Le tombeau de Lénine et le bunker de Poutine

Pour Vladimir Vladimirovitch, enterrer Vladimir Illitch reviendrait à se suicider un peu.

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Le tombeau de Lénine et le bunker de Poutine

Publié le 10 décembre 2022
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S’il existe un centre du monde idéologique, c’est le mausolée de Lénine, à Moscou, sur la Place Rouge, devant les murailles du Kremlin. Une pyramide de marbre rouge abritant le corps embaumé du fondateur du premier régime totalitaire, leader intellectuel et politique à nul autre pareil, qui a eu des centaines de millions de disciples au XXe siècle, et dont la pensée et l’action ont provoqué les plus grandes catastrophes humaines jamais vues sur Terre. L’histoire de ce monument est étrange depuis sa conception, et son actualité ne l’est pas moins. Elle nous éclaire sur la nature du régime soviétique, sur le talent maléfique de Staline et, plus près de nous, sur l’âme de Vladimir Poutine.

Le 21 janvier 1924, Vladimir Illitch Oulianov décède. Sa mort n’est pas une surprise : gravement malade depuis des années, paralysé, isolé dans sa datcha de Gorki, incapable d’exercer le pouvoir dans les derniers mois, il s’est éteint lentement. Il laisse derrière lui son grand-œuvre : un régime politique entièrement neuf, qui n’a que sept ans d’âge, mais qui a déjà traversé des bouleversements considérables. Révolution, nationalisations, collectivisation, guerre civile, famines, terreur, camps de concentration : en un temps record, le communisme, prodige en secousses effroyables, a failli s’effondrer plusieurs fois sous le poids de ses délires. Il n’a tenu bon que grâce à l’inconséquence de ses adversaires, à la brutalité de ses forces de l’ordre, à ses massacres et au magistral opportunisme de son chef. Le soviétisme doit désormais apprendre à vivre sans lui. La tâche est rude.

Le temple du communisme

Dans les heures qui suivent l’arrêt du cœur de Lénine, les dirigeants communistes ont une intuition : son enterrement doit être spectaculaire, à la hauteur de la destinée d’un obscur militant devenu, à la force de ses idées et de sa volonté, le centre de gravité du pays le plus vaste au monde. Les obsèques de Lénine doivent être celles d’un fondateur, d’un héros et d’un géant. Sa tombe doit exprimer toute la puissance du bolchévisme. Elle ne peut être comparable qu’à ce que l’humanité a produit de plus spectaculaire en matière funéraire. Or, depuis quatre mille ans, nul n’a jamais fait mieux que les pharaons. Ce sera une pyramide.

Le projet est confié à Alexeï Chtchoussev, architecte cultivé qui maîtrise à la fois l’esthétique classique et le constructivisme révolutionnaire. Il est l’homme idéal pour imaginer un bâtiment à la fois intemporel et novateur. Il s’inspire du mausolée de Cyrus le Grand, fondateur de l’empire perse et conquérant accompli. Une pyramide de bois est construite sur la Place Rouge – ce n’est qu’en 1930 qu’elle sera remplacée par une nouvelle, en belle pierre rouge sombre. Un professeur d’anatomie et un biochimiste sont chargés d’embaumer le corps du défunt.

Lénine meurt, une divinité naît

À ce stade, Lénine n’est encore qu’un dirigeant athée mort dans un pays athée, auquel ses successeurs entendent rendre un impressionnant hommage. C’est l’intelligence politique de Staline qui va en faire un icône. De son vivant, Lénine faisait déjà l’objet d’un culte de la personnalité : dès les origines, la glorification du leader est inséparable du communisme (à l’exception de sa variante cambodgienne, où Pol Pot est inconnu, invisible et se fait appeler Frère Numéro Un), mais Staline va le sanctifier, le diviniser.

Écoutons un extrait de l’éloge funèbre qu’il prononce une semaine après le décès du guide d’Octobre :

« Lénine était né pour la révolution. Il fut véritablement le génie des explosions révolutionnaires et le plus grand maître dans l’art de diriger la révolution. Aux tournants révolutionnaires, il s’épanouissait littéralement, il acquérait le don de double vue, il devinait le mouvement des classes et les zigzags probables de la révolution, comme s’il les lisait dans les lignes de sa main. »

Nous voyons ici se mettre en place un des coups tactiques les plus brillants de la carrière de Staline : en présentant Lénine comme un surhomme surplombant non seulement les masses, mais également l’Histoire, il se présente comme celui qui comprend le mieux le génie de Lénine. Il est donc son digne héritier, donc un génie lui-même. Avec ce discours, il invente le stalinisme. La pyramide sur la Place Rouge symbolise alors, à travers la personne de Staline, la pérennité du dogme, l’éternité du bolchévisme. Il n’y a de divinité que Lénine, mais Joseph est son grand-prêtre, son seul prophète : le nouveau corps de l’Esprit révolutionnaire. Lénine s’est dématérialisé, Staline l’incarne. Il est le Fils. Des dizaines de millions d’innocents seront sacrifiés sur l’autel de cette religion : la mégalomanie nihiliste fait des miracles.

 

Les aventures de la momie

Le mausolée sera le plus haut lieu de pèlerinage de l’empire soviétique. Six décennies durant, des dizaines de millions de communistes, russes et étrangers, défileront au pas dans ce sous-sol sombre et abstrait, pour apercevoir leur tortionnaire dans son cercueil de verre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Staline est épouvanté à l’idée que les nazis s’emparent de la momie de Lénine. Il le fait transporter à Tioumen, en Sibérie, sous haute garde militaire et scientifique. La sainte relique du bolchévisme doit être intouchable. À sa mort, momifié à son tour, Staline rejoint Lénine dans la pyramide, la boucle est bouclée. Toutefois, afin de doter la déstalinisation d’un symbole frappant, Krouchtchev exilera sa dépouille dans une tombe plus humaine, sous un buste, à quelques mètres du mausolée. Lénine sera de nouveau seul en son temple. Ni Krouchtchev, ni Brejnev, ni Andropov, ni Tchernenko, ni Gorbatchev n’oseront l’en déloger, et c’est bien normal, puisque toute la crédibilité du soviétisme repose sur la surhumanité de Lénine.

Plus étonnamment, Eltsine, qui parvient pourtant à détruire l’URSS sans prendre de gants, ne touche pas à la dépouille de Lénine. Il la laisse dans son mystérieux antre géométrique, comme si l’en extraire pouvait porter malheur.

 

Poutine et le fantôme

Poutine le remplace. Lui non plus, ne déplace pas Lénine. De nombreuses voix chrétiennes s’élèvent pour exiger une inhumation en règle de la momie, et qu’on en finisse avec cette exposition macabre d’un assassin de masse sous les yeux des touristes.

En décembre 2019, poutine leur répond :

« Quant au corps de Lénine, je crois qu’il devrait rester où il est, du moins tant qu’il y aura – et il y a beaucoup de gens ici – qui y voient un lien avec leurs vies, leurs destins et certaines réalisations du passé, les réalisations de l’ère soviétique. »

Cette phrase mérite d’être étudiée à la loupe. Que dit Poutine entre les lignes ?

Que, tant qu’il y aura des nostalgiques du communisme, Lénine restera où il est. Et n’allons pas croire qu’il fait preuve de compassion pour les anciens combattants. C’est de lui qu’il parle. Poutine est un produit du KGB, de l’Union soviétique, donc du cerveau de Lénine. Il sait d’où il vient. Il n’est pas communiste, mais il est viscéralement attaché à la tyrannie du léninisme. Elle l’a fait. Elle lui a appris le cynisme, l’espionnage, la répression, la désinformation, la manipulation, l’arrogance, la menace, la corruption et le racket. Poutine n’a pas les dons de Lénine pour l’argumentation conceptuelle et pour l’improvisation dans le feu de l’action, mais il en imite avec application les pires manières. On dit qu’il a une sincère admiration pour Staline, ce qui est fort crédible. Mais, même s’il critique publiquement Lénine, qu’il accuse d’avoir démantelé l’empire et les traditions russes, c’est chez lui qu’il pioche la plupart de ses poisons.

 

Le léninisme sans idéologie

Quand on arrache à Lénine son costume de faux idéaliste et de vrai idéologue, il ne reste plus que du vice et du crime assumés. C’est chez ce Lénine pur, dégagé de toute théorie et de toute justification morale, que se ressource Poutine. Il n’est pas léniniste dans ses fantasmes, mais authentiquement léninien dans ses crimes. Sa froideur, son impersonnalité, son insensibilité, son ressentiment perpétuel, sa mentalité clanique, son élitisme écrasant tout sur son passage, sa prodigieuse capacité à berner ses proies, procèdent en droite ligne du léninisme. Pour Vladimir Vladimirovitch, enterrer Vladimir Illitch reviendrait à se suicider un peu.

Quand elle offrira enfin à Lénine quatre planches, une parcelle dans un cimetière et quelques chants orthodoxes, la Russie pourra tourner la page maudite de son XXe siècle. En attendant, le fantôme totalitaire rôde toujours et, depuis neuf mois, Poutine vit dans un bunker, hanté par ses rêves d’omnipotence.

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  • Bel article qui rend parfaitement hommage à ces criminels.

  • Enfin un article trés original par son sujet et le thème développé. Contrepoints monte en puissance.

    • Oui oui et quand la France cessera de vénérer Napoléon de bien vouloir se le sortir de son mausolée et de le mettre dans un tombeau normal elle aura également tourné la page des régimes etatistes non ?

      -1
  • Lénine ! Staline ! Que des noms qui font rêver tant d’intellectuels français, de syndicalistes français, de gauchistes français. Une très grande partie des français souhaitent fortement un régime soviétique en France. Et elle l’exprime par ses votes depuis 1981. Sinon, pourquoi serions nous le seul pays d’Europe à tendre vers le collectivisme ?

    • Lénine, Staline, pour certains seraient donc les fondateurs, ( (En creux), je suppose), du « Libéralisme », d’où ces articles répétitifs !
      Si qu’el qu’un peut m’expliquer, je suis preneur. Pour Napoléon ((un peu) brutalement) pragmatique en matière de Management économique, J’ai pas tout compris.

  • n’a-t-on pas encore en France des rues Staline, Lénine ?
    Par ailleurs, sauf erreur, le chef des colonnes infernales de Vendée (général Turreau) a toujours son nom sous l’Arc de Triomphe et les décrets de la Convention pour détruire la Vendée n’ont jamais été abrogés…

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