Taxer les énergies fossiles au nom des externalités?

L’argument des externalités avancé dans le débat des externalités fossiles est fallacieux si on occulte les externalités positives.

L’argument des externalités avancé dans le débat des externalités fossiles est fallacieux si on occulte les externalités positives.

Un article d’Alex Epstein

Nigerian National Petroleum Company

Les adversaires des énergies fossiles défendent depuis longtemps leur remplacement par l’énergie solaire ou éolienne. Malheureusement, il n’y a rien qui indique que ces dernières puissent nous fournir une source d’énergie assez bon marché, abondante et fiable pour pouvoir garantir notre niveau de vie actuel. Elles n’ont jamais, et de loin, prouvé leur compétitivité dans un marché libre. En fait, à cause de leur faible densité et leur grande variabilité, elles n’ont jamais été capables de fournir une part conséquente de la demande énergétique de base dans le moindre pays, même en étant lourdement subventionnées.

Lorsqu’on les confronte à ces faits, les adversaires des énergies fossiles rétorquent ce qui semble être un contre-argument scientifique. Ils affirment que si les énergies fossiles sont aussi bon marché, c’est parce que les entreprises les fournissant n’ont pas à payer les « coûts cachés » ou « externalités négatives » de leurs produits. Ces « côuts cachés » sont des inconvénients qui ne sont pas inclus dans le prix que l’on paie — par exemple, les supposés dégâts causé par le changement climatique. Ils continuent en affirmant que les entreprises devraient payer ces « coûts cachés », et que dans une telle situation les énergies solaires et éoliennes seraient en fait moins cher que les énergies fossiles.

Dans un récent éditorial, « Here Comes the Sun » « Et voici le soleil », Paul Krugman utilise cet argument pour défendre une importante taxation sur la fracturation hydraulique[1] (et, par extention, sur toutes les autres énergies fossiles). Selon lui, toute position contraire viendrait d’une inculture économique.

La fracturation hydraulique (injecter des fluides à haute pression dans les roches profondes, provoquant un relâchement d’énergies fossiles) est une technique impressionnante. Mais c’est aussi une technique qui a un coût important pour le public. La théorie économique nous dit qu’une entreprise générant un important coût sur de tierces personnes devrait être forcée d’« internaliser » ces coûts, c’est à dire de payer pour les dégâts infligés, et de traiter des dégâts comme un coût de production.

Malheureusement, cet argument n’est valide ni du point de vue de la philosophie politique de base, ni (ce qui est surprenant, étant donné  les références de Krugman), ni du point de vue de la théorie économique la plus élémentaire.

Il est vrai que, comme le dit Krugman, le prix d’un produit ne prend pas en compte tous les effets négatifs causés par lui. Par exemple, lorsque l’industrie automobile a remplacé les chevaux et les calèches, les travailleurs de ces industries (coches, charretiers,…) ont dû subir de plein fouet de nombreux inconvénients comme le chômage technique, la reconversion, etc.

Mais la théorie économique ne nous dit rien de ce que nous devons faire de ces inconvénients. La théorie économique ne nous dit pas que l’industrie automobile aurait dû être forcée de payer une taxe pour avoir « généré un important coût sur de tierces personnes ». Ces questions sont du domaine de la philosophie politique. Krugman a tout à fait le droit de défendre sa propre philosophie qui est, à ma connaissance, un mélange d’utilitarisme, d’égalitarisme et de dirigisme économique. Mais il ne devrait pas mettre en avant sa renommée en tant qu’économiste pour faire passer ses vues poliques comme « du bon sens économique ». Cette idée de traiter les problèmes de pollution comme des « externalités » plutôt que comme des problèmes de définition du droit de propriété sur l’air et l’eau est non seulement douteuse, mais n’a surtout rien à voir avec le bon sens.

Ceci étant, il peut être intéressant d’analyser les effets négatifs non inclus dans les prix pour comprendre l’impact économique d’une industrie. Mais nous devons également analyser les effets positifs qui ne sont pas inclus dans les prix. Pourtant, Krugman et d’autres refusent résolument de prendre en compte les « effets positifs cachés » des énergies fossiles, même s’ils sont importants.

Une très bonne vidéo sur YouTube illustre la problématique des avantages cachés en prenant exemple sur internet. Le commentateur y demande « Combien seriez vous prêt à recevoir pour abandonner internet pour le restant de votre vie ? ». En d’autres termes, combien vaut internet pour vous ? L’économiste présenté dans la vidéo, le professeur Michael Cox, affirme que la plupart de ses étudiants répondent qu’aucun prix n’est suffisant — et pour ceux qui en proposent un, il se chiffre en millions ou milliards. La plupart d’entre nous répondraient de même, parce qu’internet prend une place de plus en plus indispensable dans notre vie.

Et pourtant, combien payons-nous pour internet ? Moins d’une trentaine d’euros par mois. « Ce que le marché réalise, observe Cox, est la création d’un énorme écart entre ce que ça vaut et combien ça coûte. » Ce écart est une chose merveilleuse — tant que nous ne l’oublions pas quand nous évaluons les choses importantes dans nos vies.

Il existe un écart équivalent entre ce que nous payons et ce que nous gagnons d’une source d’énergie bon marché, abondante et fiable comme le charbon, le pétrole et le gaz naturel — l’énergie étant la ressource à la base de tout le reste dans l’industrie.

Pensez-y : si vous étiez un industriel, combien seriez-vous prêt à payer l’électricité, produite par une centrale à charbon, qui permet à votre usine d’exister ? Combien seriez-vous prêt à payer pour le gaz naturel qui vous réchauffe en hiver ? Combien seriez-vous prêt à payer pour l’essence dans l’ambulance qui transporte votre fils à l’hôpital ? Beaucoup plus que vous le faites. La raison pour laquelle nous pouvons avoir tout ça pour une bouchée de pain est la nature merveilleuse du marché libre, y compris une part de l’économie que Krugman tait commodément : la nature marginale des prix. Le prix que nous payons pour un bien ou un service est déterminé par l’acheteur marginal — l’acheteur qui, parmi tous ceux qui ont pu s’offrir ce bien ou ce service, était celui qui était prêt à mettre le prix le plus bas.

Ça signifie que tous les autres acheteurs préféraient le bien acheté au prix payé. Ainsi, pour tout produit ou service, la valeur totale gagnée par les consommateurs est forcément plus grande que le prix total payé pour. Et dans le cas des besoins indispensables comme internet ou une source d’énergie bon marché, abondante et fiable, cette valeur est incommensurément plus élevée. Nous ne devrions jamais confondre le prix des énergies fossiles et la valeur de ce qu’elles nous permettent de faire.

Une tentative honnête d’estimer l’impact total des énergies fossiles aurait à prendre en compte, au grand minimum, les éléments suivants :

  • L’énergie bon marché, abondante et fiable augmente d’une dizaine d’année l’espérance de vie et rend ces années supplémentaires bien plus agréables.
  • Étant donné le niveau économique et technologique actuel, y compris le besoin impérieux d’une source d’énergie à l’échelle industrielle dans le monde entier, les énergies fossiles seront indispensables pour les décennies à venir. Ceci est particulièrement vrai à cause du combat des écologistes contre l’énergie nucléaire, qui a retardé les progrès de cette technologie d’une dizaine d’années.
  • L’existence d’une source d’énergie à l’échelle industrielle nous a permis de nous rendre bien moins vulnérable aux aléas climatiques — et ceci sera essentiel pour gérer le changement climatique, qu’il soit naturel ou non.
  • Le solaire et l’éolien n’ont jamais constitué une source d’énergie bon marché, abondante et fiable, nulle part dans le monde.

Rien de tout cela n’entre en compte dans l’évaluation « scientifique » de Krugman. Il considère le prix des énergies fossiles comme étant le reflet parfait de leurs effets positifs, et considère comme scientifique de ne considérer que les effets négatifs (qu’ils soient réels ou imaginaires) et demande une taxation massive. Quel niveau de taxation ? Il ne répond pas à cette question — mais explorons les différentes possibilités.

Si la gauche imposait une taxe carbone assez importante pour forcer l’économie entière à passer à l’éolien et au solaire, l’économie s’effondrerait. Si la taxe était importante mais pas assez pour complètement ruiner l’industrie pétrolière, cela ne permettrait pas de baisser beaucoup les émissions de gaz à effet de serre, mais nous rendrait plus pauvre, et donc plus vulnérable aux aléas climatiques — l’énergie bon marché étant la pierre angulaire dans la lutte contre les extrêmes climatiques.

Quelle devrait être la politique à suivre concernant la pollution ? C’est un sujet complexe, mais de mon point de vue le principe qui devrait guider la politique sont les droits individuels. Le gouvernement devrait définir clairement les droits sur l’air et l’eau, et juger de chaque cas particulier en fonction des preuves objectives d’une violation de ces droits.

Comment ces droits devraient être définis est en partie fonction du contexte économique et technologique ; puisqu’il est impossible d’éliminer toutes les sources de gaspillage, le niveau de gaspillage qui constitue une violation de ces droits doit prendre en compte ce qui est évitable et ce qui ne l’est pas, dans un contexte économique et technologique bien précis. Aujourd’hui, considérer commme de la « pollution » les émissions de gaz carbonique revient à appeler « pollution » la survie de l’espèce humaine. Aucun autre point de vue ne pourrait être plus dommageable à l’économie — ou à la société.

[1] NdContrepoints : La « fracturation hydraulique » est la dislocation ciblée de formations géologiques peu perméables par le moyen de l’injection sous très haute pression d’un fluide destiné à fissurer et micro-fissurer la roche. C’est une technique de base de l’extraction de pétrole en particulier.

Sur le web

Traduction : Sloonz pour Contrepoints.