Prison : Valls critique le bilan de Taubira… mais un peu tard

Publié Par Philippe Bilger, le dans Droit et justice

Par Philippe Bilger.

Monsieur le Premier ministre, vous êtes allé, en compagnie du garde des Sceaux, à la maison d’arrêt de Nîmes pour constater la surpopulation carcérale et vous avez déclaré que « des pistes seront présentées à l’automne avec un plan spécifique concret, précis et financé » (Le Figaro).

Je vous crois et je n’ai nulle envie de prendre à la légère votre propos ou avec ironie comme l’a fait l’opposition qui n’a aucune leçon à vous donner sur le plan pénitentiaire.

Fermeté et rigueur

Si j’éprouve cette confiance, cela tient essentiellement au fait que, malgré des désaccords parfois graves avec vous, je n’ai jamais douté de votre singularité au sein d’un socialisme généralement mou. Pour la sécurité et la Justice, bien avant les terribles atteintes terroristes, vous aviez courageusement et lucidement tenu le cap d’une fermeté et d’une rigueur tranchant sur la culture de l’excuse habituelle. Avant 2012 comme après.

Ce n’est pas non plus le bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui dans ce domaine pouvait vous donner des complexes. Pour l’exécution des peines, incohérence, retards et dysfonctionnements ont en effet dominé et le plan prison de 20 000 nouvelles places voté seulement en 2012 montrait à quel point l’urgence de la situation des prisons n’avait absolument pas été prise en compte.

D’ailleurs, pour prendre un exemple, durant cette présidence, le Premier ministre François Fillon n’a jamais accompagné l’un de ses trois gardes des Sceaux pour une telle inspection. Ce qui est révélateur.

Les citoyens de bonne foi, dont j’espère faire partie, ont pourtant le droit de vous en vouloir. Non pas parce que « votre rédemption serait bien tardive », comme vous l’a reproché Éric Ciotti, mais à cause de votre acceptation, en pleine conscience et durant trop longtemps, d’un insupportable état de fait, d’une intolérable calamité ministérielle.

Taubira mauvais ministre

Vous aviez tellement raison à Nîmes de dénoncer une situation scandaleuse et de souligner que « le gouvernement agit et il agit tout particulièrement depuis que Jean-Jacques Urvoas est garde des Sceaux ». C’était signifier, avec la franchise maximale permise pour un Premier ministre, que Christiane Taubira avait été, durant quatre années, un mauvais ministre de la Justice et que Jean-Jacques Urvoas en était enfin un bon.

Mais il a fallu que la première parte de son propre chef pour que le second ait l’honneur de cette prestigieuse charge pour laquelle il était apte – ce qui dans la tradition française représente souvent plus un handicap qu’une chance.

Vous avez donc, comme Premier ministre, confirmé et maintenu à son poste Christiane Taubira dont la politique pénale et l’arrogance dogmatique étaient de plus en plus désavouées par les Français, pour ne pas évoquer votre for intérieur. Certes vous n’étiez pas seul à décider et j’admets volontiers que le président de la République a été en l’occurrence votre mauvais génie.

Obsédé par l’envie d’offrir un leurre de vraie gauche idéologique à la fraction remuante que vous détestiez l’un et l’autre, François Hollande lui a sans cesse concédé, livré Christiane Taubira pour la faire tenir à peu près tranquille. Avec un cynisme dupe de rien qui le conduisait à privilégier le jeu politicien plus que l’intérêt national.

Je comprends comme vous deviez souffrir de cette dépendance hiérarchique qui vous contraignait à vous tenir coi même si quelques brancards ont subi vos ruades.

Abandons, reniements et défaites

Tout de même que d’abandons, de reniements et de défaites !

Vous avez subi, sans trop broncher, tout ce qu’elle n’accomplissait pas et qu’elle aurait dû entreprendre, les rares actions controversées qui venaient s’ajouter à sa parole profuse et ses discours qui, entre poésie floue et incantations abstraites, lui servaient à masquer le vide.

Vous avez sans cesse été le témoin de ses gémissements lyriques sur l’état des prisons et le sort des détenus. Et de son refus absolu de s’occuper de « l’intendance » pénitentiaire puisque les fantasmes sur la justice du XXIe siècle la sollicitaient prioritairement.

Vous avez perçu, avec votre intelligence pragmatique, à quel point la contrainte pénale, votée pour prétendument désengorger les prisons, était une fumisterie et comme l’enfermement pour les transgressions graves délictuelles ou criminelles n’était pas négociable, sauf à affaiblir la société et à angoisser chacun.

Vous avez été attentif au hiatus de plus en plus net entre des citoyens qui étaient sur votre ligne quand vous osiez encore l’exprimer avec vigueur et ce ministre qui enchantait ses inconditionnels du théâtre du Rond-Point.

Vous avez souffert de cette fracture au sein de votre gouvernement entre l’angélique et opposante Taubira d’une part et vous-même avec vos ministres réalistes de l’autre.

Vous n’avez pas mis le holà à ces absurdités banales du progressisme selon lesquelles l’enfermement créait le récidiviste et la société les délinquants. Vous qui étiez pour un humanisme de liberté et de responsabilité, vous avez consenti à ces aberrations.

Malheureusement je ne vous ai pas davantage entendu quand le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, a proféré cette ânerie, « l’histoire a montré que plus on construisait de places, plus elles étaient remplies »… Comme si la défense sociale, avec l’accroissement de la délinquance et de la criminalité ordinaire et terroriste, n’imposaient pas un tel programme pour une France bien éloignée de la moyenne européenne dans le domaine de la répression et de l’enfermement.

Vous avez avalé infiniment de couleuvres et avec l’irruption terrifiante de l’islamisme meurtrier, vous avez dû parfois souffrir le martyr avec Christiane Taubira et ses analyses émollientes et décalées, même si votre énergie multipliée et vraiment républicaine vous faisait penser le plus souvent tragiquement à autre chose.

Le mal était fait

À Nîmes, avec Jean-Jacques Urvoas, quand vous avez parlé, le mal était fait. Il était trop tard.

Et vous avez pu remarquer à quel point Christiane Taubira demeurait fidèle à elle-même, n’ayant rien appris, satisfaite de son bilan étique et traitant avec ironie son désaveu, persuadée plus que jamais que la France avait été privée d’un ministre aussi remarquable et exceptionnel que les appréciations dont elle se crédite (le point.fr).

Monsieur le Premier ministre, je suis certain que vous avez l’impuissance en horreur et que l’action, le dynamisme et le courage sont pour vous de fidèles compagnons. Pourtant elle est restée, vous y avez été pour quelque chose et j’ose vous imputer une faille dans votre rectitude, une lucidité inutile, une sincérité trop tardive : elle n’est plus ministre et le désastre a été consommé.

Puisque le président de la République en 2012 n’a pas tenu sa promesse – engagement et présidence, une contradiction dans les termes ? – en choisissant André Vallini comme garde des Sceaux, vous auriez pu favoriser plus vite la nomination de Jean-Jacques Urvoas qui disposera de trop peu de temps pour réparer les dégâts, combler les béances, améliorer l’ordinaire, gérer le présent et préparer l’avenir.

Cette personnalité proche de vous, à l’empirisme efficace, ne vous a pas incité, en brusquant les choses et les rythmes, à faire partir Christiane Taubira avant qu’elle le décide. Quel dommage pour la Justice, quelle tristesse pour la démocratie !

Ce n’est pas faire preuve d’irrespect à votre égard que de vous questionner, avec une colère rentrée due à l’estime critique que vous m’inspirez : « Monsieur le Premier ministre, pourquoi si tard ? ».

Sur le web

  1. le cœur du problème pénitentiaire n’est pas les hommes mais ..le financement de la justice . on ne peut pas guerroyer en jouant au grand pays et construire des prisons ou simplement rendre la justice , c’est impossible , on ne peut pas enfermer sans augmenter le personnel déjà pléthorique de la fonction publique , l’argent mis dans les prisons ne pourrait pas financer l’énorme besoin en coiffeurs et maqui(magoui)lleurs de la république .

    1. quelques extraits d’articles:
      « Cette paupérisation a été mise en lumière dans un rapport publié en 2008 par le Conseil de l’Europe, qui a classé la France au 35e rang européen sur 43 en termes de dépenses pour ce poste.

      Avec 0,19% de sa richesse nationale (PIB) consacrée à la justice en 2006, la France était derrière l’Arménie, Andorre, la Moldavie, la Roumanie et la Russie. Elle dépense deux fois moins d’argent par habitant pour la justice que l’Allemagne. »

      « l’Expansion (07/02/2011):
      De fait, cette analyse semble être validée par une enquête de la Commission européenne pour l’efficacité de la justice, parue en octobre 2010. La France ne consacre en effet que 0,19% de son PIB à la justice, ce qui la place au 37ème rang européen en la matière. Nos voisins investissent environ le double : 0,38% pour l’Allemagne, 0,36% pour l’Espagne, 0,43% pour le Royaume-Uni et 0,52% pour la Pologne. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’il faille 564 jours, en moyenne, pour qu’une procédure de divorce contentieux aille à son terme. C’est une des durées les plus importantes en Europe.
      Ce constat est prolongé si l’on prend en compte le nombre de magistrats par habitants : 10 pour 100.000 environ en France, le double en moyenne en Europe. Pour le même nombre d’habitants, la France a trois procureurs contre 8 à 10 chez nos voisins. »

      Tout a un coût et il faut donc savoir ce que l’on veut et choisir.
      Soit avoir de l’argent pour arroser les « mieux-gueulants » et amuser le bon peuple avec des jeux du cirque, ce qui est profitable électoralement parlant, soit investir dans la sécurité ce qui va faire râler ceux qui sont habitués à boire l’argent public leur tomber dans leur gueule grande ouverte telle la manne céleste et qui en auront moins, ce qui n’est rentable électoralement qu’à moyen terme.
      Nos politiques depuis trente cinq ans ont choisi la facilité.

      Si nous étions en démocratie, il y a belle lurette que notre justice aurait été durcie et que les condamnations prononcées par nos tribunaux suivraient le tarif prévu par le code pénal.
      Si la tolérance zéro, les peines de prison longues voire la peine de mort existent aux Etats-Unis, c’est bien parce que les citoyens américains le veulent et acceptent de payer pour cela vu qu’ils élisent leurs chefs de police, leurs juges et leurs avocats publics en charge de l’accusation dans chaque comté, district et Etat et donc qu’ils ont les moyens d’évaluer ceux qu’ils ont élu aux résultats obtenus et les sanctionner le cas échéant en les virant lors de l’élection suivante.
      Dans le même ordre d’idées, c’est bien parce que leur justice est bien financée et leurs polices bien opérationnelles que les britanniques peuvent appliquer réellement leurs lois pénales et emprisonner les délinquants et criminels qui le méritent.
      Je rappelle ces chiffres récents du remplissage des « Prisons de Sa Majesté » pour le royaume d’Angleterre et Pays de Galles (53 millions d’habitants, 64 pour le UK) : plus de 90.000 places opérationnelles disponibles, 86.000 incarcérés.

      En France, les III°, IV° et débuts de la V° république nous ont légués 56.0000 places de prison qui suffisaient largement pour la très faible délinquance que connaissait la France jusque dans les années 80. Elle a quintuplé depuis en taux par mille habitants.
      Nous y entassons 68.000 condamnés etc détenus. Cherchez l’erreur.

  2. Votre article est surprenant Monsieur Bilger ! Vous encensez Manuel Valls tout en reconnaissant son incompétence dans ses actes et ses choix. Et, comme à l’habitude en Socialie, quatre ans après tout est encore et toujours de la faute à Nicola Sarkozy… Mais qu’a donc fait ce gouvernement de mieux que la droite au pouvoir ? Pour les 20 000 places de prison votées en 2012, elles n’ont jamais été construites et celles que Manuel Valls nous promet aujourd’hui seront pour les calandes grecques…
    Quant aux disfonctionnements de la justice,ils n’ont jamais été aussi criants….

  3. Comme c’est bien écrit, Monsieur Bilger! Merci infiniment.

  4. Pourquoi si tard?
    Simplement parce que votre très cher Premier ministre ne sait faire que des discours, et derrière cette façade républicaine il n’a aucune volonté, aucun amour-propre, aucune vision de l’avenir du pays.
    Comme ministre de l’intérieur, il n’a fait que démolir ce qui avait été fait et son premier geste, ne l’oublions pas, fut d’instruire un procès politicien dans l’affaire Merah contre la police et les RG, démolissant toutes la structure. Sur le terrain, il voulait que les policiers présentent des excuses aux personnes qu’ils contrôlaient, et dans les cités de non-droit il interdisait aux policiers d’y aller.
    Comme Premier ministre il n’a été que le pantin du Président, avalant toutes ses couleuvres et ses manipulations sans jamais se rebeller. E pur cause, il lui aurait fallu une vraie force de caractère, à défaut d’une grande gu**le, et des actes au lieu de discours.

  5. «  »Valls critique le bilan de Taubira… mais un peu tard » »… C’est pour le moins hallucinant !
    Il aurait oublié que pendant des années, elle a travaillé sous ses ordres ? Donc avec son consentement …
    Il se comporte comme un chef de service, qui se plaint que son patron lui aurait fourgué dans les pattes, une collaboratrice dont il ne voulait pas, mais qu’il a été bien obligé de prendre, vu qu’il n’avait pas le choix !
    Si la situation était aussi intenable pour lui, il pouvait aussi démissionner !
    Ce qu’il y a d’hallucinant avec les socialos, c’est qu’après l’ablation de la décence, ils n’ont plus aucune retenue…. Ils ont perdu tout contact avec la réalité.

  6. C’est bizarre, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec Fillon qui a dû avaler pas mal de couleuvres pendant cinq ans. Et si le problème, c’était le rôle de premier ministre?

  7. Avec un budget de la Culture comparable à celui de la Justice, ramener la question à une affaire d’hommes et de femmes (ministres divers) me semble un peu hors de propos.
    La seule chose notable est que ces gens sont fondamentalement incompétents. Étant à l’abri d’un quelconque risque de justiciable, ils préfèrent organiser des festivals que construire des prisons.
    CPEF !

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