Pour une immigration libre dans une société de libertés

Clandestins au Cap Vert

Après le commerce libre la prochaine étape sur la voie du progrès universel est celle de la migration libre.

Clandestins au Cap Vert

Un article de Vincent Bénard, écrit en 2005 pour l’Institut Hayek

 

En ces temps où les cités brûlent, où la crainte de l’intégrisme religieux s’invite dans les esprits, où l’on évoque l’échec du modèle français d’intégration, et où un chômage élevé persistant fait craindre à certains la concurrence des travailleurs étrangers, plaider en faveur d’une immigration libre peut passer pour une provocation. Pourtant, tant la théorie que l’expérience montrent que l’État, en prétendant contrôler l’immigration, en amoindrit les bénéfices et en augmente les coûts.

« L’immigration prend nos emplois », « l’immigration creuse le trou des régimes sociaux », « l’immigration importe l’islamisme », « nous ne pouvons pas importer toute la misère du monde », telles sont les opinions aujourd’hui couramment entendues à propos d’un phénomène vieux comme l’humanité. Passons sur les intérêts politiques de certains chercheurs de voix qui les poussent à brandir l’immigration comme un épouvantail, et pas uniquement au sein des partis les plus extrêmes. Au-delà de ces comportements politiciens difficilement évitables, il convient de réfuter ces croyances solidement ancrées dans l’esprit de personnes de bonne foi, qui, sans refuser l’immigration, sans préjugé xénophobe, estiment qu’elle doit être limitée et contrôlée, pour toutes les raisons ci-dessus résumées de façon lapidaire.

L’immigration libre doit être encouragée et préférée à toute forme d’immigration régulée par l’État, car elle est productrice nette de valeur tant pour le pays de départ que le pays d’accueil. Toutefois, pour que l’osmose se fasse entre immigrants et natifs, il convient qu’un certain nombre de règles institutionnelles soient respectées, ce qui n’est hélas pas le cas en France.

Voyons d’abord pourquoi l’immigration est créatrice nette de valeur.

D’où vient la richesse ?

Un des sophismes économiques les plus couramment entendus sur les ondes concerne la source de la richesse des nations. Combien de fois avons-nous entendu ces dernières années que l’Irak, par exemple, était un des pays les plus riches du monde parce qu’il possédait les secondes réserves mondiales de pétrole, alors que ses habitants sont plutôt pauvres, et l’étaient plus encore sous le joug de Saddam Hussein ? Manifestement, le pétrole, malgré sa grande valeur économique, ne fait pas la richesse de la plupart des peuples qui en possèdent sous leurs pieds. Les richesses naturelles peuvent parfois contribuer à la richesse des populations, elles n’en sont absolument pas une garantie. La richesse des peuples du Japon, de Suisse, d’Israël, de Nouvelle-Zélande ne provient manifestement pas de ressources naturelles, dont ils sont dépourvus. Pourtant, l’opulence patrimoniale des habitants de ces pays, et de bien d’autres, est palpable. Si ces pays ont réussi à créer autant de richesse, c’est parce qu’ils ont créé des sociétés où les personnes pouvaient facilement mobiliser du capital pour faire fructifier aussi bien les actifs naturels que ceux laissés par les générations précédentes.

Tel est le secret de la richesse des nations, une alchimie féconde entre humains et capital disponible, que ce capital soit « naturel » ou hérité du travail des générations précédentes. Sans main d’œuvre, pas de moyen d’extraire plus de valeur de vos actifs, condamnés alors à se déprécier avec le temps. Sans capital, pas d’argent pour le local, le bureau ou les machines qui vous permettront de créer de la richesse et des emplois. Lorsque capital et main d’œuvre ne se rencontrent pas, il y a gaspillage de ressources, mauvaise exploitation du potentiel créateur des individus.

Par conséquent, tout processus qui permet aux actifs hérités du passé et au capital de rencontrer la force de travail et la créativité humaines permet de multiplier les richesses. La liberté de circulation des biens et des capitaux est un de ces processus. La mobilité des personnes est le second. Ces mouvements seront d’autant plus féconds qu’ils seront possibles au niveau mondial.

La valeur économique de l’immigration

L’immigration permet aux êtres humains les plus dynamiques d’un pays où le capital est rare, d’aller trouver à s’employer là ou le capital abonde et permet de créer des postes de travail. Lorsque l’on habite une banlieue pauvre de Karachi ou de Dakar, les opportunités de trouver un emploi, voire de le créer, sont faibles, parce que le capital nécessaire pour créer ces postes de travail est soit trop rare, soit trop difficile à mobiliser à cause d’un système institutionnel inadapté. L’émigration est pour les individus qui souffrent de cette situation un moyen de valoriser leur potentiel en allant vers le capital là où il se trouve.

Ces mouvements migratoires sont donc, du point de vue de la théorie économique, extrêmement féconds pour l’ensemble de l’humanité. Pourtant, dans les pays riches, l’immigration en provenance des pays moins développés est souvent vécue comme une épreuve, un risque, un désordre, voire un phénomène nuisible qu’il faudrait combattre. De fait, de nombreuses personnes demandent de bonne foi à leurs gouvernements d’intervenir pour réglementer l’immigration, tâche que les gouvernants sont trop heureux de s’approprier, comme une justification supplémentaire de leur utilité.

L’immigration est accusée de prendre les emplois des natifs. Les immigrés, moins formés et moins exigeants du point de vue salarial, feraient une concurrence déloyale aux travailleurs locaux, alimentant le chômage. Ce point de vue est battu en brèche par toutes les études récentes conduites en France et ailleurs.

Lorsqu’à partir de la fin des années 40, la France fit des efforts considérables pour permettre la venue d’ouvriers maghrébins et noir-africains dans ses usines souffrant de manque de main d’œuvre, notamment dans l’automobile, ce fut indiscutablement un mouvement économique favorable pour le pays. Des pans entiers de notre industrie ravagée par la guerre et la crise de 1929 purent renaître et contribuer à ce que l’on appela les trente glorieuses. Plus encore, pour quelques emplois peu qualifiés sur les chaînes de production, des dizaines d’emplois qualifiés de chefs d’atelier, de concepteurs, de commerciaux purent voir le jour, emplois occupés essentiellement par des locaux et qui seraient restés virtuels s’il n’y avait pas eu de main d’œuvre importée pour participer, au stade de la fabrication, à la chaîne de création de valeur. Ce même phénomène est grandement observable en Californie ou au Texas, où l’arrivée de main d’œuvre en provenance du Mexique a permis à des industries telles que le textile ou le bâtiment de connaître un nouvel élan, et a engendré nombre de créations de postes de cadres qui n’auraient sans doute pas vu le jour sans cela. Il est à noter que les USA, pays où l’immigration, légale ou régularisée après une période de clandestinité, a été proportionnellement quatre fois plus élevée qu’en France depuis 1980 (comparée à la population de départ), ont vu leur chômage se réduire, leur chômage de longue durée réduit à la portion congrue, tout en constatant une croissance et une hausse des revenus moyens des ménages plus élevée que chez nous. L’expérience récente confirme donc ce que nous dit la théorie: l’existence d’une immigration forte est génératrice d’opportunités économiques pour les pays d’accueil, pour peu que le contexte juridico-légal permette de matérialiser ces opportunités. Et l’on peut se demander si une des causes du chômage dans la vieille Europe n’est pas ce contexte institutionnel qui rend si difficile la création de ces « emplois qui appellent d’autres emplois ».

Des études plus détaillées ont permis de corroborer cette approche théorique. Les économistes Pierre Cahuc et André Zylberberg, dans leur dernier ouvrage, évoquent des observations très instructrices sur l’économie de la Floride lorsque cet État reçut un flot brutal d’immigrants cubains au début des années 80. Les comtés qui ont reçu l’essentiel de cette population ont vu leur taux de chômage se réduire légèrement plus rapidement que ceux de comtés de structure démographique comparable dans le reste du pays, dans les années qui ont suivi cet afflux.

L’immigration n’est définitivement pas l’ennemie de l’emploi. Mais pour autant, doit-elle être libre ou l’État doit-il la réguler ?

Les mirages de l’immigration régulée

Certains disent qu’en ces périodes de chômage élevé, les États devraient contingenter l’immigration en fonction du nombre de postes qui seraient effectivement difficile à pourvoir. C’est un non sens. De même que les États ont montré leur incapacité à se substituer au marché pour fixer un niveau de prix des biens et des services échangeables, aucune administration n’a les moyens de connaître avec précision le nombre d’emplois que des locaux ne peuvent ou ne veulent occuper, ainsi que le type de qualifications requises par ces emplois, et de déterminer en conséquence qui doit ou ne doit pas entrer sur le territoire. Qui mieux que l’émigrant est meilleur juge de la qualité respective des opportunités économiques offertes par leur pays d’origine et de destination ? Qui est plus motivé à ne pas commettre d’erreur d’appréciation ?

D’autres affirment qu’il faudrait limiter l’immigration aux individus hautement qualifiés. On peut s’interroger sur les arrières pensées de certains tenants de cette vue, qui espèrent sans doute ainsi attirer de préférence une population blanche et chrétienne de l’est plutôt que des noirs et des musulmans originaires de pays pauvres. D’autres pensent sans doute de bonne foi qu’une telle régulation produirait de meilleurs résultats économiques. Là encore, si les opportunités d’emploi sont plus nombreuses pour les profils moins qualifiés que pour les personnes à haut niveau d’éducation, pourquoi aller contre ce mouvement ? La réussite d’un immigrant dans son pays d’accueil ne tient pas uniquement à son niveau de formation mais aussi en grande partie de son envie de réussir, de sa soif d’accomplissement personnel. Dans ces conditions, un État qui décide qu’un programmeur ou une infirmière sont plus intéressants qu’un travailleur agricole sans être personnellement concerné par les mouvements qui en découlent risque de commettre une erreur d’appréciation.

Ajoutons que les règlements édictés par l’État en la matière comme ailleurs tiennent souvent compte d’une situation donnée et que l’État sait mal anticiper ce que seront les besoins futurs du marché local du travail, ce que les employeurs privés, chacun à leur niveau, savent bien mieux faire. Les quotas établis en fonction des profils individuels sont voués à obsolescence rapide, ce qui amoindrira la croissance économique résultante.

Sans être un modèle d’immigration libre, loin s’en faut, les USA acceptent ou régularisent chaque année environ 60% d’immigrants « undergraduate ». La santé de l’économie américaine et la progression régulière de ces « poor foreign born » sur l’échelle des revenus montrent que l’acceptation massive d’immigrants modestes n’est pas néfaste au bon fonctionnement ni de la société ni du marché de l’emploi, bien au contraire.

L’immigration libre est la seule façon moralement acceptable d’envisager les flux migratoires

Un des autres reproches faits à l’immigration est qu’elle appauvrirait leurs pays d’origine en les privant de leurs éléments les plus dynamiques, et que favoriser le maintien de ces populations sur place serait par conséquent préférable. L’argument est fallacieux, tant d’un point de vue économique que moral. Économiquement, laisser des millions d’individus végéter dans des pays où ils ne peuvent pas, ou mal, s’employer ou entreprendre, est aussi infructueux que de laisser de la bonne terre en friche. Le potentiel inexploité n’enrichit personne. Moralement, parce qu’il est monstrueux de prétendre qu’il faudrait que des individus se sacrifient pour tenter de survivre et créer une maigre valeur ajoutée dans leur pays d’origine, alors même que ce sont souvent les politiques ineptes et la corruption des dirigeants de ces pays qui les maintiennent dans la misère. Permettre aux individus de fuir de telles conditions de vie est au contraire un moyen de diminuer « l’assiette corvéable » des pays concernés et de forcer les dirigeants de ces pays à s’interroger sur les moyens de leur donner envie de rester.

De surcroît, les émigrants conservent fréquemment des liens forts avec leur pays d’origine. Ils consacrent souvent une part non négligeable de leurs revenus à aider leurs proches restés en place. Ces sommes peuvent être, à l’échelle d’un pays, tout à fait considérables. Un ancien premier ministre philippin déclarait récemment que « l’argent en provenance des émigrés avait bâti cent fois plus d’écoles, de routes et d’hôpitaux que la somme de toutes les aides étrangères ». Ces transferts de capitaux permettent à la population restante d’augmenter leur capital disponible et donc, selon le processus vertueux décrit auparavant, de créer de nouvelles richesses, plus ou moins selon la qualité de leur cadre institutionnel.

Autre bénéfice collatéral: les échanges de personnes favorisent les échanges d’idées, entre populations des pays de départ et d’accueil. Ces idées échangées sont autant d’opportunités de démarrer de nouvelles affaires autour de nouveaux concepts, d’augmenter les savoirs communs, d’améliorer la capacité des uns et des autres à trouver de nouvelles solutions aux problèmes de l’existence, bref, d’augmenter la valeur nette du capital humain disponible. En outre, les émigrés en provenance de pays mal dirigés exportent vers leur pays d’origine des idées salvatrices sur la liberté, la démocratie, idées qui tôt ou tard forceront les autocrates en place à céder la place à des régimes plus respectueux de l’homme.

L’immigration libre abaisse le coût social de l’immigration

Lorsque l’immigration était peu ou mal encadrée, les immigrants qui ne trouvaient pas leur place n’avaient pas la crainte de retourner chez eux, sachant qu’ils pourraient revenir. En outre, point n’était besoin de déraciner femme et enfants, que l’on pouvait retourner voir à intervalles réguliers. Aujourd’hui, il en va tout autrement. Un immigré clandestin qui a affronté un voyage en soute à bagages par -50 degrés, ou qui a emprunté 50 ans de son revenu annuel pour fuir son pays pour payer des filières de passage clandestines aussi coûteuses que risquées, cherchera coûte que coûte à pérenniser sa présence dans le pays d’accueil, à s’incruster même lorsque les conditions économiques sont mauvaises. Les États sont bien fats d’imaginer pouvoir contenir l’arrivée d’individus capable d’affronter de tels périls pour gagner leur « terre promise ». En outre, les sommes que l’immigrant doit rembourser à ceux qui ont financé son passage peuvent l’amener à participer à des activités illégales dont le coût pour la société est important.

Dans le cadre d’une immigration libre, toute personne (à quelques conditions restrictives énoncées plus loin) pourrait entrer sur le territoire national, avec ou sans visa, avec un passeport valide. Pour transformer un séjour touristique en séjour longue durée, une formalité simple impliquant un seul passage au guichet d’une mairie (ou d’une sous préfecture) suffirait pour obtenir un titre de séjour légal permettant à la personne de s’employer, de circuler, de contracter, d’entreprendre, tant qu’il se montrerait respectueux des lois et des droits de propriété des tiers. Cette formalité devrait s’accompagner de la signature d’un engagement contractuel de l’immigrant comme quoi il a bien pris connaissance des obligations que suppose sa résidence (respect mutuel, respect des lois, respect des droits de propriété, paiement des taxes liées à son activité, etc.), et connaît les conséquences d’un non respect de ses engagements, à savoir au minimum l’expulsion et l’inscription sur une liste noire lui interdisant de revenir sur le territoire national, en plus des peines normalement encourues pour violation des lois.

Dans ces conditions, plus besoin de verser des sommes pharamineuses à des mafias de passeurs. Air France et ses collègues transporteurs bénéficieraient de cette nouvelle clientèle, et les sommes économisées par l’immigrant lui permettraient de financer sa « primo-intégration », et cet accueil apaisé laisserait à l’immigrant un bien meilleur souvenir qu’une galère sous l’essieu d’un camion, suivie de mois à se planquer dans des squatts insalubres.

Ajoutons que le contrat de « bonne conduite » conduirait l’immigrant à être très réticent à accepter un travail au noir, car il perdrait alors la faculté d’aller et venir librement de son pays d’origine vers son pays d’accueil, faculté hautement désirable pour tout immigrant, alors qu’aujourd’hui, seuls les travaux au noir sont ouverts aux clandestins, lesquels n’ont aucune incitation à les refuser, puisque de toute façon la libre circulation transfrontalière est pour eux un rêve inaccessible.

Enfin, les forces de police affectées à la lutte contre l’immigration clandestine et des commerces illicites qui en sont le produit pourraient être considérablement réduites, limitées à la lutte contre l’infiltration clandestine d’éléments hostiles, ce qui en général relève de la DST. Les coûts ainsi économisés pourraient utilement être redéployés sur la lutte contre d’autres délinquances de proximité aujourd’hui trop mal combattues.

Les risques et leur circonscription

L’un des reproches associés à l’immigration est qu’elle favoriserait nos déficits sociaux car certains immigrés ne viendraient que pour « toucher les allocations ». L’expérience montre qu’aux USA, où l’immigration est moins contrainte que chez nous, la proportion d’immigrés émargeant aux divers programmes sociaux n’est guère différente de celle des américains « natifs ». Mais pour ce faire, il faudrait que certaines règles de fonctionnement de notre État providence soient revues. L’acceptation des immigrants sur notre sol ne doit pas impliquer que les personnes établies (françaises ou pas) subventionnent leur arrivée. Aussi aucun avantage social ne doit-il être obtenu avant que l’immigrant n’ait une certaine durée de présence, et donc de paiement de taxes ou de cotisations, sur le territoire. Ce principe est d’autant plus facile à appliquer que la protection dite sociale est privée, mais il doit être valide même lorsque les prestations sociales sont fournies par des organismes publics. Aussi, pour un immigré de fraîche date, un délai de carence significatif doit être instauré pour bénéficier de l’école publique pour ses enfants, sauf à en payer le coût réel pour la collectivité. Durant cette même période, il ne doit pas pouvoir bénéficier d’aide au logement (HLM ou APL), ni de la sécurité sociale hors médecine d’urgence, mais doit pouvoir souscrire une assurance privée pour compenser ce manque s’il l’estime nécessaire. Il doit bénéficier des services de la police ou des secours civils s’il est victime d’atteinte à ses droits fondamentaux, mais ne doit pouvoir bénéficier d’aucune prestation sociale, notamment d’indemnités de chômage, pour lesquels il n’aurait ni cotisé ni payé les taxes afférentes, sauf à accepter de les payer par avance au moment de l’établissement du titre de séjour, ce qui lui permettrait de « racheter » sa période de carence. Le délai de carence s’appliquerait également au RMI. Toutes ces limitations seraient naturellement connues de l’immigrant au stade de la signature du contrat d’entrée, et ferait l’objet d’une large diffusion dans les services consulaires français des pays d’où le visa d’entrée resterait obligatoire (*).

Ainsi assuré qu’un immigrant ne serait pas immédiatement à la charge de la collectivité, la personne native du pays perdrait quelques raisons de nourrir de la méfiance vis-à-vis des immigrés. Cela ne supprimerait pas toutes les tensions qui naissent des préjugés existant entre tous membres de communautés différentes, mais cela les apaiserait fortement.

D’autres challenges se poseraient à notre État providence du fait de l’immigration libre. Faudrait-il maintenir le SMIC ? En effet, de nombreux candidats immigrants à faible qualification ne pourraient trouver un emploi si cette barrière subsistait, car ils ne seraient pas immédiatement assez productifs pour justifier une telle allocation de masse salariale de la part de leur employeur. Mais si le SMIC était supprimé ou fortement abaissé pour les étrangers, ne faudrait-il pas l’abaisser dans les mêmes proportions pour les français ? Aux USA, l’expérience montre que si certains immigrants clandestins commencent leur carrière américaine sous le minimum fédéral (plus bas qu’en France), la plupart d’entre eux sortent de cette pauvreté relative (comparée à leurs conditions de vie dans leur pays d’origine) rapidement, et dépassent largement le minimum fédéral rapidement après leur légalisation, voire avant, lorsqu’ils développent des aptitudes reconnues même sur un marché du travail underground (cf. observations de Nigel Harris, « thinking the unthinkable »).

Dans une telle société où les immigrants doivent travailler pour s’intégrer, et n’ont guère d’autre solution que de partir ailleurs s’ils ne trouvent pas leur place, tout en sachant qu’ils pourront retenter leur chance ultérieurement s’ils ont été honnêtes, l’immigration ne serait plus une charge, mais une formidable opportunité de croissance, sous réserve que les politiques économiques et les lois en vigueur par ailleurs ne fassent pas obstacle à la concrétisation de ce potentiel.

L’islamisme

On me répondra que libérer l’immigration aujourd’hui serait suicidaire, car cela permettrait à des flots d’islamistes prêts à en découdre d’investir notre territoire national.

C’est oublier un peu vite que les islamistes sont déjà forts présents, parfois, voire même souvent, de nationalité française, et que l’immigration contrôlée par l’État n’a pas empêché ce phénomène.

Le contrat d’entrée devrait naturellement prévoir que le fait de lutter activement contre les fondements d’une société harmonieuse, à savoir le droit de liberté et de propriété des autres, vaudra expulsion immédiate. Mais il faudrait être naïf pour croire que le seul contrat d’arrivée apportera une réponse satisfaisante à la menace de l’islamisme militant.

La société française doit retrouver le sens de ses valeurs, fondées depuis les lumières sur les principes de liberté d’action, d’opinion et d’expression, d’égalité en droit, et de responsabilité. Elle doit affirmer haut et fort que ces valeurs ne sont pas négociables et fongibles dans un relativisme culturel dévastateur. Les racines judéo-chrétiennes et libérales de nos sociétés doivent être clairement assumées sans faux-semblant. Les immigrants pratiquant l’islam, ou tout autre religion exogène, doivent clairement être prévenus que si leur pays d’accueil respecte leur droit à pratiquer leur culte de façon apaisée, ce qui signifie, en ce qui concerne l’islam, d’en oublier les préceptes guerriers, prosélytes et coercitifs, il n’acceptera jamais que la religion serve de prétexte à porter tort aux autres habitants de notre pays. Et nous devons appliquer à quiconque violerait ces principes de simple bon sens la loi dans toute sa rigueur, malgré les cris d’orfraie qu’une telle rigueur pourrait provoquer chez quelques professionnels de la bien-pensance prétendument anti-raciste.

Si un immigrant quitte son pays aux conditions de vie difficiles pour venir chez nous, c’est qu’il accepte au minimum de coexister pacifiquement avec ceux qui l’accueillent. Gageons que la plupart d’entre eux, pouvant à loisir comparer les avantages et les inconvénients des modèles traditionnels dont ils seront issus, et un modèle de liberté respectueuse d’autrui offert par une société sûre de ses valeurs, franchiront un pas supplémentaire et choisiront, bien au-delà de la coexistence pacifique, la voie de l’assimilation, comme le font les millions de personnes qui s’établissent chaque année aux USA. Quant à ceux qui voudraient imposer la viande Hallal dans les cantines des écoles publiques ou l’interdiction de pratiques sportives mixtes, entre autres, une fin de non recevoir absolue doit leur être opposée. Si ces personnes ne peuvent pas accepter de vivre dans une société qui n’applique pas ces préceptes, elles restent libres de partir. Et de revenir une fois revenues à de meilleurs sentiments, si elles n’ont pas violé la loi.

Il pourra m’être rétorqué que lorsque des islamistes forment une majorité de fait dans certains quartiers, ils peuvent imposer démocratiquement des décisions publiques qui ne sont pas les nôtres. C’est oublier que dans une démocratie digne de ce nom, il y a des valeurs fondamentales de respect des droits d’autrui que même un processus démocratique ne peut éliminer. La démocratie n’est pas la liberté pour 50 loups de voter pour faire servir 10 gazelles au dîner, et ce principe doit être appliqué sans faiblir sur tout le territoire pour permettre à toutes les communautés, ethniques ou autres, de coexister et d’interagir en paix. Les sommes économisées à lutter de façon stérile contre l’immigration « non autorisée » doivent être en grande partie redéployées pour rétablir le règne des lois fondamentales de la déclaration de 1789, que notre république oublie hélas trop facilement ces derniers temps, sur les « quartiers sensibles » en quasi sécession de fait.

Appliquer sans faiblir la loi aux fauteurs de troubles, qu’ils agissent ou non sous un prétexte religieux, est une condition sine qua non de la réussite d’une politique d’immigration libre, et plus généralement du développement harmonieux – oserais-je dire « durable » ? – d’une société.

Conclusion

Une immigration libre, contractualisée et respectueuse des tiers, se montre supérieure en tout point au dispositif actuel où les États foulent au pied l’une des libertés pourtant fondamentale de l’individu, celle de circuler.

Réussir la transition au niveau national, européen, et mondial, d’une société où nos mouvements sont encadrés, vers une liberté de circuler universelle, serait un extraordinaire facteur de pacification du monde, tout comme le développement des échanges commerciaux l’est déjà. Au delà des arguments techniques en faveur de cette libéralisation des flux migratoires, il en va de la perception morale que les populations des pays émergents peuvent avoir à notre encontre. De quelle moralité pourront à terme se prévaloir les pays riches s’ils se font les avocats de la libre circulation des biens et des capitaux mais encadrent les mouvements individuels ? Les humains valent-ils moins que les dollars ou les écrans plats ? Comment pourront nous empêcher de susciter des ressentiments violents contre nos sociétés d’abondance si nous prétendons ériger des murs pour empêcher les déshérités de notre planète d’y accéder ?

Après le commerce libre, qu’il faut encore développer, la prochaine étape sur la voie du progrès universel est celle de la migration libre.

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* footnote: naturellement, si les mécanismes de prévoyance et d’assistance aux plus démunis étaient privatisés, les problèmes de déficits des régimes sociaux imputables à l’immigration ne se poseraient pas. Mais cet article tente d’inscrire ses propositions dans le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être.