Les cryptos comme monnaie : réserve de valeur ou moyen d’échange ?

La tradition autrichienne, de Carl Menger à Ludwig von Mises et Murray Rothbard, a toujours insisté sur le fait que la monnaie est par essence un moyen d’échange, toute autre fonction étant accessoire.

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Les cryptos comme monnaie : réserve de valeur ou moyen d’échange ?

Publié le 1 octobre 2022
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Par Kristoffer Mousten Hansen et Karras Lambert.

 

Les amateurs de crypto-monnaies apprécient généralement beaucoup l’école autrichienne d’économie. C’est compréhensible puisque les économistes autrichiens ont toujours défendu les mérites de la monnaie produite par le secteur privé et échappant au contrôle de l’État.

Malheureusement, une compréhension erronée du développement et des fonctions de la monnaie est apparue et devenue de plus en plus dominante chez au moins certains partisans du bitcoin – un récit qui est en contradiction avec les bases de la théorie monétaire autrichienne.

Selon ce point de vue, qui remonte peut-être à l’essai de Nick Szabo mettant l’accent sur les objets de collection, la fonction première et prédominante de la monnaie est celle de réserve de valeur, ou cette fonction est équivalente à celle de moyen d’échange. Selon ce point de vue, une marchandise doit d’abord transmettre de la valeur dans le temps. Elle peut ensuite être utilisée comme moyen d’échange avant de s’imposer finalement comme unité de compte.

Ce compte rendu prend à l’envers l’émergence et la fonction de la monnaie : la fonction première et même unique de la monnaie est celle de moyen d’échange. Son statut de réserve de valeur (plus de détails sur cette expression ci-dessous) est accessoire, tandis que sa fonction d’unité de compte n’est pas essentielle, car de nombreuses marchandises monétaires n’ont jamais été utilisées comme unités de compte au cours de l’histoire.

La tradition autrichienne, de Carl Menger à Ludwig von Mises et Murray Rothbard, a toujours insisté sur le fait que la monnaie est par essence un moyen d’échange, toute autre fonction étant accessoire et, dans le cas de la réserve de valeur, métaphorique. Dans ce qui suit, nous expliquons cette position.

 

La valeur

Pour comprendre la nature de la monnaie, nous devons d’abord examiner la théorie de la valeur.

Les Autrichiens ont toujours insisté sur la nature subjective de la valeur. Elle n’est pas quelque chose d’intrinsèque aux biens mais toujours relative à l’individu agissant et à ses choix potentiels. Au moment du choix, il confère de la valeur à un objet en le préférant à d’autres objets. Un objet peut être valorisé soit pour son utilité à atteindre directement la fin de l’individu agissant (en tant que bien de consommation), soit pour aider à la production de biens de consommation (en tant que bien de production), soit en tant que moyen d’échange.

Le point essentiel est que la valeur est une notion subjective et n’a de sens que dans une situation de choix. La valeur subjective ne peut pas être transmise dans le temps, et il n’existe donc pas de réserve de valeur au sens littéral du terme. Une chose peut bien sûr être stockée en vue d’une utilisation ultérieure, mais sa valeur ne peut être stockée de la même manière que son intégrité physique peut être préservée. À tout moment, cependant, la valeur subjective joue le rôle central dans la formation des taux de change du marché, c’est-à-dire des prix.

Un échange n’a lieu que lorsque les parties qui échangent préfèrent toutes deux ce que détient l’autre, davantage que ce qu’elles donnent en échange. Dans une économie monétaire, la plupart des échanges se font entre des biens et services monétaires et non monétaires, mais le même principe de classement inverse des préférences reste vrai : le vendeur d’un bien préfère la somme d’argent qu’il reçoit au bien et l’acheteur préfère le bien à la somme d’argent qu’il doit céder pour l’obtenir.

Dans une société où les échanges se répètent constamment, un système intégré de prix du marché est établi. Le prix du marché d’une chose est alors identique à sa valeur marchande. Dire d’une chose qu’elle est une réserve de valeur est en fait une façon de dire que sa valeur marchande devrait rester la même ou augmenter au fil du temps.

La différence entre l’argent et les autres biens est que la valeur marchande de l’argent ne peut pas être exprimée sous la forme d’un prix unique, mais doit être exprimée sous la forme d’un éventail de prix. Cette fourchette de prix est le pouvoir d’achat de la monnaie. Lorsque nous parlons de la monnaie comme d’une réserve de valeur, nous voulons dire en réalité que nous attendons qu’elle ait un pouvoir d’achat stable ou croissant par rapport à tous les autres biens.

 

Sur la monnaie

L’un des principaux arguments des partisans de la réserve de valeur est que la monnaie est le bien qui a le mieux servi de réserve de valeur et qui s’est donc progressivement imposé comme le moyen d’échange le plus courant. Cette idée n’a pas grand-chose à voir avec le récit de Menger sur l’origine de la monnaie. Ce n’est pas la meilleure réserve de valeur qui émerge en tant que monnaie, mais le bien le plus commercialisable.

Le passage de l’échange direct à l’échange indirect se développe lorsque les acteurs du marché découvrent que les biens diffèrent en termes de demande et commencent à échanger leurs biens contre des biens plus demandés – plus commercialisables – au lieu de s’engager dans un troc direct.

Quelques biens deviennent progressivement des moyens d’échange dominants en raison des caractéristiques qui les rendent utiles à cette fin : valeur élevée par unité de poids/volume, divisibilité, durabilité, transportabilité. Jusqu’au XXe siècle, les métaux précieux étaient utilisés comme monnaie précisément parce que leurs qualités en faisaient les marchandises les plus appropriées à cet effet.

Remarquez qu’il n’a pas été question jusqu’à présent de la fonction de réserve de valeur de la monnaie dans cette discussion sur la théorie de la monnaie de Menger. En fait, il a explicitement soutenu qu’il était erroné d’attribuer à la monnaie en tant que monnaie la fonction de réserve de valeur :

Mais l’idée qui attribue à la monnaie en tant que telle la fonction de transférer également des valeurs du présent vers le futur doit être désignée comme erronée. Bien que la monnaie métallique, en raison de sa durabilité et de son faible coût de conservation, convienne sans doute aussi à cette fonction, il est néanmoins clair que d’autres marchandises y sont encore mieux adaptées. En effet, l’expérience enseigne que partout où des marchandises moins faciles à conserver que les métaux précieux ont atteint le caractère monétaire, elles servent ordinairement à la circulation, mais non à la conservation des valeurs.

Le fait que les métaux monétaires soient également de bonnes réserves de valeur n’est qu’une caractéristique accidentelle ; elle n’est pas essentielle à leur fonction monétaire. Les qualités qui font d’une marchandise une réserve de valeur sont susceptibles d’en faire également un bon moyen d’échange. Ainsi, la durabilité est importante pour tout produit monétaire, et elle est évidemment essentielle pour qu’un produit puisse être une réserve de valeur pendant un certain temps.

En fait, comme l’explique Mises, dans la mesure où l’on peut dire qu’elle existe pour une certaine marchandise monétaire, la fonction de réserve de valeur est intégrée dans la fonction première de cette marchandise en tant que moyen d’échange :

« La monnaie est la chose qui sert de moyen d’échange généralement accepté et couramment utilisé. C’est sa seule fonction. Toutes les autres fonctions que les gens attribuent à la monnaie ne sont que des aspects particuliers de sa fonction première et unique, celle de moyen d’échange. »

Nous n’avons pas besoin d’entrer dans une discussion plus approfondie de la demande de monnaie – il est évident, comme Mises le mentionne dans le chapitre que nous venons de citer, que les gens gardent une réserve de monnaie, et que toute monnaie est toujours détenue par quelqu’un quelque part. Cependant, cela ne signifie pas non plus que la monnaie sert nécessairement de réserve de valeur.

Comme l’a expliqué William H. Hutt dans un article classique (développé plus tard par Hans-Hermann Hoppe), l’utilisation de l’argent dans le solde de trésorerie d’une personne est une réserve de pouvoir d’achat contre les imprévus.

Nous gardons de l’argent liquide en cas d’urgence ou pour profiter d’opportunités lucratives imprévues. Mais même la mauvaise monnaie – c’est-à-dire la monnaie dont le pouvoir d’achat diminue et qui ne peut donc pas être considérée comme une réserve de valeur – sert à cette fin. Détenir de l’argent signifie simplement le conserver jusqu’au jour où, dans un avenir incertain, vous pensez pouvoir l’échanger contre quelque chose que vous appréciez davantage.

 

Réflexions finales

Les enthousiastes du bitcoin qui s’alignent sur l’école autrichienne de Menger, Mises et Rothbard se trompent lorsqu’ils attribuent une importance fondamentale à la fonction de réserve de valeur de la monnaie au détriment de la fonction de moyen d’échange, cette dernière étant le seul aspect essentiel de la monnaie.

De même, minimiser l’importance de l’utilisation active des crypto-monnaies, qui implique également une demande commerciale accrue, en faveur d’une mentalité de « HODL forever », va à l’encontre de la reconnaissance par Mises que « l’utilisation commerciale seule peut transformer une marchandise en un moyen d’échange commun ».

Traduction Contrepoints.

Sur le web

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  • Ce n’est pas en interprétant de travers des citations des économistes reconnus que ce curieux raisonnement se trouve validé.
    N’importe quel bien est échangeable, ce qui fait la particularité d’une monnaie est bien justement sa fonction de réserve de valeur universelle, et non pas liée au caractère subjectif de la valeur des autres biens.

    • Au commencement le BTC ne servait qu’à l’achat de pizzas, au même titre qu’un dollar.
      S’il avait conservé cette fonction essentielle de monnaie d’échange il aurait fait concurrence aux monnaies fiduciaires. En ne servant plus que de réserve de valeur, a fortiori acquise dans des officines de change peu discrètes, il se réduit à l’état de simple valeur mobilière taxable, voire confiscable, comme l’or.
      Je ne vois pas ce qui empêche de lui redonner son rôle d’origine, monnaie d’échange indépendante des états, si une communité suffisamment active d’utilisateurs est intéressée. Pour réamorcer la pompe, on peut par exemple accepter qu’on nous rende la monnaie en BTC, pas besoin de les miner ou de les acheter.

  • En somme, il suffit de laisser de côté ce qui fait soit que Bitcoin n’est pas une monnaie, soit que c’est une mauvaise monnaie, et le tour et joué!

  • Des économistes reconnus… bof ! et en plus, reconnaître ces gens-là, s’est s’exposer. Que feraient des « économistes de l’école autrichienne » dans le « climat » actuel ? Et bien que dalle ! Faudrait arrêter de glorifier la pensée germanique et surtout ne pas la perdre de vue maintenant.

  • Bonjour bravo et merci pour cet article. Il est tellement rare qu’un média français parle du BTC à peu près ‘en bien’. Bref.
    J’ai lancé mon entreprise artisanale cette année. J’accepte comme moyen de paiement qq crypto notamment BTC, LTC et BCH. Pour le moment les gens ne remarquent pas les différents logo sur ma carte de visite… Ils préfèrent payer en chèque.

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