Du producteur au consommateur ?

Le salon du livre 2011 a semblé moins intéressé que les années précédentes par les livres numériques

Le Salon du Livre, qui s’est tenu du 18 au 21 mars à Paris, a semblé moins intéressé que les années précédentes par les livres numériques, si l’on en croit Brieuc Benezet, le directeur des Éditions Ellipses, dans un entretien paru le 17 mars sur Atlantico. Ce format de livre est encore présenté comme étant révolutionnaire, car peu cher à fabriquer, ne nécessitant aucun stock, et pouvant être vendu directement. L’avenir dira ce qu’il en est, pour l’instant on ne peut que constater que son chiffre d’affaires ne cesse d’augmenter, et qu’en 2010 Amazon a vendu, selon ses dires, plus de livres numériques que de livres papier.

D’un point de vue économique, il est un fait qui reste surprenant : les numériques sont vendus pratiquement au même prix que les papiers, alors même qu’étant nettement moins chers à fabriquer leur prix devrait, lui-aussi, être moins élevé. Cette non répercussion de l’augmentation de la productivité sur le prix du produit pourrait être un frein à son développement, mais cela montre aussi qu’il existe un public prêt à payer un prix similaire pour un article différent, preuve que la question du prix de vente n’est pas la seule en jeu. En revanche, ce qui reste encore cachée aux yeux du public, c’est la révolution qui est en train de s’opérer dans le domaine du livre.

Aujourd’hui il y a cinq acteurs à se partager les produits de la vente d’un livre. L’auteur, qui écrit le livre. L’éditeur, qui met le livre en forme. L’imprimeur, qui crée l’objet livre. Le diffuseur, qui porte le livre de l’éditeur chez le libraire. Le libraire, qui vend le livre au client. Chaque acteur intervient à un moment donné, entre la création initiale et la lecture finale. Chaque acteur ne gagne pas assez pour survivre décemment. L’auteur touche 5% de droit d’auteur, quand les éditeurs daignent le payer. L’éditeur reçoit entre 10 et 15%. Le coût d’impression est d’environ 20 à 25% du prix du livre. Le diffuseur reçoit 25%, et le libraire de 30 à 35%. Ainsi, le prix du livre est tellement morcelé que personne ne gagne vraiment, et surtout pas l’auteur.

La révolution qui est en train de s’opérer, c’est qu’avec les livres numériques il n’est plus besoin d’imprimeur, ni de diffuseur, ni de libraire, les éditeurs peuvent vendre directement les livres sur leur site. Ils peuvent aussi le faire avec le format papier, mais cela est encore très peu développé, sauf chez les petites maisons d’édition qui ont besoin d’étendre leurs marges pour survivre.

Allons plus loin. Avec Internet ce n’est pas seulement l’éditeur qui se rapproche de ses clients, c’est aussi l’auteur. L’auteur peut désormais vendre directement ses livres, après les avoir fait imprimer, et gagner ainsi non plus 5% de droits d’auteur mais 70 à 75%. La chaîne du livre, patiemment constituée depuis le 19e siècle, est en train de se transformer. En 2010, un auteur américain réputé, John Edgar Wideman, a décidé de passer à l’auto-publication, à la fois pour être maître de ses livres, et aussi pour gagner plus d’argent. La plate forme Lulu.com est un puissant vecteur de cette transformation. Les libraires, déjà mal en point, commencent à se faire du souci. Il est vrai que l’on en trouve d’excellents, mais aussi beaucoup qui ne font que mettre sur leurs tables les best-sellers assurés ; alors pourquoi venir chez eux ? De même pour les diffuseurs, qui ont un rôle complètement méconnu du grand public. Reste les éditeurs, dont le travail n’est pas toujours sérieux, dont la valeur ajoutée se cherche parfois, et qui ne traite pas toujours très bien leurs auteurs.

Au-delà du format, papier ou numérique, la révolution qui est en train de s’organiser concerne donc la relation entre l’auteur et le lecteur. Et cette révolution, comme bien souvent, c’est la technique qui la mène. Le paysage de la chaîne du livre est en train de se reconfigurer et il n’est pas encore possible de savoir ce qu’il va émerger de cette recomposition.

Comme pour les légumes et autres produits de la ferme, nous sommes en train d’assister à un début de raccourcissement de la chaîne des ventes, avec un passage, pour l’instant modeste, mais néanmoins réel, à une relation directe entre le producteur et le consommateur. La vente directe, qui se fait de plus en plus valoir dans l’agriculture, commence donc à prendre aussi de l’ampleur dans la culture.