Le gréviste et ses états d’âme

Si le gréviste choisit d’être aussi égoïste et obtus dans l’expression de sa grève, ce n’est pas par manque d’âme ou absence d’âme, mais pour une autre raison qu’il reste à définir.

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Le gréviste et ses états d’âme

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 26 octobre 2022
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Une grappe de grévistes a pris la France en otage.

Ont-ils mesuré les conséquences de leurs actes ? Oui, selon une thèse provoquante qui propose que les grévistes n’ont pas (d’état) d’âme. Non, selon une thèse accommodante qui propose que les grévistes ont une âme mais limitée. Cet article spéculatif tente de trancher.

Les grévistes ont-ils une âme ? La question est piquante, clivante, mais on s’en moque. Maintenant que la pression semble retomber un peu, et que les stations services ne sont plus des salles de combat, peut-être le moment est-il venu d’être un peu léger. Cet article n’a pas pour ambition d’être soumis à publication académique, il n’éprouvera donc aucune retenue à proposer des réponses inaudibles ou même des non réponses (ce que l’on appelle des résultats négatifs). Sérieux s’abstenir, évidemment.

« La vie s’arrête lorsque la peur de l’inconnu est plus forte que l’élan. » – Hafid Aggoune.

Louons donc l’intrépide gréviste qui choisit de se laisser emporter par son élan, au risque de se perdre. Louons-le, même s’il agace. Car il agace. Une telle siccité d’âme fait tiquer : comment oser nous priver de carburant alors même que nous sommes déjà privés de pouvoir d’achat ? Pompon de l’histoire, nous apprenons que les revendications du gréviste dépassent largement les espérances du pékin moyen. Quel toupet ! En résumé, le gréviste nous prend tous en otage, et rançonne son patron afin qu’il lui accorde davantage qu’à n’importe qui.

Nous proposons deux tentatives d’explications susceptibles de justifier un tel comportement.

 

Le gréviste en manque d’âme

Peut-être le gréviste n’a pas conscience des dommages collatéraux causés par l’exercice de son obstination ?

Le gréviste serait un peu benêt, il beugle, il vocifère, il dit « non ! » avant de réfléchir. Le gréviste serait plus proche de l’animal sauvage que de l’homme neuronal, un genre d’animal machine ou machine vivante à la Bichat, mais trop rebelle et inapte à la vie en société. Plus caricatural encore, le gréviste serait un canard de Vaucanson, mais défectueux : canard mécanique à deux modes d’expression « bouffer – chier », mais aussi capable de « nous faire chier » en cas de grève. En déficit sur tous les plans, le gréviste serait notamment handicapé par une âme limitée, ce qui est une bien mauvaise nouvelle pour le bien vivre ensemble. En effet, le gréviste éprouverait alors quelques difficultés à manifester empathie et compassion pour autre que lui, d’où son inclinaison à faire grève à la moindre frustration.

Cette thèse du gréviste en manque d’âme tient-elle la route ? Non.

En effet, nous sommes alors confrontés à deux contradictions majeures.

D’abord, la machine vivante ordinaire cherche à maximiser l’espérance de vie, alors que le gréviste a pour ambition de maximiser la vie d’espérances, rien à voir. L’horizon des possibles proposé par le gréviste semble donc bien plus riche que celui de l’animal machine. Le gréviste nous parle d’imaginaire, l’autre nous parle de frigidaire. Autre contradiction, il est dit que le gréviste en manque d’âme serait la conséquence d’une cause qui lui échappe. Le gréviste serait un travailleur qui a buggé, et non pas un travailleur qui décide de faire grève. Pourtant, le gréviste ne semble pas particulièrement souffrir d’un manque de liberté et de libre arbitre, bien au contraire. C’est bien le gréviste qui semble décider de sa grève. Le gréviste semble ainsi plus proche d’un organisme vivant à la Claude Bernard, un organisme capable d’une certaine forme d’émancipation (grève) par rapport au milieu hostile (patron).

La thèse du gréviste en manque d’âme n’est donc pas retenue pour expliquer son engagement exubérant, qui peut passer pour une forme d’égoïsme ou d’insouciance. À la question initiale « le gréviste a-t-il mesuré les conséquences de ses actes ? », on ne peut donc pas répondre Non au motif qu’il aurait manqué d’une certaine bonté d’âme, d’empathie, de compassion, de bon sens en quelque sorte. Mais cela reste insuffisant pour en déduire Oui… les social studies ont effectivement une certaine aversion à utiliser le tiers exclu pour déduire le vrai du faux, se revendiquant un peu plus ouvertes d’esprits sur les sciences dites dures.

 

Le gréviste n’a pas (d’état) d’âme

Cette thèse est plus provoquante que la précédente.

Le gréviste serait un être froid, au cœur sec, pour lequel la fin justifie tous les moyens. Le patron n’a plus le monopole du calcul rationnel, le gréviste aussi est capable de faire quelque addition. Sans état d’âme, il serait alors prêt à provoquer une paralysie totale du pays pour obtenir le revenu souhaité. Pire, on dit même qu’il pourrait vendre son âme au diable, si cela lui permettait d’avoir quelque argent supplémentaire encore. « Un peu excessif quand même… » avancera le gréviste rationnel. Après tout, si son entreprise fait des super profits, pourquoi lui ne n’aurait-il pas un super salaire ? On lui explique alors que le super profit est exceptionnel et l’inflation temporaire. Rien à cirer. On lui explique que le vrai pouvoir d’achat se décompose en productivité du travail, globalisation, et qualification, mais se passe des revendications. Rien à cirer bis.

Cette thèse du gréviste qui n’a pas (d’état) d’âme doit-elle être retenue ? Non plus.

Car elle oublie un paramètre essentiel et profondément humain : l’insupportable sensation de se faire enfumer. Pour le gréviste, il ne s’agit pas tant d’obtenir un supplément de revenu couvrant une partie de l’inflation, que de montrer qu’il ne se laissera pas enfumer une fois de plus. Il voit la prime du patron et les dividendes des actionnaires bondir, et a le sentiment que les quelques miettes qu’on lui donne ont pour seul objectif de l’assoupir. Sa part du gâteau a peut-être substantiellement augmenté en absolu, mais ridiculement en relatif. Pourtant, le gréviste n’est pas chafouin. Il serait prêt à adhérer au suffisantisme (thèse qui propose un salaire juste suffisant), mais à condition que son patron adhère au limitarisme (thèse qui propose une limite max au revenu). En langage populaire, le gréviste veut bien faire un effort mais pas qu’on le prenne pour un con. Cette nuance semble essentielle si l’on veut comprendre la nature de la revendication.

La thèse du gréviste qui n’a pas d’état d’âme n’est donc pas retenue non plus pour expliquer un comportement pouvant paraitre excessif pour celui qui se bat à la pompe.

À la question initiale « le gréviste a-t-il mesuré les conséquences de ses actes ? », on ne peut donc pas répondre Oui au motif qu’il n’aurait eu aucun d’état d’âme à faire ce qu’il avait à faire. Et comme vu précédemment, cela reste insuffisant pour en déduire Non.

 

Conclusion bidon

Cet article conclue donc sur ce que l’on appelle un résultat négatif, puisque nous rejetons les deux thèses proposées. En effet, si le gréviste choisit d’être aussi égoïste et obtus dans l’expression de sa grève, ce n’est pas par manque d’âme ou absence d’âme, mais pour une autre raison qu’il reste à définir. Nous avons proposé quelques pistes de réflexions, le ressentiment semblant la plus prometteuse.

« Dans toute république il y a deux partis : celui des grands et celui du peuple ; et toutes les lois favorables à la liberté ne naissent que de leur opposition… on ne peut qualifier de désordre une république où l’on voit briller tant de vertus » Machiavel

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  • Cette grève était essentiellement politique. La CGT est historiquement liée au Parti communiste.
    Il s’agissait, et « Merguez » ne s’en est pas caché, d’entraîner le pays dans une grève générale.
    Officiellement « pour le pouvoir d’achat », en réalité pour déstabiliser encore plus ce pays qui est déjà bien fragilisé par 50 ans de gabegie, de dépenses publiques inconsidérées.
    Objectif : essayer de prendre le pouvoir probablement en accord avec la NUPES.
    Dernier budget en équilibre : 1974. Tout est dit !
    « On » ( les dirigeants depuis cette époque) a écrasé la France sous les impôts et la dette , tout en étant malgré tout incapables d’équilibrer les comptes (le « on rase gratis » socialiste).
    Pas d’équilibre -> dette. Charge de la dette -> augmentation du déficit : cercle vicieux.
    Tant que le couple inflation-dévaluations adoucissait les conséquences de cette dette « cela passait ».
    L’euro est intervenu avec la lutte contre l’inflation exigée par l’Allemagne. Cela a bloqué le mécanisme qui permettait de rendre la dette supportable (à défaut d’être viable).
    A cette heure l’europe est en cours de « francisation » économique avec réapparition du couple inflation/dévaluation (chute de l’euro). Quelle autre solution ?
    Petite anecdote : Mai 1968. Un délégué syndical (CGT) prévient mon père, ingénieur et dirigeant d’une entreprise, qu’il vont faire grève. A la question légitime de mon père : « pour quelle raison » la réponse à été : « ce sont les ordres de Paris ». Point !

    • La CGT a toujours été bolchevique. Ses grèves ne sont organisées que pour déstabiliser la France pour qu’elle sombre dans le soviétisme. Depuis la loi Sarkozy sur la garde obligatoire des enfants en cas de grève des enseignants, il n’y a pratiquement plus de grève d’enseignants.
      Les politiciens sont des lâches qui préfèrent céder à la CGT plutôt que de légiférer pour éviter des paralysies organisées. Et n’oublions pas que l’État finance les syndicats. De là à dire qu’entre fonctionnaires on est pote, il n’y a qu’un petit pas de connivence…

    • @Balthazard et JR +1 la CGT , SUD ne sont pas là pour construire mais pour détruire . Un ami travaillant en hôpital me racontait que les 35 h ont été préférée par la CGT aux 32h car 35 apportait plus de chaos dans une organisation de journées de 24h pour des raisons de numération évidente.

    • Anecdote exacte de votre père. J’ai vécu la même situation à Paris avec la variante : pour déclencher la révolution prolétarienne (pardon j’ai oublié, volontairement, les capitales.)

  • En fait, c’est une très bonne analyse sérieuse je trouve…
    Le gréviste est bien un égoïste individualiste et le syndicaliste n’en a rien à faire des gens qui l’ont élu (sauf ses copains/camarades).
    En bref, supprimons rapidement ces syndicats qui pourrissent notre économie et repartons sur de bonnes bases : pas d’aide de l’état, pas de locaux, pas d’aide de l’entreprise.

    • Pas besoin de les supprimer : il suffirait déjà d’arrêter de les financer et s’assurer qu’ils ne le seront pas non plus par des puissants étrangères…

  • En gros, soit le gréviste est un idiot et on lui pardonne, soit il est tout aussi malin que le patron, mais on doit le mépriser tout autant. Mais d’un point de vue libéral, le gréviste ne fait que marchander pour sa force de travail. Voyant que sa force de travail rapporte plus à l’employeur, il en déduit que le cout marginal pour l’employeur d’une grève augmente, et donc que c’est le bon moment.
    Le problème, c’est l’état qui intervient dans le rapport employeur employé. Car si une fois l’embellie passée, les travailleurs aux salaires augmentés se faisaient diminuer voire virés, si l’employeur avait le droit d’embaucher temporairement des remplaçants etc.., les grèves seraient nettement moins efficaces car moins gênantes, et les avantages acquis ne seraient que temporaires.

  • Un manifestant gréviste c’est quoi ?
    120 kilos de graisse, une queue de cheval, une boucle d’oreille, des tatouages et un T-Shirt Mc Donald.
    « Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !!! »
    Dormez braves gens, la révolution c’est pas pour demain.

  • De la même manière que l’élection d’un PR à la majorité très relative, bien que « légitime », n’est pas démocratique, la décision de se mettre en grève ou de la reconduire devrait être prise lors de votes à bulletin secret afin d’éviter les gros sourcils surplombant les yeux très noirs et menaçants d’un ou de plusieurs syndicalistes musclés (et même anciennement équipés de manches de pioche permettant « d’orienter » les votes à main levée ).
    Respect de la décision obligatoire, à défaut la grève devrait être déclarée comme illégitime et permettre le licenciement de tout le personnel en grève. (Cf Le licenciement des contrôleurs aériens aux USA en 1981 :https://www.universalis.fr/evenement/3-24-aout-1981-licenciement-massif-de-controleurs-aeriens-grevistes/)
    Je ne suis pas contre le droit de grève mais qu’il soit approuvé par la majorité des employés.
    150 grévistes paralysant le pays est un scandale majeur !

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