Inf’OGM parasite la recherche scientifique pour alimenter son fonds de commerce

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Un article titré « Les OGM pourraient interférer avec notre métabolisme » circule sur des centaines de sites. Qu’en penser?

Actuellement circule sur des centaines de sites un article d’Inf’OGM qui critique une étude scientifique menée par une équipe chinoise dont les travaux pourraient être utilisés au profit de thérapies géniques. Pourtant, l’étude dont Inf’OGM a fait son miel n’a aucune implication particulière pour les OGM.

Par Anton Suwalki

En septembre dernier, une équipe de  chercheurs chinois a découvert que des microARN végétaux peuvent passer la barrière digestive des animaux qui les consomment [1]. Les microARN, au contraire des ARN messagers, ne codent pas de protéines, mais jouent un rôle dans l’expression des gènes. Or dans le cas de cette étude, les chercheurs ont prouvé in vitro et in vivo qu’un microARN provenant d’un riz conventionnel n’est pas inactif chez les animaux : il contribue à réduire la production d’une protéine du foie nommée LDLRAP1, qui sert à réguler le cholestérol.

Cette découverte est importante, elle pourrait notamment être utilisée au profit de thérapies géniques, en alternative ou en complément des «gènes médicaments » [2]. Mais cela n’intéresse pas Inf’OGM, dont la seule raison d’exister est de lutter contre les OGM, fut-ce au prix des arguments les plus fallacieux. Une des techniques éprouvées des anti-OGM consiste à parasiter la recherche scientifique pour détourner les découvertes de leur sens.

Inf’OGM a chargé pour cette besogne Frédéric Jacquemart de tirer des conclusions philosophiques audacieuses de cette découverte chinoise, qui constituerait selon lui « un tournant théorique pour les OGM » [3]. Pour ce faire, le retraité [4] invente une « pensée dominante » en biologie, qui réduirait tout au mécanisme ADN …..>ARN….>protéine.

Jusqu’il y a peu, la pensée dominante considérait que l’ADN servait à coder les protéines, constituants majeurs des êtres vivants, et c’était tout. Quelques esprits chagrins faisaient bien remarquer que, par exemple chez l’homme, moins de 2% de l’ADN codait effectivement des protéines et que ce n’était peut-être pas par erreur que le reste existait, mais on n’en avait cure, ce reste était de « l’ADN poubelle » (traduction de l’expression anglais « Junk DNA »), car, c’est bien évident, ce qui n’est pas connu n’existe pas.

Preuve que si F. Jacquemart sait opportunément utiliser les résultats d’une étude pour alimenter ses théories anti-OGM, il n’a plus une idée très à jour de ce qui se fait en matière de recherche, à moins qu’il soit de mauvaise foi : il oublie tout simplement le prix Nobel de médecine 2006, attribué à Andrew Z. Fire et Craig C. Mello pour leurs travaux sur l’ARN interférent. Ce qu’on appelle l’épigénétique [5] est étudiée depuis une vingtaine d’années, elle est enseignée en biologie dès la licence, et fait l’objet de très nombreux articles scientifiques : depuis 2000, environ 10700 articles scientifiques comportent « microRNA » ou « miRNA » dans leurs titres, 8600 articles comportent le terme « epigenetic » [6].

Le réductionnisme de la pensée biologique « dominante » est donc une pure invention idéologique de FJ qui lui sert du coup à minimiser le rôle d’écriture de l’ADN  : « la biologie s’organise comme un vaste et complexe réseau d’interaction, dont l’ADN n’est pas le centre ». Son objectif est très clair : puisque tout ceci est trop complexe et nous échappe, cessons de vouloir intervenir sur les gènes, stoppons les OGM en particulier. Ceux qui souffrent de maladies génétiques apprécieront.

F. Jacquemart, comme son compère Jacques Testart, nous ressert l’épouvantail éculé de l’apprenti sorcier :

Comment osent-ils continuer ? s’indigne-t-il. Comment justifier la poursuite de la production d’OGM alors que ce qui a permis de les créer s’avère aussi manifestement faux ? Comment, aussi, tenir compte, dans l’évaluation des OGM, de ces ARN interférents dont on ne sait encore presque rien ? Comment accepter, quand on commence à constater que ces ARN sont au cœur même des processus biologiques et impliqués dans des pathologies graves, que, sans presque rien en connaître, on en fasse produire par des plantes génétiquement modifiées disséminées en milieu ouvert, comme dans le cas de la vigne transgénique de l’INRA de Colmar ou du haricot GM en cours de validation au Brésil ?

Au passage, F. Jacquemart approuve implicitement le saccage scandaleux des essais de vigne transgénique de Colmar… Disons-le sans détour, la récupération de la découverte des chercheurs chinois est stupide : cette découverte ne confère aucun statut particulier aux OGM, et ne met en valeur aucun risque supplémentaire lié à leur mode d’obtention. FJ serait bien en peine d’expliquer en quoi l’ajout d’un gène étranger augmenterait le risque d’obtenir un microARN transmissible « pathogène » pour le consommateur par rapport à une variété de plante conventionnelle. En toute logique, il devrait réclamer l’interdiction de tous les aliments d’origine végétale, à commencer par le riz utilisé dans cette étude. Au minimum, réclamer un moratoire sur toutes les variétés végétales issues de croisement, un processus beaucoup plus aléatoire que l’introduction contrôlée d’un ou de quelques gènes dans un génome. Telle est la logique inepte du principe de précaution, si on devait l’appliquer aux choses qui ne sont pas dans le collimateur des anti-OGM.

Jacques Testart nous raconte les mêmes sornettes :

C’est à dire qu’on va faire entrer dans la chaîne alimentaire des molécules dont on découvre des propriétés insoupçonnées […] ! Comme si chaque brèche ouverte dans l’immense ignorance autorisait la suffisance scientiste […] à nier qu’il reste d’innombrables inconnues dont une seule peut suffire à ruiner l’édifice technologique. Faute d’humilité, nos productions brevetables sont souvent des injures à l’intelligence.

Parce que J. Testart, dont l’humilité n’est pas la qualité première [7], connaît toutes « les molécules aux propriétés insoupçonnées » des produits « non transgéniques »  qui entrent dans la chaine alimentaire, peut-être ?  Une fois de plus, les préjugés anti-OGM dont J. Testard fait preuve sont des injures à l’intelligence…

F. Jacquemart croit pouvoir apporter de l’eau au moulin anti-OGM en citant Yves Chupeau , « expert pourtant très favorable aux OGM » , à propos de l’étude chinoise : « Cette étude implique de la part des biologistes qui voudraient utiliser les dsARN, une vigilance particulière, spécialement dans le cas de la protection des plantes en champ contre les maladies ».

Cette exploitation pamphlétaire était bien prévisible, mais le propos était plus équilibré  : le nombre de petits ARN de plantes
effectivement susceptibles d’interagir sur l’expression des génomes des consommateurs, doit être infiniment plus faible que ceux que nous ingérons avec les produits carnés. Mais surtout cette possibilité d’interaction même quelque peu généralisée n’est pas un phénomène nouveau !Cela étant, cette possibilité étant connue, il faut en tenir compte dans les projets qui comportent justement l’expression de microRNA ciblant des gènes d’animaux prédateurs de plantes.  Bref, pas de quoi fouetter un chat.

L’étude dont Inf’OGM a fait son miel n’a aucune implication particulière pour les OGM, car ceux-ci n’obéissent à aucune loi biologique spécifique, distincte des autres organismes. Et il est important de souligner une nouvelle fois que, contrairement aux mensonges colportés par ce site, l’évaluation des aliments issus d’OGM est de loin la plus exigeante de tous les produits alimentaires [8]. L’article de F. Jacquemart n’a aucune valeur scientifique, il n’est qu’une récupération au service d’une cause étrangère à la science [9]. Malheureusement, cette récupération paye : des centaines de sites ont repris cet article d’Inf’OGM en modifiant ainsi le titre : « Les OGM pourraient interférer avec notre métabolisme. »

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Sur le web

Notes :
[note][1] http://cba.arizona.edu/sites/cba.arizona.edu/files/cr2011158a.pdf

[2] http://portail.afm-telethon.fr/la-recherche/innovations-therapeutiques/therapie-genique/qu-est-ce-que-la-therapie-genique

[3] http://www.Inf’OGM.org/spip.php?article4942

[4] Sa dernière publication scientifique remonte à 1994

[5] Qu’on peut définir en gros comme tout ce qui ne relève pas du schéma ADN…..>ARN….>protéine

[6] Selon Google Scholar

[7] http://imposteurs.over-blog.com/article-les-methodes-execrables-de-jacques-testart-62261017.html

[8] Relire les articles de Philippe Joudrier sur le contrôle des OGM avant leur mise sur le marché :

http://imposteurs.over-blog.com/article-18527214.html
http://imposteurs.over-blog.com/article-18527494.html

http://imposteurs.over-blog.com/article-18527698.html

[9] Nous partageons de ce point de vue les conceptions de Fotis Kafatos, président du Conseil scientifique du Conseil européen de la Recherche :

« Les principes de l’activité scientifique sont universels.

La science n’accepte pas les convictions qui ne reposent pas sur des démonstrations. 

Elle refuse les préférences personnelles ou les révélations.

Elle soumet toutes les propositions au critère impitoyable de l’expérimentation, de la concordance avec les connaissances déjà acquises et de la logique.

La science n’accepte pas l’idée que des OGM sont dangereux parce qu’ils pourraient transgresser des limites inviolables de la nature.

La science reconnaît comme une réalité vérifiée que des gènes peuvent être transférés entre des espèces distinctes dans la nature.

Elle a clairement établi que les organismes complexes peuvent intégrer et utiliser une information génétique nouvelle.

Il est hors de question que la science, confrontée aux objections métaphysiques d’un mouvement politique bien organisé dans les pays prospères, puisse renoncer à une méthodologie riche en potentiels pour augmenter à la fois les rendements et la qualité de la nourriture, dans un monde qui va manquer de plus en plus de ressources. »

Fotis Kafatos, Le Monde du 23.10.07[/note]