Crise: les racines du mal

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Même si Sarkozy cherche à accuser des boucs émissaires dans son diagnostic de la crise, les racines du mal sont étatiques

Lors de son discours de Toulon, Nicolas Sarkozy a cherché à exonérer les États dans son diagnostic de la crise et à accuser des boucs émissaires. La réalité est tout autre : l’origine de la crise doit être trouvée dans le système monétaire et bancaire mis en place par les États, dans les politiques budgétaires et fiscales irresponsables et dans l’augmentation du poids de l’État dans l’économie.

Par Olivier Braun

Dans son discours de Toulon du 1er décembre 2011, Nicolas Sarkozy a pourtant bien commencé en disant « qu’il ne peut pas y avoir de projet politique qui ne procède d’un diagnostic de la crise et de son ampleur. Nier la crise c’est s’interdire toute perspective d’avenir ». Hélas, son diagnostic est faux. Dans sa recherche des « causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd’hui »,  M. Sarkozy voit tout d’abord « l’instauration, à partir de la fin des années 70, d’une mondialisation sans règle autre que celles qui garantissaient la liberté du commerce », qui aurait ouvert la voie de « l’idéologie du laissez-faire » et de la « globalisation financière » qui se serait « installée pour compenser artificiellement les ravages que la mondialisation sans règle provoquait dans les économies des pays développés ».

La réalité est tout autre et les racines du mal sont bien plus anciennes et profondes: elles remontent aux politiques monétaires menées pour préparer et financer la première guerre mondiale de 1914-1918, et l’échec d’une reconstruction du système monétaire classique. Les mêmes erreurs ont été commises en 1944 avec le système de Breton Woods.

En effet, pour financer l’effort de guerre, les pays occidentaux ont abandonné l’étalon or afin de pouvoir créer de la monnaie ex-nihilo, c’est-à-dire faire tourner la planche à billet. Cette technique a la vertu aux yeux des gouvernements de masquer le coût de la guerre, puisqu’ils n’ont pas à augmenter les impôts à la mesure des dépenses. Ils achètent les ressources dont ils ont besoin en imprimant du papier monnaie ; la hausse des prix qui en résulte, la baisse du pouvoir d’achat, qui est en fait le prix que paie la population, peut-être imputée aux odieux capitalistes avides de profits.

Le système mis en place après chacune des deux guerres, très voisins l’un de l’autre, n’était plus basé sur l’étalon or, mais sur un étalon devises et or : les banques centrales nationales pouvaient créer de la monnaie sur la base de leurs réserves en or mais aussi sur la base de titres en devises privilégiées, la livre sterling et le dollar dans les années 1920, le dollar seul après la seconde guerre mondiale. Ce système était inflationniste dans son essence et ne pouvait qu’éclater dès lors que les USA finançaient toute sorte de dépenses par l’inflation, et que leur stock d’or diminuait. En 1971 le président américain Richard Nixon mit fin à la convertibilité du dollar en or et depuis lors le monde vit dans un système de changes flottants, sans plus aucun frein à l’inflation, sinon le prestige perdu avec la chute du cours d’une monnaie, ou la lassitude des populations. Mais là encore, les gouvernements pouvaient blâmer d’autres pour les conséquences de leurs propres politiques voulues, d’argent bon marché.

Bref, le système monétaire et bancaire, étroitement contrôlé par les États, repose sur une monnaie papier émise par les banques centrales, servant de réserve aux banques, qui peuvent créer sur celle-ci des crédits par multiples, pour financer l’économie et surtout les déficits des gouvernements.

Ce système est fondamentalement instable et il suffit d’une perte de confiance dans la solvabilité des banques pour qu’elles fassent faillite.

L’origine de la crise actuelle est double :

  • Politique monétaire des banques centrales expansionnistes, singulièrement la politique de la réserve fédérale américaine qui a maintenu des taux d’intérêts artificiellement bas, inondant le marché de liquidités et alimentant des bulles. Celles-ci ne pouvaient qu’éclater, soit lorsque la banque centrale, effrayée par sa propre action, augmente les taux, soit lorsque les acteurs se rendent compte que la prospérité est artificielle car fondée non sur l’épargne mais sur l’expansion monétaire.
  • Politique budgétaire des États occidentaux. Un gouvernement qui ne veut ou ne peux financer ses dépenses publiques par l’impôt, principalement pour des raisons électorales, c’est-à-dire pour masquer à la population le coût réel des projets ou transferts qu’il veut financer par le budget, doit emprunter le solde non couvert par les taxes.

Le traité de Maastricht, en créant l’euro a, pour protéger sa valeur, interdit à la Banque centrale européenne de monétiser la dette, c’est-à-dire d’acheter directement des bons du trésor des États membres de la zone euro.

Deux possibilités s’offrent alors aux gouvernements :

  • Vendre des titres de dette au public ;
  • Vendre des titres de dette aux banques.

Dans le premier cas, les membres du public achetant des obligations d’État investissent une partie de leur épargne dans ces titres, en tirant sur leurs comptes bancaires. Il n’y a pas alors inflation, mais simplement détournement de l’épargne au profit des dépenses du gouvernement. Les ressources disponibles pour les investissements productifs du secteur privé sont diminuées d’autant, et les taux d’intérêt augmentent en conséquence.

Dans le second cas, les banques en achetant les obligations d’État qu’elles portent à leur actif, inscrivent simplement à leur passif le montant de leur achat. Elles créent donc ex-nihilo de la monnaie. Pour pouvoir faire ceci, elles doivent augmenter leurs réserve, et donc emprunter à la Banque centrale européenne, en déposant comme garantie des bons du trésor pour le même montant. Ainsi, en admettant un taux de réserve de 10 p. cent, une banque peut emprunter à la BCE 100.000 euros à un taux fixé par la BCE (très faible actuellement) et acheter pour 1.000.000 euros de bons du trésor en créant, sur la base de ces 100.000 euros, 1.000.000 euros de monnaie nouvelle que le gouvernement dépensera en achetant des biens et services, ou en redistribuant à une partie de la population qui pourra dépenser cette somme. La masse monétaire aura augmenté d’autant mais les biens et services sur le marché n’auront pas augmenté. Plus d’argent pour acheter la même quantité de bien provoque une hausse des prix, c’est l’inflation, sauf si la demande de monnaie du public augmente d’autant.

La hausse des prix de la consommation peut être masquée si la productivité augmente en même temps, ou si les fonds sont dépensés en titres boursiers ou biens durables comme l’immobilier, mais les effets néfastes seront bien là : bulle spéculative qui devra forcément éclater, prélude à la crise économique.

Notre système monétaire international est fondamentalement instable et en faillite virtuelle, puisque basé sur des réserves fractionnaires, c’est-à-dire que les réserves des banques ne sont qu’une fraction de leurs engagements. Il suffit d’une panique pour que le public veuille retirer ses dépôts, et mettre ainsi les banques en faillite, ainsi que les entreprises dépendant de leur crédit. Et cette contraction monétaire, surtout dans un monde de prix rigides à la baisse, aggravera la dépression.

L’origine de cette crise doit être trouvée donc dans :

  1. Le système monétaire et bancaire mis en place par les États dans leur propre intérêt à court terme, c’est-à-dire dans l’intérêt électoral des hommes politiques, qui voulaient s’affranchir de la discipline imposée automatiquement par l’étalon or classique ;
  2. Dans les politiques budgétaires et fiscales et l’augmentation du poids de l’État dans l’économie, que ce système permettait, et qui maintenant se traduit par une crise de la dette, puisque les investisseurs doutent maintenant des capacités de rembourser.

Or Nicolas Sarkozy, dans son diagnostic, exonère bien sûr les États et accuse des boucs émissaires. En effet, si « cette crise frappe tous les grands pays développés, quelles qu’aient été les majorités de gauche ou de droite qui les ont gouvernés », ce n’est que dans la mesure où elles ont abusé des facilités données par le système monétaire pour mener des politiques budgétaires irresponsables. Ce n’est donc pas vrai que la crise frappe quelles que soient « les politiques qu’elles ont menées au cours des dernières décennies ».

« La croissance extravagante du secteur financier qui a disséminé d’invraisemblables quantités de dettes » n’est que l’enfant du système mis en place par des États acquis à l’interventionnisme et dans leurs intérêts, système accouplé avec les politiques monétaires inflationnistes, voulues également par les dirigeants politiques dans leur intérêt propre.

« L’obsession du court-terme » dont « on … connait les conséquences dramatiques sur l’industrie, sur l’environnement, sur les inégalités et sur la dégradation de la valeur du travail » appartient aux hommes politiques, non aux capitalistes qui doivent maintenir la valeur de leur capital à long terme. L’ancien premier ministre travailliste britannique Harold Wilson reconnaissait d’ailleurs qu’en politique, « deux semaines c’est déjà le long terme ».

La situation présente est cependant bien vu par M. Sarkozy : « la fuite en avant dans l’endettement devient impossible parce que les prêteurs ne veulent plus prêter, parce que l’immense pyramide des dettes jusque-là dissimulée par la complexité et la sophistication de la finance globale apparait aux yeux de tous comme un risque énorme » et il a certes raison de vouloir commencer « un nouveau cycle économique » de « désendettement » car celui-ci est urgent.