La formidable justice et la super police de mon pays

En France, il n’y a pas de problème d’insécurité.

Dans la catégorie « Les Jeunes Déçus s’Occupent Le Week-End », je voudrais signaler deux petits faits divers et d’hiver qui, gageons-le, ne révolteront à peu près aucun journaliste, trop occupés qu’ils sont à pleurer sur le sort funeste d’oiseaux, de poissons et de crabes morts bizarrement. Les animaux sont l’avenir de l’homme et méritent largement toute leur attention !

En substance, les deux faits sont relatés dans le court billet indigné du Faucon.

Tout d’abord, il y a le cas malheureusement symptomatique du disc-jokey tabassé la nuit de la Saint-Sylvestre par un sympathique groupe de ces jeunes déçus de 30 ans courageusement venus à plusieurs et avec quelques molosses, qui n’avaient pu entrer dans la fête privée qui se tenait là.

C’est pratique, de se déplacer à plusieurs avec des chiens : on sait qu’on peut rapidement modifier l’opinion des gens en votre faveur. Et puis, c’est convivial, des toutous entraînés à bondir joyeusement à la jugulaire !

Evidemment, cela se passe dans un département pourtant réputé pour son calme (Seine-Saint-Denis), pas loin d’un de ces petits villages tranquilles (Blanc-Mesnil) où il fait bon vivre. Evidemment, les faits commis sont le fruit d’un mal-être et de la pauvreté. Evidemment, la police ne connaît pas les coupables et fera tout pour les arrêter. Et évidemment, le DJ n’a eu que des petits bobos superficiels. Gageons que la veuve et les deux orphelins sauront puiser dans la République la force de fraternité et de pardon nécessaires à faire avancer la société vers plus de compréhension et de petits bisous humides (mais républicains).

République du Bisounoursland

Au passage, il m’apparaît évident que ce fait tragique ne fait que renforcer le sentiment d’insécurité et ainsi relayé par une presse toute acquise au gouvernement hortefesque, il donne un boulevard aux vilains discours sécuritaires sarkoziens : de vigoureux coups de mentons ministériels (voire présidentiels) auraient été à prévoir si des milliers de crabes n’avaient pas bêtement claboté tous en cœur. Rassurez-vous, cependant : ceci est un cas tout à fait banal. Fait divers, vous dis-je : c’est d’ailleurs parce que cela se reproduit avec une certaine fréquence qu’on peut insérer les exactions dans le bruit blanc statistique de la vie intestine parfois turbulente de ce beau pays.

Ce qui nous amène à l’autre bruit blanc, celui qui se déroule à Marseille. Notez au passage comme certains noms, certains départements reviennent plus souvent que d’autres.

Mais baste, n’inférons pas et revenons donc à notre second cas qui concerne un certain Salim Bouras : notre homme a eu l’assez mauvaise idée de refuser, le 4 juillet, qu’une bande de jeunes lui vole emprunte définitivement sa moto et s’était fait tirer dessus et blesser au fusil à pompe. Seconde mauvaise idée de notre victime : au lendemain de l’agression, il avait porté plainte en communiquant aux policiers les identités de ses agresseurs, qu’il avait reconnus.

En Bisounoursie, il faut se rappeler que ce genre de comportement n’est pas tenable : dénoncer ainsi ses petits camarades est fortement réprouvé. Cafter, c’est très vilain. Mais bon, ne tergiversons pas : le Service Public de Protection et de Sécurité, payé avec vos impôts (et aussi ceux de Salim Bouras, tout cafteur qu’il est) s’est rapidement occupé de l’affaire et, en moins de quatre mois et demi, le 23 novembre, a procédé à l’arrestation des personnes incriminées.

On supposera ici que les quasiment cinq mois entre le dépôt de plainte et l’arrestation ont été mis à profit par l’équipe de police (un Service Public Qui Vous Protège Grâce A Vos Impôts) pour dresser l’ensemble des profils psychologiques des malfrats, détailler leurs allées et venues, préparer minutieusement l’opération et assurer ainsi que ces dangereux criminels seraient proprement envoyés en prison où ils mérite de passer un temps certain pour agression et blessures volontaires, usage d’armes à feu prohibées et/ou volées, tentatives de meurtre, association de malfaiteurs, vol, intimidation, et port de casquette à l’envers.

Et on supposera ensuite que le personnel compétent de la justice (Un Service Public de Qualité aussi payé avec vos impôts) s’est empressé de prendre toute la mesure du danger et du trouble à l’ordre public que représentaient ces jeunes un peu désabusés, pour éviter qu’ils subornent des témoins, falsifient des preuves, portent à nouveau atteinte à la vie de leur victime : le maintien en détention préventive semble normal. Mais, malgré la demande de mandat de dépôt émise par le Parquet de Marseille (vos impôts en action), ils ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire.

Là encore, en Bisounoursie, il faut en effet savoir que mettre des jeunes garnements en prison, c’est très mal vu : l’absence d’air frais et du soleil marseillais finit par leur donner un teint un peu pâlot ; ceci entraînerait mécaniquement un contraste trop important entre la réalité et la série documentaire Plus Belle La Vie qui retrace réalistement les aventures de la cité phocéenne : manœuvre trop intenable pour être tentée, le parquet, qui avait fait appel de cette remise en liberté, a donc vu une nouvelle fois sa demande rejetée. Bien fait. La synchro avec Plus Belle La Vie prime.

Tous ces jeunes, ces joyeux bambins, ces adolescents primesautiers qui découvrent le monde avec la fougue, des cagoules et un fusil mitrailleur, tout ceci nous permet de nous écrier : que vive la jeunesse ! Que pétille l’ardeur des jouvenceaux à tester tous les jours cette justice qui leur donne tant les coudées franches !

Être jeune, de nos jours, c’est dur : on doit se taper des stages peu ou pas payés, on doit faire attention à toutes ces méchantes maladies, on doit absolument se tenir branché et disposer du dernier iGadget, on doit assurer, avec toujours moins de moyens. Il faut parfois décompresser ! Rien de tel que cogner une grand-mère, tabasser un DJ, séquestrer une famille ou dépouiller un motard !

Et puis, pendant que la Bisounoursie distribuera des poignées de bonbons aux enfants turbulents des cités, la Police apprendra à utiliser intelligemment l’argent de nos impôts pour optimiser son inaction, puisque toute action est méticuleusement sabotée par une Justice elle aussi vouée à remodeler la société, avec nos impôts, selon une grille de lecture alternative et innovante.

Quant aux citoyens, qui devront continuer de payer pour que tout ceci continue bien comme il faut, ils en viendront peut-être à s’organiser par eux-mêmes et on aura droit à quelque article au ras des pâquerettes dans les Inrocks :

Pour l’instant amusées, les autorités compétentes semblent même encourager ce genre d’initiatives : le chef de la police de Seattle, Jeff Kappel, a ainsi déclaré qu’ « il n’y a rien de mal à ce que des citoyens s’impliquent dans le processus de justice pénale –du moment qu’ils le suivent jusqu’au bout. »

Jusqu’au bout.
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