Héritage, quel héritage?

Face aux dettes de leurs parents, de plus en plus de Français renoncent à hériter: le pacte intergénérationnel est en train de voler en éclats

Face aux dettes de leurs parents, de plus en plus de Français renoncent à hériter. C’est le pacte intergénérationnel dans son ensemble qui est en train de voler en éclats.

Par Aurélien Véron

Le week-end dernier, Le Monde nous a annoncé que de plus en plus de jeunes refusent d’hériter. Les ingrats! Disons-le tout de suite, cette tendance ne concerne pas franchement la famille Bettencourt, pour laquelle c’est plutôt l’inverse : c’est la mère qui souhaite déshériter la fille. L’affaire touche plutôt les familles aux faibles revenus. Leurs dettes sont alors parfois plus lourdes que leurs actifs (quand il y en a). C’est finalement assez proche de ce qui attend le pays et ses habitants.

Tout le monde le sait, mais ça ne mange pas de pain de le rappeler : chaque Français, qu’il biberonne (en couches ou au bistro) ou qu’il travaille, porte une dette de 26.000 euros sur la tête, à laquelle il faut ajouter une autre dette dite « hors bilan » de 8.000 euros si on retient l’estimation du rapport Pébereau sur les retraites de la fonction publique. Ça commence à chiffrer, sans même parler des déséquilibres des retraites par répartition (ni de la Sécu qui fonctionne sur le même principe de répartition).

Bref, il va falloir faire chauffer la carte bleue pour rembourser tout ça si on ne cède pas a la tentation de l’expatriation. L’explosion des héritages refusés est un peu le fruit d’une paupérisation des couches populaires qui ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts. L’absence de qualification ne rentre pas dans les critères de notre modèle social, et aboutit facilement à une longue exclusion. C’est le résultat d’un chômage endémique, d’un tissu économique sclérosé, d’un ascenseur social en panne. Bref d’un modèle social qui patine. Mais cela ne suffit pas à tout expliquer, car historiquement, les couches populaires sont toujours parvenues à faire fructifier leur patrimoine.

Ces difficultés d’héritage révèlent un autre problème aussi grave. En filigrane, c’est tout le rapport entre les jeunes et les vieux, pardon, les personnes âgées qui est en question. Cet article du Monde illustre à quel point c’est le pacte intergénérationnel dans son ensemble qui est en train de voler en éclats. Les Français vivent de plus en plus vieux, ce qui est formidable, mais les enfants s’occupent de moins en moins de leurs parents et grands-parents parce qu’ils n’en ont plus le temps. Le matérialisme n’y est pas pour rien, mais une raison essentielle de ce clivage intra-familial, c’est la répartition.

Le principe de ce mécanisme est d’un cynisme délicieusement pervers. Car après tout, il revient à faire payer aux jeunes à prix d’or, au travers des cotisations sociales qu’on leur extorque, le droit de se désintéresser de la vie de leurs aînés. Cotiser l’équivalent du tiers de son salaire net pour faire vivre les retraités permet de les négliger, de rompre le lien avec la famille. On a payé son dû, à l’État de faire le reste. Alors qu’épargner pour soi, c’est gérer son avenir, sa vieillesse et la transmission. C’est entretenir les liens avec les descendants… et les ascendants.

Les nouvelles générations découvrent que leurs aînés leur ont légué un passif à plusieurs visages. Après le chômage qui les frappe particulièrement, elles découvrent que notre modèle a privilégié le maintien des rentes, des privilèges et des corporatismes au détriment de la responsabilité, de la fraternité et des formes privées, familiales notamment, de solidarité. L’État nounou si bien décrit par Mathieu Laine a rongé le ciment de la cohésion social. Pays de vieux diront certains. Manque plus qu’une cinquième branche de la Sécu, celle de l’assurance dépendance, pour faire exploser la cohésion sociale déjà bien amochée. On pourra vieillir seuls sans gêner, et mourir sans imposer ce fardeau à la famille. La quoi ?

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