Le malaise enseignant

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Beaucoup d’enseignants ressentent un certain malaise, écartelés qu’ils sont entre leur passion égalitariste et leur envie de bien faire leur métier.

Si l’on veut une École juste, il faut faire en sorte qu’elle puisse détecter tous les talents, notamment ceux venus de milieux humbles, et non qu’elle veuille corriger certaines inégalités sociales en créant de l’injustice. C’est ce que beaucoup d’enseignants ont perdu de vue, leur égalitarisme irrationnel les ayant aveuglés.

Par Fabrice Descamps

L’École française va objectivement mal. Année après année, les indicateurs du programme PISA de l’OCDE montrent que notre système scolaire dégringole dans les comparaisons internationales.

Contrairement à ce que prétend le SNES, principal syndicat du secondaire et fief gauchiste, ce n’est pas d’abord une question de moyens puisque le collège finlandais, un exemple désormais connu de tous, coûte moins cher que le français pour de meilleurs résultats.

Contrairement à ce que prétend la droite conservatrice, ce n’est pas non plus la faute au fameux « collège unique » puisque certains pays, comme le Canada, ont de bien meilleurs résultats que la France et ont pourtant non seulement un collège unique mais même un « lycée unique » car l’orientation vers les formations professionnelles s’y fait après le bac et non dès la fin de la troisième comme en France.

Ce n’est pas plus la faute aux immigrés ni aux pauvres qui feraient baisser le niveau dans les établissements où ils sont trop nombreux car le Canada, toujours lui, a un nombre écrasant d’immigrés et des niveaux d’inégalités des revenus supérieurs à ceux constatés en France.

Toutes ces explications ne tiennent tout bonnement pas la route.

Serait-ce alors une question d’organisation des systèmes scolaires ? À première vue, cela semble peu plausible tant sont criantes les différences de structures et de doctrines scolaires entre les meilleures écoles du monde, en Finlande, en Corée du Sud, au Japon, à Shanghai et au Canada. Quoi de commun entre le cocon accueillant d’une école finlandaise et la discipline quasi militaire qui règne dans son homologue sud-coréenne ?

Cependant, à y regarder de plus près, tous les systèmes scolaires performants ont un point commun les séparant nettement de tous ceux, comme le français, qui font mal leur travail : le taux de maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul à l’entrée en sixième. Nous tenons là le vrai secret des réussites et des échecs des systèmes scolaires, à savoir la capacité ou l’incapacité de leurs écoles primaires à apprendre à lire, écrire et compter correctement. Les Finlandais, les Canadiens, les Coréens et les Japonais mettent le paquet sur leurs écoles primaires afin que tout enfant en difficulté dans un des trois compartiments fondamentaux du savoir y soit aidé efficacement. Si nous voulons remonter la pente le long de laquelle l’École française dégringole actuellement, point n’est donc besoin de supprimer ce pauvre collège unique – le remède serait pire que le mal [1] –, on peut plus simplement s’inspirer des pratiques observées dans les écoles primaires des champions scolaires mondiaux. Or tout cela ne coûte pas plus cher car les budgets qu’on alloue pour le soutien aux élèves des écoles primaires sont autant d’argent en moins pour les redoublants et les décrocheurs du secondaire.

Je suis atterré de voir que personne, parmi les candidats aux prochaines élections présidentielles, n’a fait le même diagnostic que moi. Or il suffit de lire attentivement les brochures de l’OCDE (notamment l’indispensable Education At A Glance qui devrait être offert tous les ans à tous les enseignants du SNES !). À défaut de finir jamais La Princesse de Clèves, peut-être M. Sarkozy serait-il bien inspiré de jeter un coup d’œil aux remarquables travaux de l’OCDE, ce cul de basse fosse de l’ultra-libéralisme débridé, prédateur, inhumain, sans visage, mondialisé, financiarisé, apatride, cosmopolite et… heu… dégueulasse.

Une autre question m’assaille alors : comment se fait-il que tous nos collègues du SNES, qui ont au moins BAC+5, ne parviennent pas à des conclusions similaires aux miennes ? Certains d’entre eux, bien sûr, se fichent pas mal de l’état de notre système scolaire du moment qu’ils continuent de contrôler les fameuses « mutations » qui leur assurent, bon an mal an, le vote et la cotisation de professeurs apeurés à l’idée d’atterrir à Garges-lès-Gonesse. On rencontre de ces personnages cyniques chez les hiérarques du syndicat, mais ce n’est pas le cas du brave militant de base. Alors pourquoi ce dernier ne fait-il pas les mêmes constats que moi ?

Eh bien, je pense que l’aveuglement idéologique est entièrement responsable de son manque de lucidité. Je vous entends déjà d’ici me dire : « Mais comment ? Vous accusez l’enseignant de gauche d’aveuglement idéologique alors que vous-même ne vous apercevez pas de vos œillères libérales ! » Oui, je l’avoue, j’ai sûrement des œillères libérales en sus d’une poutre dans mon œil qui m’interdit de voir la paille dans le vôtre, mais je sais pourquoi je suis enseignant : pour transmettre des savoirs à mes élèves et à mes étudiants. Or interrogez le militant de base du SNES à ce même sujet et vous le verrez immédiatement saisi d’une hésitation qui trahira son trouble intérieur : il vous bafouillera que certes, il est là pour enseigner des connaissances mais, tout de même, ah, comment dire, il est aussi là un peu pour essayer de corriger les inégalités sociales entre ses élèves.

STOP ! La question est essentielle et si essentielle qu’en n’y répondant pas correctement, le militant du SNES perd de vue la fonction première de l’École, en conséquence de quoi il n’est pas révolté par le fait que 40% de nos élèves, oui, j’ai bien dit, 40% de nos élèves ne maîtrisent pas correctement la lecture, l’écriture et le calcul à leur arrivée en sixième. Ce qui serait un scandale national dans tout autre pays ne l’est pas en France car les profs de base, dont une majorité émarge au SNES ou à sa maison-mère, la FSU, ne savent plus vraiment pourquoi ils sont là. L’institutrice d’un de mes fils nous a même avoué l’autre jour, dans un grand élan de sincérité : « Oh, vous savez, j’ai des collègues qui considèrent que maintenant, avec les correcteurs des traitements de texte, l’orthographe n’est plus une priorité. » J’en suis encore pantois.

En effet, la plupart des enseignants, obnubilés par l’égalitarisme commun à tous les gens de gauche, prétendent que l’École serait injuste parce que les enfants des groupes sociaux les plus privilégiés y ont en moyenne accès aux diplômes les plus prestigieux.

Sans surprise, une certaine partie du monde enseignant recommande donc l’établissement d’une politique de discrimination positive pour augmenter de façon volontariste le pourcentage d’enfants issus des milieux les moins favorisés qui obtiennent les diplômes les plus réputés. Or une telle politique est injuste pour deux raisons.

La première est que si le nombre total d’admis à ces diplômes ne change pas après la mise en place de telles politiques, elles priveront de l’accès aux diplômes les plus recherchés certains élèves qui les auraient sinon obtenus avant le début de ces mêmes politiques car elles donneront à des jeunes d’origine modeste la place qu’occupaient auparavant d’autres jeunes issus d’autres milieux.

La deuxième raison tient au fait qu’on n’attend pas d’un diplômé qu’il ait telle ou telle origine sociale, mais telle ou telle compétence sanctionnée par son diplôme. Je préfère ainsi un médecin efficace même s’il est fils de médecin à un médecin inefficace même s’il est fils d’ouvrier.

Si l’on veut une École juste, il faut donc faire en sorte qu’elle puisse détecter tous les talents, notamment ceux venus de milieux humbles, et non qu’elle veuille corriger certaines inégalités sociales en créant de l’injustice. Le rôle de l’École n’est pas de corriger les inégalités, mais de transmettre des savoirs et récompenser par des diplômes les élèves qui les méritent.

C’est ce que beaucoup d’enseignants ont perdu de vue depuis 1968. Leur égalitarisme irrationnel [2] les a aveuglés. Or comme beaucoup d’entre eux ont gardé une indéniable conscience professionnelle, ils savent bien que leurs établissements ne font plus correctement leur travail, en conséquence de quoi ils ressentent ce qu’il est convenu d’appeler le « malaise enseignant », écartelés qu’ils sont entre leur passion égalitariste et leur envie de bien faire leur métier.

Mais l’École ne pourra justement pas faire éclore les talents d’origine modeste si elle rabote ses exigences et ses objectifs car elle ne pourrait alors plus apporter à de tels talents les savoirs que leur milieu social ne peut leur transmettre faute de les avoir jamais possédés lui-même. L’École française va donc mal car trop d’enseignants ont oublié quelle fonction elle avait, en conséquence de quoi ils ne s’indignent pas qu’elle ne joue plus son véritable rôle mais se résignent au contraire à travailler dans un système médiocre.

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Sur le web

Notes :
[note][1] L’enjeu de l’École aujourd’hui est en effet, dans une économie mondialisée, d’augmenter le niveau de qualification de tous et notamment des ouvriers afin de ne pas enfermer ces derniers dans des créneaux de production où ils seraient en concurrence avec des mains d’œuvre peu qualifiées mais meilleur marché. Le cas allemand est à ce sujet riche d’enseignement car l’orientation vers l’enseignement professionnel y a lieu encore plus tôt que chez nous. Or que cherchent à faire, en ce moment même, les organisations syndicales et patronales allemandes ? À obtenir de Bruxelles que leurs formations de Handwerkermeister, littéralement de « maître-artisan », soient reconnues par les autres pays européens comme équivalentes à un bachelor, autrement dit une licence en France.

[2] L’égalitarisme est irrationnel puisque le contrat social qui nous lie ne stipule pas que nous soyons égaux à contribution inégale à l’exécution dudit contrat. La preuve ? Relisez l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune [souligné par moi] ». Or les distinctions sociales ne nous sont-elles pas communément utiles ? Car qui voudrait exercer les métiers à fortes responsabilités s’il était aussi bien payé que son voisin ayant un travail pépère ?[/note]