Interdire les exportations de pesticides « interdits » : la fausse bonne idée ?

L’idée a été reprise par une Commission européenne soucieuse de montrer l’exemple et déjà appliquée – mal – par une France qui se veut le phare du progrès. Ce n’est pas vraiment une bonne idée. La bien-pensance n’est pas nécessairement génitrice d’une bonne action.

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Interdire les exportations de pesticides « interdits » : la fausse bonne idée ?

Publié le 27 décembre 2022
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Un beau créneau pour l’activisme

Deux organisations – l’helvétique Public Eye (anciennement Déclaration de Berne) et la Britannique Unearthed (la cellule investigation de la branche britannique de Greenpeace) – ont pris possession d’un beau créneau pour proclamer et justifier leur existence et évidemment en appeler à la générosité des donateurs : l’exportation depuis l’Union européenne et plus spécifiquement la France de produits de protection des plantes (pesticides) « interdits » sur son territoire.

Le fonds de commerce est intéressant : sur le fondement des règles relatives à l’accès à l’information, il suffit de demander aux services compétents des États membres les « notifications d’exportation » requises par le Règlement (UE) n° 649/2012 du Parlement Européen et du Conseil du 4 juillet 2012 concernant les exportations et importations de produits chimiques dangereux (la procédure de notification PIC), de faire chauffer les tableurs et d’enrober les résultats avec les éléments qui suscitent l’indigation.

Il faut bien sûr médiatiser tout cela à intervalles réguliers. Ce n’est pas un problème : il y a des médias complaisants et le sujet étant fort émotionnel des médias suivistes.

En France, le 10 septembre 2020, Le Monde titrait : « L’UE a autorisé l’exportation de plus de 80 000 tonnes de pesticides pourtant interdits au sein de l’Union ». Le chapô évoquait leur « très haute toxicité ».

Les États importateurs n’étaient visiblement pas du même avis… Et il s’agit de pesticides qui ont été longtemps autorisés dans l’UE.

 

La Commission européenne veut montrer l’exemple

Le sujet a interpellé une Commission européenne soucieuse de notre bien-être et de notre santé avec une prévenance digne d’un hyper-hypocondriaque. Dans le cadre de sa Stratégie pour la durabilité dans le domaine des produits chimiques – Vers un environnement exempt de substances toxiques, publiée le 14 octobre 2020, elle a annoncé que l’Union européenne « montrera l’exemple et, dans le respect de ses engagements internationaux, veillera à ce que les substances chimiques dangereuses interdites dans l’Union européenne ne soient pas produites à des fins d’exportation, y compris en modifiant la législation applicable s’il y a lieu ».

Les luddites se sont évidemment réjouis. Las ! Le programme de travail pour 2023 ne prévoit aucune activité sur ce front. Le sujet sera donc sans doute renvoyé à la prochaine mandature.

Mais en dernière analyse c’est une bonne nouvelle pour les activistes des ONG – idéalistes, cyniques, ou encore porte-voix ou idiots utiles de puissances étrangères – ainsi que du Parlement européen : ils peuvent continuer à s’activer à bon compte

D’ailleurs, s’il y a une lacune dans le programme, c’est à cause d’intenses pressions des « lobbies »…

 

La France a pris les devants

Si la Commission européenne ambitionne de montrer l’exemple, la France est le phare du progrès dans l’Union européenne et dans le monde : l’article 83 de la loi n° 2018-938 du 30 octobre 2018 pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous a modifié l’article L253-8 du Code rural et de la pêche maritime et y a inscrit la disposition suivante :

« Sont interdits à compter du 1er janvier 2022 la production, le stockage et la circulation de produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives non approuvées pour des raisons liées à la protection de la santé humaine ou animale ou de l’environnement conformément au règlement (CE) n° 1107/2009 du Parlement européen et du Conseil du 21 octobre 2009 précitée, sous réserve du respect des règles de l’Organisation mondiale du commerce. »

Cadeau de la majorité présidentielle En marche ! (310 signatures pour la proposition d’amendement, excusez du peu !). Mais il y a aussi eu une proposition d’amendement issue du Parti Socialiste (n° 754) et de Mme Delphine Batho (n° 896)… ce qui suggère que des lobbies ont été à l’œuvre. Si les débats parlementaires vous intéressent, c’est ici (chercher « 836 » dans le texte).

 

Public Eye, Unearthed… et Le Monde

Public Eye et Unearthed ont donc pu varier les plaisirs, dûment médiatisés par Le Monde le 30 novembre 2022 (date sur la toile) sous une signature fréquente pour ce genre d’articles : « La France continue à exporter des milliers de tonnes de pesticides ultratoxiques, malgré l’interdiction de cette pratique ».

En chapô :

« La France est devenue, le 1er janvier, le premier pays à prohiber l’exportation de pesticides interdits en Europe. Mais des failles permettent aux géants de l’agrochimie de poursuivre ce commerce décrié. »

Eh oui ! Le « … produits phytopharmaceutiques contenant des substances actives » de la loi EGALIM ne couvre pas les substances actives en tant que telles.

Tout est fait pour susciter l’indignation : les pesticides sont « ultratoxiques » et les quasi-délinquants   – puisqu’il y a une « interdiction » qui n’en est pas une dans les faits – sont les « géants de l’agrochimie ».

Relevons aussi ce gonflement de torse : « Le rapport, publié mercredi 30 novembre et auquel Le Monde a eu accès… » En clair, Public Eye ou Unearthed s’est fait un plaisir de le livrer, peut-être même avec des éléments de langage.

(Source)

 

Mais cette interdiction est-elle une bonne idée ?

À l’Assemblée Nationale, Mme Lise Magnier (UDI) s’était interrogée sur « le devenir des entreprises françaises produisant des produits phytopharmaceutiques que nous n’utilisons pas en Europe, et sur les conséquences […] sur les emplois dans les entreprises françaises ».

Cela peut paraître égoïste.

Mais il est tout aussi égoïste de vouloir imposer nos conceptions sur les dangers de certains pesticides – à distinguer des risques – à des pays tiers qui, visiblement, n’en veulent pas. Qui peuvent s’aligner sur les conceptions de pays développés tout aussi soucieux de la santé humaine et animale et de l’environnement que l’Union Européenne mais appliquant des principes fondés sur les risques et les rapports bénéfices-risques. Et qui fustigent régulièrement l’approche européenne à l’OMC.

Cela n’oblitère pas la question de l’opportunité de restrictions d’exportation de produits réellement dangereux vers des pays où la prévention des risques n’est pas suffisante. De telles restrictions peuvent être introduites par voie légale ou résulter de décisions de producteurs qui, contrairement à un mantra des activistes, sont dotés d’un sens des responsabilités (et de l’intérêt bien compris). Étant cependant entendu que les exportations sont soumises au consentement des pays importateurs.

Le dernier document de Public Eye, « La France continue d’exporter des pesticides interdits » est aussi éloquent. Sollicité par Public Eye et Unearthed, un porte-parole de Syngenta a fait observer que ses « usines de production de haute technologie en Europe ont fait leurs preuves en matière de sécurité et de qualité et bénéficient de décennies d’expérience » et que « [p]our garantir que nos composés répondent à nos normes de production strictes et présentent la meilleure qualité, nous ne produisons qu’en quelques endroits dans le monde, d’où nous exportons vers plus de 90 pays. »

La question de la qualité est ainsi posée. Les pesticides contrefaits – avec leur cortège de problèmes de qualité et de sécurité – sont un véritable fléau.

Public Eye écrit encore :

« Les faits mis en évidence par notre enquête montrent la nécessité de prohiber l’exportation des pesticides interdits au niveau de l’Union européenne afin d’éviter que les géants de l’agrochimie déplacent leurs exportations toxiques d’un État membre à un autre. »

Quelle myopie ! Rien n’empêchera les « géants de l’agrochimie » – ah, ce langage connoté ! – de déplacer la production vers des pays tiers. Ni d’autres entreprises, plus ou moins sérieuses et compétentes, de venir sur le marché.

On notera aussi que ces organisations ne déploient pas ou guère d’activités dans les pays importateurs ni dans les pays susceptibles de prendre la relève de l’Union européenne en matière de production.

Ce n’est pas tous les jours que l’on peut recommander un documentaire d’Arte sur les pesticides. Le 25 minutes « Côte d’Ivoire : toxique Afrique » vaut le détour.

La bien-pensance n’est pas nécessairement génitrice d’une bonne action.

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  • En France, à force de vouloir laver plus blanc que blanc, nous sommes lessivés….

  • « le devenir des entreprises françaises produisant des produits phytopharmaceutiques que nous n’utilisons pas en Europe ». Je peux répondre à la députée: il n’y en a pas.
    Déjà je doute que ce type d’entreprise faisait une marge considérable, donc elle avait déjà intérêt à délocaliser. Là on lui a juste rajouté une limite de temps pour le faire.

  • on importe du gaz de schiste ou des fossiles alors qu’on interdit de prospecte ou de financer la prospection.

    EN fait moi je sui pas contre pour des raisons de cohérence morale…

    et pour PROUVER au final que ce n’est pas si moral que ça…

    qu’est ce qui démontre mieux les errances idéologiques sur l l’énergie que la perspective de black out? ou le prix de l’nergie, en dépit d’un forcing de communication pour nous prouver le contraire?

    il va falloir passer par la cas famine pour montrer que pesticides et engrais…sont des diables de troisième ordre..

    mourir car il n’y rien à manger ( rien mais produit sas pesticides!!) mourir quand on n’a pas assez de sous pour s’achter à manger…

    eh oui..

    un peu comme la promotion de la vaccination n’est jamais mieux faite que quand des parents pleurent sur leur enfant mort d’une maladie évitable.

    il va falloir passer par la case souffrance pour prouver que nous ne vivons PAS l’enfer.

  • Je propose que les 310 députés signataires de cette loi effectuent un stage écocitoyen dans les pays qui utilisent ces pesticides.
    Que nos donneurs de leçons s’équipent d’une paire de bottes et d’une binette et qu’ils désherbent chacun un ha à la seule force de leurs bras musclés !
    Je compte sur les médias propagandistes pour nous offrir de belles images de députés en maillot de corps, transpirant comme des athlètes de haut niveau.
    Pour ceux qui, comme Bruno Le Maire, auraient séché les cours de mathématiques, je rappelle qu’un ha, c’est la superficie d’un carré de 100 m de côté ou d’un rectangle de 50*200 m.

  • Édifiant. Encore une illustration de l’entreprise de démolition systématique de l’industrie européenne.

  • Il y a Bayer qui a racheté Monsanto qui peut exporter d’Allemagne tout ce qu’il veut via les port d’Envers et d’Amsterdam. Heureusement qu’il y a la France en Europe pour arrêter son Industrie chimique et la laisser aux allemands ( et aux Suisses, premier exportateur de produits chimiques pour l’agriculture en Europe). Merci Yannick, merci Sandrine, merci Mélenchon.
    Vivement qu’on ait un Maduro à la tête de l’État !!!

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