La démocratie vue par un anti-nucléaire

À propos d’un article de Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire

Par Anton Suwałki

4 juin 2009 – Chine informations
L’information est hélas régulière mais suite à une explosion de gaz survenue samedi dans une mine de charbon près de la ville d’Anwen, dans la région de Chongquinq, trente mineurs sont morts et cinquante neuf ont été blessés.

22 novembre 2009 – AFP
Pire catastrophe minière en deux ans en Chine : au moins 92 morts (…) Les mines chinoises de charbon sont parmi les plus dangereuses au monde. Plus de 3.200 mineurs y sont morts l’an dernier, selon des statistiques officielles généralement jugées très sous-estimées.

5 avril 2010 – dhnet.be
115 mineurs, sur les 153 piégés depuis huit jours au fond d’une mine inondée du nord de la Chine, ont été remontés vivants lundi.

Des événements d’une triste banalité, que Chine informations classe à la rubrique « Faits divers ». Qui précise : « Les accidents miniers sont récurrents en Chine et on compte plusieurs milliers de morts chaque année. Cette fréquence ne doit cependant pas banaliser le drame. » Précisons bien sûr que ce bilan ne concerne que les catastrophes minières, sans tenir le moindre compte des effets de la pollution dues au charbon sur les populations des maladies respiratoires, des mineurs qui ont de tous temps payé un énorme tribut au développement industriel, ou des effets de la pollution atmosphérique liés à l’utilisation massive des énergies fossiles.

3 avril 2011 – AFP
Japon : deux employés de Tepco retrouvés morts à la centrale de Fukushima.

Personne n’ignore que beaucoup d’autres liquidateurs de Fukushima risquent leur vie, dans l’immédiat, tels ces 20 liquidateurs qui ont reçu en un jour une dose de radiation dépassant la limite annuelle, et d’autres à plus long terme. Le moins qu’on puisse remarquer est qu’au moins ces morts-là ne risquent pas d’être banalisées. Sous nos longitudes, on ne parle presque plus des milliers de morts et de disparus emportés par le séisme ou le tsunami, dont les conséquences ont été jusqu’à preuve du contraire infiniment plus meurtrières et dévastatrices que l’accident nucléaire.

Il ne s’agit pas de minimiser la gravité ni les conséquences de celui-ci, mais de les ramener à leur juste proportion dans le drame qui touche un pays.

Que des interrogations soient soulevées à la suite de cet accident nucléaire est inévitable : c’est paradoxalement à cause du caractère exceptionnel de l’événement que le doute qu’il soulève est si fort. La banalité des catastrophes minières (si lointaines et désormais abstraites pour une grande partie des Européens) n’émeut malheureusement pas grand monde.

Cela peut-il arriver « chez nous » ? Quelles conséquences ? Pourrait-on se passer du nucléaire ? Les réacteurs de la 3e génération et ceux de la 4e génération qui entreront en service dans une vingtaine d’années sont-ils vraiment aussi sûrs qu’on nous les vend ? La fusion nucléaire a-t-elle un avenir ?

Autant de questions auxquelles beaucoup de gens attendent une réponse. Un débat public et contradictoire sur le nucléaire serait encore la meilleure réponse à ceux qui profitent de la situation japonaise et cherchent à gagner du temps : ceux qui se sont empressés de manifester en France et dans de nombreuses capitales européennes veulent-ils vraiment un débat ou cherchent-ils seulement à profiter du laps de temps pendant lequel l’émotion et la peur suscitées par ce qui se passe au Japon l’emportent sur l’analyse et la raison ?

Au moins certains y mettent-ils la forme démocratique, réclamant un référendum, tels EELV. C’est là qu’une chronique de Stéphane Lhomme, parue dans l’organe du NPA, prend toute sa saveur : « Sortie du nucléaire : le piège du référendum. »

Quelqu’un qui ignore le fonctionnement de ce genre de personnage penserait sans doute à un poisson d’avril, si la date indiquée par le site ne démentait pas cette hypothèse. Détrompez-vous, cette analyse échevelée est tout sauf une plaisanterie.

Deux sondages parus sur le nucléaire affichent des résultats contradictoires. Il paraît assez vraisemblable que celui commandé par EELV, prenant en compte des délais de sortie du nucléaire reflète mieux l’opinion émotionnelle du moment. Mais rien ne garantit qu’à l’issu d’un véritable débat public il donnerait dans quelques mois ou quelques années le même résultat. Le grand démocrate qu’est Lhomme le sait : le risque d’un référendum, c’est que les gens votent « mal », entendez par là que les « anti » n’aient pas forcément les ressources argumentaires pour convaincre les sceptiques ou conserver le bénéfice de l’opinion des convaincus qu’il faut sortir du nucléaire. Dans cette optique, un référendum serait un « piège ».

Exactement la logique tordue des anti-nanotechnologies qui dénoncent leur « caractère totalitaire », mais empêchent physiquement la tenue de débats publics, forcément « truqués ».

Lhomme sait, à l’inverse des masses qui votent, ce qui est bon pour elles. Pourquoi, dans ces conditions, s’embarrasser d’un débat contradictoire ? « Le nucléaire a été imposé en France sans référendum, alors pourquoi en faudrait-il un pour décider de sortir du nucléaire ? » Notons que la notion d’imposer évoque la contrainte : à part une petite minorité d’activistes et les inévitables « riverainistes » [1] , il n’apparaît pas évident que les gens aient perçu le développement du nucléaire comme une contrainte. Mais ce qui est hallucinant, c’est que l’absence d’un référendum, à l’époque du développement semble justifier aux yeux de Lhomme son droit à imposer la sortie du nucléaire. L’opinion de quelques activistes « éclairés » ne vaut-elle pas davantage que celles de quelques dizaines de millions de personnes influençables ?

Car Lhomme ne sait pas seulement qu’il faut sortir du nucléaire, il connaît la psychologie des masses (n’est-il pas sociologue de formation, c’est vous dire s’il connaît l’être humain), et échafaude toute une série de raisonnements tordus qu’ils tiendraient face à telle ou telle question. Espérons de notre côté que les masses en question aient un peu plus de logique que Lhomme.

D’abord, il y a nucléaire et nucléaire : production d’électricité, armes atomiques, nucléaire médical.

C’est en effet bien différent, mais lorsque Lhomme parle de sortir du nucléaire, cela veut dire nucléaire ou nucléaire ?

Vous l’aurez compris, Lhomme est contre le nucléaire civil et militaire, n’hésitant pas à faire dans la dentelle :

De nombreux citoyens sont à la fois contre le nucléaire militaire et le nucléaire dit « civil », du fait de leur égale dangerosité mais aussi de leur évidente imbrication.

Si l’imbrication des deux est réelle pour des raisons techniques, l’équation Fukushima = Hiroshima est d’une bêtise insoutenable. Mais quand il s’agit de discuter du mérite respectif de distinguer les formes de nucléaire ou de les confondre dans la question d’un référendum, la dialectique lhommienne devient d’une subtilité inouïe : les confondre, c’est un piège , les distinguer, c’est un piège aussi ! Brille-Babil n’aurait fait mieux.

La question est « êtes-vous pour la sortie du nucléaire ? », les atomistes auront beau jeu de dénoncer le désarmement unilatéral de la France, ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose, mais en l’occurrence cela ferait perdre des chances de succès au référendum.

On imagine mal le gouvernement « pro-nucléaire » [2] poser une telle question indifférenciée sur le nucléaire, mais notons que Lhomme invente le concept d’atomisme. À ses yeux, on ne pourrait donc pas être pro-nucléaire civil et contre la bombe atomique ! Toujours le bon vieux « complexe militaro-industriel ».

Il faudrait donc que la question soit « êtes-vous pour la production d’électricité par des centrales nucléaires ? » Mais, même si le gouvernement se rangeait à cette précision de bon sens, loin d’être écartés, les problèmes commenceraient au contraire à s’accumuler.

Lhomme met dans le même sac les « atomistes » et considère nucléaire militaire et civil comme également dangereux, mais trouve cette précision « de bon sens » : cherchez l’erreur.

En effet, avec vice, le gouvernement poserait alors assurément la question inverse : « Êtes-vous contre la production d’électricité par des centrales nucléaires ? » En effet, c’est reconnu, il est psychologiquement plus facile de ne pas être pour que d’être contre. Cela ne changerait rien bien entendu pour ceux dont la religion est faite, dans un sens ou dans l’autre. Mais quid des indécis ?

Fin connaisseur de la psychologie et du vice des hommes politiques, ce Lhomme. Il a déjà formulé la question que le gouvernement poserait, « assurément ».

Par ailleurs, de nombreux citoyens sont à la fois contre le nucléaire militaire et le nucléaire dit « civil », du fait de leur égale dangerosité mais aussi de leur évidente imbrication. Il est clair que beaucoup de ces gens, considérant que la question posée reviendrait par défaut à avaliser le nucléaire militaire, voteraient blanc au lieu de voter contre.

C’est à se demander si le panache radioactif ne s’est pas arrêté au-dessus de Bordeaux, entrainant chez certains militants des séquelles irréversibles. Résumons cette petite perle : les gens qui sont à la fois contre le nucléaire militaire et civil s’abstiendraient lors d’une question sur les centrales nucléaires, car voter contre le nucléaire civil reviendrait à cautionner le militaire. Celle-là, il fallait vraiment la trouver !

Ensuite, il est improbable que la question posée évoque la sortie du nucléaire… sans préciser la durée de ce processus. C’est d’ailleurs là que le gouvernement jouerait sur du velours : s’il propose une sortie rapide, mettons en 10 ans maximum, de nombreux citoyens voteront contre, craignant la pénurie et les restrictions… dont le gouvernement lui-même agiterait le spectre.

C’est peut-être le seul raisonnement par procuration à peu près intelligent dans ce gloubi-boulga. À condition que la sortie en 10 ans soit posée par le gouvernement, exprès pour obtenir un rejet. Diaboliquement habile, ce gouvernement. On ne s’en était vraiment pas rendu compte. Mais le fait est que si la question était posée ainsi, le « spectre » de la pénurie dans un pays dépendant à près de 80% du nucléaire pour produire son électricité n’a rien d’un simple fantasme.

Si la question évoque une durée plus longue (20 ans, 30 ans), les voix de nombreux opposants se transformeront en votes blancs ou en abstentions : comment accepter que les réacteurs actuels, déjà vieillissants, continuent à fonctionner aussi longtemps, aggravant le risque de catastrophe ? Car, faut-il le rappeler, l’objectif est de fermer les réacteurs pour éviter un désastre tel que celui qui frappe aujourd’hui le Japon.

Mettons nous dans la tête d’un anti-nucléaire pas borné (nous supposons qu’il en existe), et qui pense possible et souhaitable de sortir immédiatement du nucléaire. Préférerait-il s’abstenir, favorisant ainsi le maintien à long terme dans le nucléaire plutôt qu’une sortie programmée du nucléaire, quoiqu’ à une échéance plus lointaine ? Tous les anti-nucléaires raisonnent-ils à la manière de Lhomme, c’est-à-dire comme des pieds ? Après ce beau tricotage d’inepties, on comprend en fait que le seul avis autorisé est celui de Stéphane Lhomme : les débats seraient biaisés, les questions du référendum forcément pipées. Car non seulement qui dit débat dit l’expression des « pro », (quelle horreur, la démocratie !) mais aussi des faux « anti » , alors pourquoi ne pas s’en remettre à l’avis du seul individu sachant ?

Imaginons naïvement que, devant de puissantes protestations face à un tel déni de démocratie, le gouvernement consente à donner du temps d’antenne aux associations. Il ne faut pas croire que ce serait enfin la parole aux antinucléaires. D’abord, le temps ne serait même pas partagé en deux, moitié pour les « pros », moitié pour les « antis ». En effet, d’autres organisations entreraient dans la danse, par exemple des associations de consommateurs.

Or, ces dernières années, la très médiatique UFC-Que choisir a pris des positions clairement favorables à l’atome, prétendant à tort que l’électricité nucléaire serait bon marché. On peut craindre aussi que, parmi les organismes « neutres », la parole soit donnée par exemple à la très réactionnaire Académie de médecine qui, tenez vous bien, a officiellement pris position pour le nucléaire… au nom de la santé !

Finalement, le temps d’antenne offert aux antinucléaires serait très restreint. Mais il y a encore pire : de quels « antinucléaires » s’agirait-il ? Il est fort improbable que, par exemple, l’auteur du présent texte soit invité à s’exprimer. A sa place, la position « antinucléaire » serait occupée par de véritables imposteurs comme l’ « hélicologiste » Arthus-Bertrand, ou des personnages ambigus comme Nicolas Hulot qui ne s’est jamais engagé contre le nucléaire avant le drame japonais et qui, depuis, évoque une vague et lointaine sortie de l’atome.

C’est lui qui parle de déni de démocratie…

(Illustration René Le Honzec)

Nos lecteurs connaissent assez bien l’opinion négative que nous avons de l’hélicologiste ou de Hulot. Mais en quoi la légitimité de Lhomme, qui ne représente à peu près que lui-même depuis que le réseau Sortir du nucléaire l’a évincé [3], serait-elle supérieure à celle de ces individus ? Notons au passage que Lhomme est un faux modeste, car son expression dans les médias dépasse très largement sa représentativité : comme il le mentionne lui-même, à propos de la catastrophe nucléaire au Japon , l’Observatoire du nucléaire a donné des interviews à : AFP, Reuters, France info, France Inter, RTL, RMC, France bleu, Europe 1, LCI, France 2, France 3, ITV, BFM-TV, M6, France 24, TV5 Monde, JDD, Le Parisien, 20minutes, France Soir, Témoignage chrétien, Le Point, L’Express, etc. ainsi que de nombreux médias régionaux et étrangers.

Pour un paria qu’on n’inviterait certainement pas à s’exprimer, reconnaissons qu’il se débrouille sacrément bien. Il faut dire que lorsqu’on évoque sans le moindre scrupule « des millions de Japonais [qui] n’auront pas encore développé les cancers qui leurs sont assurément promis », on est sûr de trouver des oreilles complaisantes. Le culot, ça paie toujours.

Toute cette bouillie dialectique n’était pas un canular, hélas. Lhomme croit vraiment à ses délires et, d’enfoncer le clou :

Enfin, il ne faut pas oublier que le nucléaire a été imposé en France sans référendum : pourquoi en faudrait-il un pour sortir du nucléaire ? Ou plutôt pour ne pas en sortir, tant un tel scrutin serait faussé…

Reste à savoir par quels moyens ce genre d’individus entend déjouer le « piège » du débat et d’un scrutin démocratique pour imposer la sortie du nucléaire ?

Publié avec l’autorisation de l’auteur.

Notes :

Pour un point sur l’avancement de la recherche sur la fusion nucléaire, se reporter à « La fusion nucléaire : état des lieux et avancées récentes. »

[1] Je désigne sous ce néologisme ceux qui veulent bien bénéficier d’une centrale nucléaire, où d’une autoroute, où d’une usine d’incinération, à condition qu’elle soit suffisamment loin de chez eux.
[2] Pour Lhomme, un des problèmes est que « c’est le gouvernement pronucléaire qui choisirait la question posée ». Évidemment, qui a la charge d’organiser un référendum, sinon le gouvernement ?
[3] Il est désormais son propre patron à la tête de L’observatoire du nucléaire qu’il a fondé : on est jamais mieux servi que par soi-même.