de moindre résistance pour l’acceptation par ceux qui vont payer (nous) de la triste réalité : la Grèce ne pouvait pas être sauvée, du tout.

Le mot « faillite » une fois prononcé, on s’est mis en meilleure position pour accepter l’inévitable. Mais là encore, on procède par petite touches, pour ne pas brusquer les moutontribuables qui, stressés, produisent une mauvaise laine et chargent leur viande de toxines désagréables au goût. En effet, pour le moment, il est acquis que le défaut des Grecs revient à faire une décote de 54% (ou 75% de valeur actuelle nette).

Mais, comme l’explique bien Pasm sur Contrepoints, les hypothèses prises pour arriver à ce résultat camouflent mal qu’en réalité, les nouvelles émissions de l’État Grec vont subir, elles aussi, une furieuse décote, laissant le créancier avec une perte totale supérieure à 90%, probablement de l’ordre de 95% au final. Autrement dit : c’est cuit pour les créanciers grecs.

Mais tout est histoire de communication : puisqu’on a évité le défaut de paiement désordonné, que ce coup de rabot bien douloureux est, malgré tout, contrôlé, alors tout va bien. Tout va même mieux que bien, et les marchés sont, dixit la fine fleur de l’analyse financière, euphoriques ! Pensez donc : on vient d’effacer plus de 100 milliards d’euros de dette, on va faire un chèque de 130 milliards d’euros supplémentaires, les 200 milliards d’euros de dette grecque encore en stock vont plus que probablement devoir être annulés aussi, et le tout a été fait de façon contrôlée ! Grâce à ces magnifiques opérations calibrées au micromètre, l’Eurogroupe va pouvoir verser la tranche suivante du plan de sauvetage du pays, ce qui lui permettra de rembourser une échéance de 14,5 milliards d’euros d’ici le 20 mars et d’éviter une faillite désordonnée, ce qui serait très très ballot après tous ces efforts, vous en conviendrez. Alors si avec ça on ne rend pas les marchés euphoriques, c’est à désespérer…

En plus, petit bonus non négligeable, les assurances sur un défaut de la Grèce (les fameux CDS) vont pouvoir être déclenchées ; l’ISDA, l’organisme en charge de déterminer s’il y a bien eu faillite ou pas, a déclaré que « bon, oui, finalement, c’est bien une faillite » et qu’on pourrait donc honorer les contrats correspondants. La somme envisagée pour le moment, dans le calme et la pondération nécessaire à conserver l’euphorie des marchés, est de l’ordre de 3 milliards de dollars, et devrait être fournie par les assureurs (majoritairement des banques, dans le cas qui nous occupe) qui les verseront à d’autres banques, fonds de pension et institutions financières. Ces petits déplacements d’argent en vase clos ne doivent pas vous inquiéter pour le moment.

Ce qui semble plus problématique, c’est que toute cette agitation (qui rend les marchés euphoriques, qu’on vous dit) ne changera rien à l’affaire. Il semble évident que les notations de la Grèce et ses banques par les agences vont passer à D (« default »). À ce moment, des banques lourdement exposées aux dettes grecques se retrouveront à leur tour dans une situation délicate. Par exemple, la banque autrichienne KA Finanz se retrouve, peu ou prou, avec une ardoise de plus d’un milliards d’euros.

Mais pire que tout, les tractations qui ont eu lieu n’ont finalement porté que sur la dette souveraine, celle qui est directement émise par l’État grec. Or, il existe tout un pan d’autres dettes, émises par divers organismes grecs, qui sont, de fait, eux aussi en faillite (sinon maintenant, au moins dans quelques semaines ou quelques mois). On trouve notamment des obligations émises par les transports ferroviaires helléniques, des dettes bancaires, des obligations liées à l’inflation, d’autres avec des collatéraux physiques et d’autres produits structurés plus ou moins garantis par l’État grec (vous savez, ce truc qu’on vient officiellement de déclarer en faillite). Et, pompon de l’affaire, ces obligations sont soumises au droit anglais et non grec. On comprend dès lors que l’ISDA, l’institution qui a accepté la faillite grecque et les 3 milliards de fonds correspondants, soit maintenant un peu plus tendue lorsqu’il s’agit d’évoquer la décote (prévisible, à venir, inévitable, probablement totale) sur ces fonds et le déclenchement des CDS sur cette « autre » dette. Zero Hedge fournit une liste de cette « autre » dette, que je reproduis ici.

Greek List of Bonds Submitted

Bref : non seulement la Grèce n’est pas sortie de l’auberge, mais elle ne vient, à proprement parler, que d’y entrer et tout indique que l’auberge en question se range plutôt dans la catégorie « Hostel » que d’un charmant petit Bed & Breakfast de province anglaise. Au niveau financier, tout indique que les problèmes vont s’accumuler et s’accélérer plutôt que de se résoudre. Je doute à ce sujet que les marchés (et les dirigeants européens) continuent sur le registre euphorique

En outre, par voie de conséquence, la catastrophe grecque qui se joue actuellement va, par ricochet, impacter les autres pays européens. D’une part, il va devenir de plus en plus risqué d’emprunter sur les marchés, à mesure que son euphorie va s’évaporer. D’autre part, on vient d’effacer 100 milliards de dettes, ce qui veut dire aussi que 100 milliards d’euros de richesses viennent d’être annulées, purement et simplement.

On peut naïvement persister à penser que ceci sera sans impact, mais un peu de réalisme oblige à voir que la situation économique n’en sera pas améliorée ; tout indique que l’Espagne et le Portugal sont les pays suivants sur la liste des problèmes de l’eurozone. Tiens, à ce sujet, j’insère ici un petit graphique, pour rire.

Chômage des jeunes en Europe

Je vous laisse l’interpréter comme vous voulez, mais rappelez-vous que le maître-mot, ici, c’est euphorie.

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