Rentiers v. entrepreneurs : l’erreur logique de Piketty

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le dans Économie générale

Par Guillaume Nicoulaud.

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

L’idée force du Capital au XXIe siècle de Thomas Piketty peut se résumer comme suit : le taux de rendement du capital (r) est plus élevé que le taux de croissance des revenus (g). C’est l’inégalité fondamentale r>g qui fait que, même si les détenteurs de capital ne capitalisent qu’une fraction des revenus tirés d’icelui, leurs patrimoines (et les revenus associés) croîtront plus vite que le reste de l’économie. À plus ou moins brève échéance, ils posséderont pratiquement tout tandis que l’immense majorité de ceux qui ne vivent que des revenus de leur travail n’auront, pour ainsi dire, rien.

À l’appui de sa théorie, Piketty compare la croissance du patrimoine moyen mondial à celle des un cent millionièmes les plus riches d’entre nous (le 0,000001%) de 1987 à 2013 et observe, ce qui est sans doute exact, que ce x% a vu son patrimoine croître de 6,8% en moyenne contre seulement 2,1% pour le commun des mortels (Tableau 12.1, page 693). De là, l’auteur du Capital au XXIème siècle conclut que « de 1987 à 2013, les plus hauts patrimoines mondiaux ont progressé de 6%-7% par an, contre 2,1% par an pour le patrimoine moyen mondial ».

Piketty se trompe

J’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer (voir The x% Puzzle) : c’est une erreur intellectuelle totale. Le fait que le x% d’aujourd’hui soit y% plus riche que le x% d’hier ne signifie en aucune façon que le x% d’hier se soit enrichi de y% ni même, d’ailleurs, qu’il se soit enrichi tout court. Plus précisément, la conclusion que tire Piketty n’est juste que si et seulement si le x% d’aujourd’hui est constitué, au moins en grande partie, des mêmes personnes que le x% d’hier (ou de leurs héritiers).

Une manière simple de comprendre ce principe consiste à imaginer que le x% d’il y a 10 ans possédait en moyenne 10 millions de dollars ; que tous, depuis, ont été intégralement ruinés et que, dans le même temps, une nouvelle génération d’entrepreneurs issus de milieux modestes aient construit des fortunes d’une valeur moyenne de 15 millions de dollars. On observe donc bien que les x% les plus riches d’aujourd’hui sont 50% plus riches que les x% d’il y a 10 ans.

En quoi est-ce différent des observations de Piketty ? En rien. En quoi est-ce différent des conclusions de Piketty ? En tout : c’est même une description parfaitement orthogonale de la réalité ; un monde dans lequel les riches se sont considérablement appauvris et quelques pauvres se sont considérablement enrichis ; l’antithèse du monde de rentiers décrit dans Le capital au XXIème siècle.

Question de logique

De la même manière, le fait que les x% les plus riches aujourd’hui se soient plus enrichis que la moyenne au cours des dernières décennies ne signifie aucunement que les riches se soient enrichis plus vite que les autres. C’est une simple question de logique : s’ils font partie du x% d’aujourd’hui, c’est peut-être (et même probablement) parce qu’ils se sont beaucoup enrichis récemment. C’est un biais de sélection à ce point classique qu’il porte même un nom : on l’appelle biais du survivant.

Bref, les démonstrations de Piketty n’ont aucune valeur. Cela ne signifie pas qu’il a nécessairement tort mais qu’il tire des conclusions sur la base d’observations qui peuvent tout aussi bien signifier l’exact contraire de ce qu’il dit.

Toute la question est donc de savoir si les données que nous observons tendent plus à confirmer les conclusions de Piketty — un monde d’héritiers oisifs qui se contentent de faire fructifier leurs fortunes — ou le scénario inverse : celui d’un monde dominé par des entrepreneurs qui bâtissent leurs fortunes de leurs propres mains. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner, une rapide analyse du CV des plus grandes fortunes mondiales tend vers le scénario des entrepreneurs mais les partisans de Piketty ne manqueront pas d’y opposer la faible représentativité du panel — et ils auront raison.

Seulement voilà, en y réfléchissant un peu, il y a quelques bonnes raisons de penser que c’est bien la thèse des entrepreneurs qui décrit le plus fidèlement la réalité. Cela fera l’objet d’un prochain billet ici même mais je vous préviens tout de suite, ça risque d’être un peu technique.

Sur le web

  1. Vous avez commis récemment un billet montrant que les 10premiers riches au monde avaient bâti l’ essentiel de leur fortune par eux mêmes, quoiqu’ ils ne soient pas tous partis de zéro. Qu’en est il pour les quarante ou les quatre vingt dix suivants ??? Parce qu’avec les seuls dix premiers, il serait peut-être possible que Piketty prétende que c’est l’exception confirmant la règle, vu l’ abondance des simples rentiers qui suivent dans cette liste?

    1. Comment dire : c’est beaucoup de travail 🙂
      Notez que pour les milliardaires américains, Forbes a créé une échelle héritier/entrepreneur.

    2. Un élément de réponse à votre interrogation, Aristarkke : (extrait de mon livre PIKETTY AU PIQUET)

      « Regardons comment se constituent les grandes fortunes actuelles. En 2014, le classement Forbes des 400 américains les plus riches a accueilli 27 nouveaux entrants. Parmi ces heureux élus, combien de « fils ou filles de… » nés avec une cuiller d’argent dans la bouche ? Seulement trois (issus de la même famille Johnson, le géant mondial des produits d’entretien). Le reste de la liste est composé de 4 dirigeants ayant fait grandir la société créée par leur père, et surtout de 20 entrepreneurs de la première génération . Mais où sont-ils donc passés, les rentiers oisifs dont nous parle Piketty à longueur de pages ? Intéressons-nous également à l’élite de l’élite : le top 30 du Forbes 400. Là encore, l’immense majorité appartient à la catégorie de ceux qui ont dû partir d’une page blanche. Issus le plus souvent de la classe moyenne, ils n’ont en tout cas bénéficié d’aucun dollar d’héritage pour se lancer. En fait, seules les familles Walton (magasins Walmart), Koch (pétrole, chimie, courtage de matières premières) et Mars (confiserie, agroalimentaire) ont permis à leurs descendants de truster ce classement. Les Mars bénéficient en effet d’une manne financière gigantesque, remontant à trois générations. Mais, il serait indécent de qualifier les deux autres de « rentiers oisifs ». Les Koch comme les Walton sont au contraire des développeurs hors du commun, doublés de travailleurs acharnés. Sans cet esprit entrepreneurial chevillé au corps, les entreprises fondées par leurs géniteurs seraient restées d’obscures PME. Pour être tout à fait précis sur la question, on ne peut hélas en dire autant de l’Hexagone… »

    3. la majorité des riches sont des entrepreneurs (ce sont eux qui créent la richesse et l’emploi) et non pas des rentiers ou des banquiers. ce sont eux qui créent la croissance. Certes, sans l’état, ils ne seraient pas aussi riches mais ils seraient quand même riches
      http://www.emploi-2017.org/parmi-les-tres-riches-combien-d-entrepreneurs.html
      http://www.contrepoints.org/2013/04/26/122706-les-inegalites-sociales-ne-sont-pas-des-injustices
      http://www.contrepoints.org/2013/04/18/121943-qui-sont-les-tres-riches-americains
      http://ordrespontane.blogspot.be/2011/11/occupy-ton-temps-autre-chose.html
      http://www.contrepoints.org/2011/12/17/60581-les-riches-entre-la-realite-et-la-caricature
      http://www.emploi-2017.org/les-riches-sont-d-abord-des-entrepreneurs.html
      http://www.contrepoints.org/2011/11/13/55189-le-vrai-visage-du-1
      http://www.emploi-2017.org/risque-entrepreneurial-inegalites-et-richesse.html
      http://www.emploi-2017.org/meme-les-milliardaires-francais-creent-la-richesse.html
      http://www.emploi-2017.org/quels-sont-les-principaux-artisans-de-la-croissance-americaine,a0416.html
      http://www.emploi-2017.org/le-modele-de-la-toile-ciree,a0390.html
      la plupart des super riches ne le reste pas longtemps.
      http://www.contrepoints.org/2014/01/16/153456-la-roue-tourne-ultra-riches-et-biais-de-selection
      http://www.contrepoints.org/2014/01/18/153662-les-tres-riches-ne-le-restent-pas-longtemps
      http://www.contrepoints.org/2014/06/03/167232-ou-sont-les-super-riches-de-1987
      la plupart des politiciens de gauche font partie du fameux 1 %: http://www.contrepoints.org/2012/01/25/66226-la-nouvelle-aristocratie-de-francois-hollande-le-1-cest-lui-pas-nous

      http://bfmbusiness.bfmtv.com/monde/5-choses-que-vous-ignorez-sur-les-ultra-riches-889959.html

  2. Quelqu’un peut-il m’expliquer en quoi r>g est une découverte ? Ça ne peut surprendre qu’un créationniste, parce que dans le monde réel, un investisseur qui accepterait un rendement inférieur à la hausse de la production disparaitrait en un rien de temps.
    le capital s’use dans la production, il faut bien que quelqu’un investisse rien que pour maintenir la production constante, rien que pour g reste au moins nul (sans même parler de croissance !), et vous imaginez que vous allez trouver quelqu’un d’assez riche quelque part pour faire cet effort sans lui offrir un rendement, r>0; donc r>g ?
    Et ça reste évidemment valable dans un conteste de croissance. Celle-ci ne sort pas du néant, il a bien fallu que quelqu’un fasse un effort sous forme de capital ou de travail supplémentaire, dans le premier cas il faut le payer, et dans le second, le capital aura automatiquement sa part

  3. Je ne pense pas que Piketty se trompe dans sa déduction, il est beaucoup trop fin mathématicien pour cela,.
    Non, je pense qu’il nous trompe, délibérément, ce qui n’est pas la même chose.
    Je laisserai soin à d’autres de spéculer sur les motifs de cette tromperie.

    1. Il est difficile de nier qu’un bel héritage est un bon début dans la vie; bien sûr, sans travail, la troisième génération sera ruinée. Par contre, on voit que des entreprises familiales peuvent grandir quand un ou plusieurs héritiers continue(nt) de faire fructifier l’affaire familiale, alors que d’autres héritiers démarrent plus facilement d’autres activités, en plus des revenus issus de leur part d’héritage: donc si on voit le terme « rentier » comme un inactif, bien sûr qu’à chaque génération, la part de revenu du capital risque bien se réduire en peau de chagrin; par contre si un ou des héritiers s’occupe(nt) intelligemment à développer l’affaire tandis que d’autres créent, à partir d’un revenu de base assuré, d’autres sources d’enrichissement, le surplus de revenus, bien géré, en assure la pérennité.

      D’où ma méfiance envers un économiste qui sort de son rôle « historique », dont les données chiffrées existent, est bien moins fiable dans ses prévisions: inutile de me donner des noms de ceux qui ont vu juste, à un moment, on pourra en trouver autant qui ne partageaient pas leurs opinions.

  4. Le raisonnement de l’article est vrai quant il s’agit de démonter que le raisonnement de Piketty est faux, mais il va trop loin quand il oppose deux modèles hermétiques.

    Le problème avec ce genre d’article c’est qu’avec cette opposition des deux éléments il semble dire que l’occident a un système juste, hors pourquoi la part d’hérité s’affaiblie dans le temps? Peut on nier les conséquences terribles d’une politique qui fait tout pour ruiné à long terme les patrimoines familiaux?

    Et cela est une bonne chose?

    Si l’Etat ne discriminait pas les héritiers, y aurait il moins d’entrepreneur? Plus encore les héritiers spolies seraient ils forcement oisif, ne pourrait il pas aussi entreprendre?

    Je ne pense pas que c’est le taux d’entrepreneur dans les grandes fortunes qui fasse preuve du dynamisme d’un pays mais leurs proportion sur la populations et je ne vois pas les héritiers comme ennemis de la liberté ou du capitalisme.

Les commentaires sont fermés.