La révolution numérique va-t-elle décevoir ?

Publié Par Farid Gueham, le dans Économie générale

Par Farid Gueham
Un article de Trop Libre

Internet - Public Domain (pas d'attribution requise)C’est une révolution industrielle diffuse, une révolution qui tient dans notre poche et que nous menons du bout des doigts. La révolution numérique est toujours synonyme de progrès technologique mais c’est aussi une révolution dont il faut relativiser l’impact sur la croissance, comme l’explique l’économiste Daniel Cohen, professeur à l’école normale supérieure :

Nous vivons une situation tout à fait paradoxale, la croissance par habitant ne cesse de décliner depuis 30 ans. Elle valait 3% dans les années 1970, elle est passée à 2% dans les années 1980, à 1,5% en 2000 pour tomber à 0,5 en 2014 et aujourd’hui elle est quasi nulle, et ce, alors même que nous sommes au beau milieu d’une révolution technologique sans précédent. 

Une révolution qui bouleverse plus particulièrement le secteur des services. Se faire livrer son déjeuner d’un simple clic, réserver des vacances à l’autre bout du monde grâce à son smartphone sont aujourd’hui des gestes parfaitement intégrés dans nos rites de consommation. Mais au final, les biens que nous achetons sont toujours les mêmes.

Une dimension disruptive : c’est ce qui distingue la révolution numérique des précédentes révolutions industrielles.

Car au XIXe et au XXe siècle, les révolutions industrielles généraient non seulement de la valeur, mais aussi des biens. Leur production et leur consommation de masse étaient de vrais « dopants » pour la croissance. Les foyers étaient submergés de voitures, d’électroménager, de postes de radios et de télévisions lorsque les seuls biens de la révolution numérique sont davantage limités en termes de volume : smartphones, tablettes et ordinateurs sont insuffisants pour soutenir l’activité. En définitive, la révolution numérique crée moins d’emplois qu’elle n’en détruit ou en transforme. Une faiblesse des gains de productivité qui nourrit une spirale de décroissance dans laquelle moins de productivité engendre moins de croissance, moins d’emplois et in fine, moins de revenus. Cela contribue également à réduire la demande, à décourager à terme l’innovation.

Tous les emplois qui se répètent sont menacés.

Un employé qui réalise deux fois de suite le même geste, pourrait, toute proportion gardée, être remplacé par un logiciel, un programme qui le fera une troisième fois, en lieu et place de ce même employé et souvent avec plus de précision et des coûts moindres. Un professeur qui ferait son cours de façon répétitive d’un semestre à l’autre, même au prix de sensibles variations, n’est pas à l’abri de se voir remplacer par un MOOC. Tous les emplois de service créés au XXe siècle, ceux-là même qui font le cœur de la classe moyenne comme le secteur bancaire, les assurances ou les agences de voyages, sont voués à disparaître ou du moins, à subir des transformations majeures. Les nouvelles technologies portées par le numérique réduisent à l’essentiel les emplois intermédiaires en les remplaçant par des « logiciels ». Résultat : une phase de transition certes, mais dans laquelle le progrès numérique ne génère pas ou peu de gains de productivité. Il faudra donc s’armer de patience pour voir poindre une seconde vague d’innovation, gage d’une croissance durable et soutenue. Du côté des emplois, la nouvelle génération est « condamnée à la créativité ». Les« millenials » n’occuperont pas les mêmes postes que leurs parents et devront, dans certains cas, inventer leurs propres emplois. Plus créatifs et plus précaires, ils doivent s’adapter en permanence au nouveau rythme des mutations du marché du travail, qui fait de la créativité plus qu’une qualité, une obligation, voire une souffrance. Le « burn-out » remplace les douleurs mécaniques, et les maux psychiques succèdent aux maux physiques des employés du XXe siècle.

À trop attendre les promesses de croissance du numérique, on en sous-estime le potentiel transformateur.

Car nos sociétés impatientes sont affectées dans leur globalité par la transformation en marche. Pour Dominique Seux, directeur délégué de la rédaction aux Échos, cette impatience s’enracine dans un décalage entre des années d’une transformation numérique inédite et un occident toujours en perte de croissance. Un décalage déjà soulevé en 1987 par Robert Solow, prix Nobel d’économie qui déclarait « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité et de la croissance ». Et 30 ans plus tard, le constat est toujours d’actualité. Les nouvelles technologies de l’information et du numérique facilitent nos vies, en fluidifiant nos transactions et notre consommation, mais quid d’un revenu supplémentaire à partager ? Retirer des liquidités dans un distributeur automatique au lieu de le faire au guichet ne génère aucune richesse supplémentaire. Schéma identique lorsque l’on envoie un mail au lieu d’une lettre depuis le bureau de poste. Nous gagnons du temps mais, au final où se trouve la véritable création de valeur ?

Où faut-il chercher la véritable création de valeur du numérique ?

Lorsque l’on regarde de près les chiffres de la FEVAD, la fédération du e-commerce, le dynamisme est bien là : le e-commerce représentait 75 000 emplois directs et indirects en 2012 (en équivalent temps plein) et 86 % des entreprises ont constaté une augmentation de ces effectifs en 2013. Depuis les terminaux mobiles, les ventes se chiffrent à 1 milliard d’€ en 2012 (400 millions en 2011), soit une croissance de plus de 150 % sur un an. 4,6 millions de Français ont déjà acheté à partir de leur mobile. Rapportés à l’économie réelle, les scores du e-commerce appellent à la réserve. Mais pourquoi la révolution numérique, aussi importante que la découverte de l’électricité ou l’invention de l’automobile, ne s’illustre pas plus rapidement, par une croissance record ? C’est probablement que cette révolution introduit une rupture qui impacte, chaque jour, nos vies et nos habitudes avant de transformer l’économie dans son ensemble. Pendant la seconde révolution industrielle, il aura fallu attendre près de 40 ans avant de pouvoir parler d’une « transition électrique » qui concerne l’ensemble de la société. Pour le numérique, la même évolution est probable : du premier ordinateur en 1946 à internet, nous sommes passés de l’outil de travail au partage des données, cette « data » qui sera le levier de la troisième vague de la révolution numérique.

Pour l’heure, les conséquences et les implications de ce partage des données sont inimaginables, bien au-delà du balbutiement de nos objets connectés. Le potentiel économique de la révolution numérique prend son temps et la vague de « création » qui remplacera celle de « destruction » tarde à arriver. Et c’est précisément cet entre-deux, ce flottement qui génère autant d’angoisses que d’espoirs. Une récente étude du Harvard Business Review « Surviving disruption, leading change », s’interroge sur les freins à la transformation disruptive, au cœur de la révolution numérique. Les facteurs vont des lourdeurs bureaucratiques des organisations (46%), à la résistance culturelle au changement (31%) et au manque d’adaptabilité des infrastructures (27%). Mais les digues tombent peu à peu : les contraintes managériales ou réglementaires sont faibles : 16% des répondants à l’enquête estiment que leur direction ne comprend pas les bénéfices et les enjeux de la transformation numérique et 17% que la régulation contraint ou amène des incertitudes sur celle-ci. Une chose est sûre : le Big Data sera l’un des leviers majeurs de la croissance numérique : nouveaux moyens de stockage et de traitement algorithmique, nouvelles déclinaisons de l’analyse des données, bien au-delà des usages actuels, mais aussi au-delà des attentes et des frustrations des acteurs économiques.

Pour aller plus loin :

« Révolution numérique et croissance économique », Les Échos.

« Rapport : le numérique levier de croissance », CCI Paris.

« Doubler le potentiel de croissance grâce au numérique », ministère de l’Économie.

« La richesse des nations après la révolution numérique », Terra Nova.

« La croissance du big data tient son rôle majeur dans la transformation numérique », CXP Conseil.

Sur le web

  1. Mais qu’attendons-nous précisément de la révolution numérique ? Jusqu’ici, l’automatisation nous permettait d’accroître notre temps de loisir, de réduire les tâches pénibles et répétitives, de produire plus à moins cher. La révolution numérique semble avoir surtout pour but d’occuper ces loisirs gagnés… Pourquoi pas ? Simplement si c’est vrai, nous sommes des enfants gâtés sans véritables besoins, et quel que soit le cadeau que nous fera le progrès nous serons déçus et insatisfaits.

  2. Vu vos citations, vous n’êtes pas très au fait du sujet… Techniquement rien de nouveau sur les fondamentaux depuis au moins 30 ans, les concepts de base sont posés et validés, principalement en termes de tenue à la charge depuis 2000-2002. On a maintenant assez de puissance et le coût du stockage a suffisamment baisé pour tester de nouveaux modes de production sans devoir à chaque fois faire du sur mesure; le big data est aux bases de données ce que la moto est à la voiture, un nouveau concept mais pas une révolutions de pus, l’impacte pour le client est et sera nul, il y a impact uniquement en terme d’exploitation technique et surtout de coût, ce que vous ne verrez pas sauf à gérer une DSI (mais bon ça fait vendre) . D’un point de vue industriel, nous somme au début de l’industrialisation, si vous comparez à l’industrie automobile, nous somme entre la fin des prototypes conçus à la fin du 19e et le début de l’ère ouverte par Ford. Qui sera le Ford de l’informatique, un français fort probablement mais pas en France!
    Pour revenir à votre conclusion, on ne vois rien bouger au niveau croissance, c’est normal, ceux qui font de l’informatique sont des gens qui ont un profil particulier, rare et difficile à recruter car ils peuvent choisir, savent que les patrons sont largués et ne veulent pas prendre de responsabilités pour expliquer des évidences à une bande d’élites arrogant et paniqués qui cherchent une solution clef en main. Résultat, le plus souvent on préfère refuser un gros salaire pour le plaisir d’un beau projet (j’appel ça l’optimisation du ratio emmerde/salaire). Donc on bouge, en se moment on (je) cherche un pays d’accueil sympa. Avant c’était les USA, mais les conséquences mal gérées du 11/09 n’augure rien de bon, à voir. Londres est ok si on supporte le climat ou si on a des clients qui permettent de prendre le soleil assez souvent, Irlande; climat idem, moins bien desservis et pas assez de français pour ravitailler, sinon nouvelle zélande et Thailande (ils ont la côte mais pourquoi ces deux là et aussi loin!), une chose est sur, tous les bons fuient la France et par conséquent il n’y a plus de création d’entreprise et donc il n’ y aura pas de croissance.

  3. Sur la partie economique de cet article, on peut completer que la revolution numerique a des effets intrinsèquement déflationnistes par exemple par la forte diminution de l’intermediation qu’elle entraine, on peut aussi penser qu’une bonne partie de cette economie n’est pas quantifiable avec des vieux indicateurs tels que le PIB (du point de vue PIB la tres forte baisse des prix des PC telephones, electromenager ect sur les 20 dernieres années est negatif)

  4. D’accord avec les 3 premiers commentaires : what did you expect ?

    Les politiques et les économistes ont « découvert » l’informatique et les télécom après leur mise en place. Ce qu’ils appellent aujourd’hui révolution n’est que l’utilisation à bon compte d’une innovation passée. A titre d’exemple, un ordinateur coute 5 dollars prix catalogue (raspberry pi zero) – Sauf qu’il est introuvable car ça n’intéresse personne de le vendre à ce prix la. Comment est-ce possible ? Il s’agit de technologie de téléphone portable avec 50 ans de développement logiciel utilisé partout. Aucune révolution.

    La révolution est surement en marche quelque-part, mais surement pas la où regardent les politiques, les économistes ou le public. L’énorme erreur est de croire encore et toujours à l’économie dirigée, malgré l’expérience désastreuse de l’URSS. L’IT (ou le « numérique » pour ceux qui ne comprennent même pas IT) est globalement destructrice d’emploi. La prochaine révolution est ailleurs et nous n’en profiterons vraisemblablement pas en matière d’emploi à cause de nos bridages sociaux et économiques.

  5. La question qui se pose : quel est le pourcentage d’internautes parmi ceux qui auront connaissance de cet article, vont cliquer sur le lien, combien liront l’article jusqu’au bout, combien en comprendront le sens : 1 sur 1000 1 sur 10000. Tout le problème de la révolution numérique est là : nous sommes submergés d’informations, incapables de les choisir, de les analyser, de les valoriser, incapables in fine de les rendre productives…

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