Turbine or not turbine ? L’Allemagne en plein marasme

Les Allemands vivent ces jours-ci ce refrain universel du doute : vivre avec le gaz russe ou mourir économiquement sans le gaz russe, telle est la question.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 3
pipeline By: Brian Cantoni - CC BY 2.0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Turbine or not turbine ? L’Allemagne en plein marasme

Publié le 14 juillet 2022
- A +

Un article de Conflits

To be, or not to be, that is the question : en quelques mots, Shakespeare a fait dire à son prince Hamlet la question existentielle d’être, quitte à souffrir, ou de ne plus être en se rebellant et en risquant la mort. Les Allemands vivent ces jours-ci ce refrain universel du doute : vivre avec le gaz russe ou mourir économiquement sans le gaz russe, telle est la question.

 

Les centrales électriques ne peuvent pas grand-chose

Un vent de panique semble désormais souffler sur l’Allemagne. Alors que les mois passent et que la guerre montre de plus en plus de signes d’enlisement, les autorités craignent d’être obligées de couper l’approvisionnement en gaz des industries (avant d’être obligées de le faire pour les citoyens) malgré les efforts appropriés du gouvernement pour atténuer la situation.

La poursuite — voire l’augmentation — de la production d’électricité en brûlant le lignite du pays et même le maintien des quelques centrales nucléaires qui n’ont pas encore été fermées ne suffiront pas à sortir l’Allemagne du pétrin pour une raison simple qui est souvent ignorée ou même dissimulée. Le gaz naturel est principalement utilisé à des fins thermiques, c’est-à-dire pour produire de la chaleur industrielle ou pour chauffer les habitations et les services. 70 % du gaz naturel de l’UE est utilisé pour le chauffage, et les centrales électriques n’y peuvent rien.

 

Ludwigshafen panique

L’industrie chimique allemande a tiré la sonnette d’alarme. Martin Brudermüller, le patron de l’entreprise chimique géante BASF s’est clairement opposé à un éventuel embargo sur le gaz russe :

« Cesser nos importations de gaz russe causerait des dégâts irréversibles à l’économie nationale […] cela pourrait plonger l’économie allemande dans sa plus grande crise depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ».

Non seulement le gaz naturel est une matière première de l’industrie chimique et pétrochimique — y compris pour produire l’hydrogène, la nouvelle vedette du monde politique, mais aussi pour alimenter en chaleur tous les processus industriels. Ce qui fait dire à Martin Brudermüller que c’est « une menace existentielle pour les PME allemandes », en plus de celle de la grande industrie chimique. Sans toutefois que BASF n’abandonne son objectif unilatéral d’autopunition visant à atteindre des émissions nettes de CO2 nulles d’ici 2050.

Doit-on rire ou pleurer en lisant que des prétendument stratèges en géopolitique de l’énergie de MAN Energy Solution pensent chauffer les fours et les crackers à l’électricité ? Pris de panique à l’idée que Vladimir Poutine puisse fermer la vanne du gaz, les grands complexes industriels disent n’importe quoi.

Mais les citoyens allemands ne peuvent pas non plus passer l’hiver sans chauffage. C’est pourquoi le gouvernement s’efforce, à juste titre, d’accumuler le plus de gaz possible dans ses installations de stockage souterraines. Mais il faudra au moins cinq ans pour que l’Allemagne soit libérée de sa dépendance vis-à-vis de la Russie. Les erreurs de géopolitique énergétique se paient cher et longtemps. Moscou le sait, c’est pourquoi elle a osé lancer la guerre en Ukraine.

 

Moins de gaz dans le Nord Stream 1

Il a été constaté que, depuis le 14 juin, le débit de gaz dans le célèbre gazoduc Nord Stream 1 a diminué. Alors que sa capacité maximale est de 150-170 millions de mètres cubes par jour (Mm3/d), Gazprom a annoncé qu’elle réduirait progressivement le débit à 67 Mm3/d.

La raison invoquée est une décision de Rostekhnadzor, l’agence russe de sécurité technique, d’arrêter les turbines de l’usine de compression de Portovaya sur le golfe de Finlande près de Vyborg. Il ne s’agit pas d’une turbine à gaz comme dans une centrale électrique, mais d’une turbomachine (compresseur centrifuge), car le gaz doit être suffisamment comprimé — comme une pompe à vélo — pour parcourir les 1200 km de gazoduc sous la mer Baltique.

 

Turbine ou non ?

Il s’agit de turbomachines Rolls-Royce installées en 2011. En 2014, l’activité des compresseurs centrifuges Rolls-Royce a été rachetée par l’allemand Siemens et l’usine de fabrication et donc de révision est située à Dorval (Montréal). Comme toutes les machines tournantes, les machines de Nord Stream 1 nécessitent une révision — la question de savoir si elle pouvait être retardée reste ouverte. Une machine de 52 MW a été expédiée au Canada pour une révision majeure. Habituellement, les équipements de remplacement sont disponibles là où ils sont utilisés. Y en a-t-il à Portovaya ? c’est une autre question ouverte. Il est tentant d’accuser la Russie d’utiliser l’argument de la sécurité pour ne pas envoyer suffisamment de gaz à l’Allemagne. D’ailleurs, comme l’Italie — second importateur du gaz russe — est préoccupée par cette réduction, lors de sa visite à Kiev, le Premier ministre italien, Mario Draghi, a déclaré : « On nous a dit que la raison des coupures de gaz à travers l’Europe est technique, mais l’Allemagne et nous, ainsi que d’autres, pensons que ce sont des mensonges. »

S’agit-il bien d’une arme énergétique en représailles aux sanctions qu’elle subit ? Certes, Moscou est prudent puisqu’il existe des contrats take-or-pay qui obligent Gazprom à livrer du gaz (et les entreprises de l’UE à le prélever). Dans quelques années, les négociations devant les tribunaux d’arbitrage entre les entreprises russes et européennes seront nombreuses.

Mais les accusations réciproques devraient permettre de clarifier les choses. Moscou accuse Ottawa de ne pas autoriser le retour de la turbine centrifuge, qui est maintenant en bon état de marche, parce que le Canada a inscrit Gazprom sur sa liste d’entreprises sous sanctions. Le compresseur ne peut pas quitter le Canada, Gazprom ne peut pas comprimer suffisamment le gaz et les réservoirs allemands ne se remplissent pas assez vite.

Gazprom affirme que d’autres turbomachines devront être révisées et que, pour des « raisons de sécurité », le gazoduc pourrait être fermé, d’autant que la maintenance programmée a lieu du 11 au 21 juillet. Comme Hamlet, personne ne sait quoi faire… y compris retirer le gaz stocké pour l’hiver en plein été… Comme dans le cas de l’arroseur arrosé, les sanctions frappent la Russie, mais aussi l’UE.

 

Le Canada abandonne

Lors du G7 en Bavière, Olaf Scholz et Mario Draghi ont probablement réussi à convaincre Justin Trudeau de faire un geste pour que les Européens n’aient pas froid cet hiver.

Alors que l’Ukraine pressait le Canada de ne pas livrer le compresseur à la Russie, on apprenait le 8 juillet qu’Ottawa acceptait de laisser la turbomachine partir en Allemagne, qui la livrera ensuite à Gazprom, ne violant ainsi pas ses propres règles. Il fallait bien que quelqu’un avale une couleuvre, d’autant que, selon Vitaly Yermakov (expert du Valdai Club), Gazprom arguait qu’un des deux tuyaux du gazoduc Nord Stream 2 bloqué par Olaf Scholz était plein et qu’il suffisait d’ouvrir la vanne du côté allemand. L’humiliation est plus douce pour Ottawa qu’elle ne l’aurait été pour Berlin.

 

À la guerre comme à la guerre

Dans la même veine de l’argument environnemental, le 6 juillet un tribunal régional russe a ordonné l’arrêt temporaire de l’écoulement du pétrole par l’oléoduc CPC qui relie le champ pétrolifère de Tengiz, au Kazakhstan, au port russe de Novorossiysk, sur la mer Noire en longeant la mer Caspienne par le nord. Le problème environnemental a été mis en évidence deux jours seulement après que le président kazakh eut déclaré que son pays était prêt à expédier vers l’Union européenne plus que les 67 millions de tonnes de pétrole exportées actuellement. Il est sans doute aisé de faire remarquer qu’il y a quelques mois, une inspection de l’oléoduc a permis de déceler quelques fuites relativement mineures. Cette décision du tribunal régional a aggravé la situation en suspendant le transit. Comme souvent, on est en droit de se demander s’il s’agit d’un message adressé au Kazakhstan pour qu’il rentre dans le rang.

Tout indique que Moscou va maintenant jouer la carte de l’énergie dans la guerre par procuration avec les États-Unis et l’Union européenne. D’ici à l’hiver, nous pouvons nous attendre à des surprises de plus en plus douloureuses pour l’industrie et les citoyens européens. On ose à peine penser à ce qui se passera en Ukraine cet hiver si la Russie lui coupe le gaz puisque le pays dépend pour 90 % de sa production du gaz du Donbass — devenu russe — et importe 30 % de Russie… Les Ukrainiens vont mourir de froid — au sens figuré et, hélas, pour certains au sens propre.

« Turbine ou pas turbine » semble être résolu. « Gaz russe ou pas gaz russe, telle est la question » se demandent les Hamlets contemporains.

Sur le web

Voir les commentaires (18)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (18)
  • « Nous devons rester positifs. Nous le savons et vous le savez aussi bien
    que nous, la justice n’intervient qu’en présence de forces égales. Dans le cas contraire, les
    forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder. »
    Thucydide – Histoire de la guerre du Péloponnèse.

  • On n’entend plus les écolos depuis cette crise du gaz. Auraient ils peur cette hiver de se geler en n’émettant plus de CO2 ?
    S’ils avaient S. Rousseau, elle n’hésiterait pas à s’opposer au gaz russe quand bien même la population se gélerait.

  • Toujours pas compris pourquoi « nous » avions pris des sanctions économiques contre nous-mêmes au nom de la propagande anti-Poutine.Manifestement, ces sanctions bénéficient à la Russie et nuisent à l’UE. L’idée de l’indépendance énergétique est contraire au libre-échange et à la paix, la construction et l’utilisation de Nordstream 1 et 2 étaient d’excellentes initiatives, pourquoi les sacrifier quoi qu’il en coûte ?

    • je dois dire que l’ide que le concept de sanction russe laisse dubitatif…

      mais bon…il faut comprendre , si la russie souffre c’ets grace au courage de nos dirigeants..

      et si les français souffre , c’est la faute à poutine…

      ceci étant dit…

      l »idée de prendre part dans une guerre.. sans que ça coute laisse AUSSI dubitatif..

      la guerre c’est le choix de la souffrance. voire la mort car r le but de guerre en vaut la peine…

      D es dirigeants dignes et responsables aurait déclaré, nous avons prix des mesures qui pèseront sur non concitoyens et sur l’economie car la souveraineté de l’Ukraine est indiscutable. Il faut rester forts et croire en nos valeurs etc…

      • Quand le but de la guerre en vaut-il la peine ? Ca mériterait réflexion, en mettant en balance gains et pertes probables… Rien ne devrait être « indiscutable », parfois il faut des décisions fortes, et même impopulaires, mais surtout sans justifications passe-partout. Je veux bien que certains acceptent de souffrir et mourir pour une certaine idée de Kiev, mais pas pour justifier au nom d’une illusion de souveraineté dont il évident qu’elle sera toujours une illusion des choix économiques aberrants et une crise majeure dont la seule justification réelle est de maintenir en place les dirigeants incompétents.

        • Et j’ai écrit Kiev comme j’aurais pu écrire Saïgon il y a quelques dizaines d’années. C’est le genre de substitution qui aide à la réflexion.

          • Cette comparaison n a pas lui d être puisqu au Vietnam, les vietcongs appuyés par la chine et l URSS et les vietmins voulaient faire tomber Saigon. La chine et l URSS ont apporté un soutien logistique et en armements mais aucune troupe régulière n a participé quotidiennement au combat ( hormis qq conseillers militaires ) comme les russes en ukraine.
            Racontez des inepties n aide en rien a la réflexion …..

            -4
        • Les guerres sont toujours illégitimes, ce sont les caprices des puissants qui s’ennuient dans leur palais. La WWI a été declenché par des monarques pour des mobiles futiles.

          • pas toujours, d’auta,ntplus qu’il existe plusieurs domaines de légitimité, elles sont vaines , injustes, terribles .. la guerre contre le nazisme fut « légitime »..au sens humaniste.

            la vraie question , dans les démocraties, st celle de la popularité qui marche de pair avec la compréhension..

            le peuple abreuvé de nationalisme en 14 est allé joyeusement en guerre.. les anciens combatants en partie COUPABLES de la guerre avaient pourtant souvent appris la leçon…..au prix fort..

            mais en 1939 les motifs de guerres « légitimes  » , l’horreur de la pensée nazie, était incompris..

        • discutable toujours…le débat est fui…oser déclarer qu’on a des valeurs qui peuvent conduire au sacrifice de sa personne est devenu tabou…

          • Pas du tout. Avoir des valeurs qui peuvent conduire au sacrifice de sa personne est parfaitement honorable. C’est y embringuer les autres volens nolens qui est infect. Et toutes les légitimités se discutent : était-il légitime de tuer ma grand-mère sous les bombes alliées pour aller libérer les camps ? Sans doute aurait-elle répondu oui, mais pourquoi ne lui a-t-on pas demandé ?

    • Vous avez raison, c’est incompréhensible et aberrant !

    • Vous dites n’importe quoi. Quelle que soit l’activité on ne se place pas dans la dépendance d’un seul fournisseur. Les dirigeants allemands sont des incompétents ou pire encore…

  • To be or not to be, la question est posée et résolue par les anglo-saxons, not to be.
    L’opération Ukraine contre Russie non contre l’ue qui est en train de se faire bouffer et démanteler, il n’en restera rien que des ruines. Cette fin était prévisible, il n’y a plus rien de viable en Europe de l’ouest, aucune matières premières, politiques corrompus, rien ne pourra la sauver.

  • oui, on est vraiment dans une mauvaise passe
    d’un autre côté , la situation est plutôt rigolote
    tous nos dirigeants parcourent le monde, à grand renfort d’émissions, pour acheter à prix d’or la précieuse substance
    mais on sait depuis pas mal de temps que nous pourrions exploiter celui qui est sous nos pieds?
    Par exemple en France, il y a un gisement de gaz de houille en Moselle, qui est prêt à produire depuis… 4 ans, suffit d’ouvrir la vanne
    elle est bloquée?une saloperie verte bouche le tuyau?
    en Angleterre, ils ont un gisement qui a passé les tests et qui pourrait fonctionner.Quoi, il y a eu un terrible tremblement de terre qui serait passé inaperçu?On parle d’une intensité .. comparable au passage d’un bus? dommage, il y en a au moins pour 100 ans de conso
    en Allemagne, il y a du gaz en mer de Wadden(les bataves l’exploitent depuis 30 ans) il suffirait de déplacer une plateforme de 100 kms
    hein, il y a une algue verte qui empêche toute approche
    pas de chance
    bref, on se fout de nos g…

  • L’Europe a décidé de mener une guerre économique à la Russie et s’étonne que l’adversaire riposte et ne les laisse pas porter leurs coups comme bon leur semble. Ils ont pris une décision, ils ne remplissent aucun de leurs objectifs (l’offensive russe n’a même pas faiblit) et refusent de le reconnaître. En plus ils jouent les calimeros en refusant d’assumer les conséquences de leurs propres actes

    • Force est de constater que les gouvernants en Europe restent égaux à eux-mêmes! Ne dit-on pas que gouverner c’est prévoir? Or, quel que soit le sujet ( covid ou invasion de l’Ukraine pour les faits les plus récents) qu’ils soient allemands ou français, leurs décisions purement idéologiques ne prennent jamais en compte leurs effets à moyen et long terme, effets la plupart du temps néfastes pour les populations que ces mêmes gouvernants ont la prétention de protéger de tout!
      Ni responsables ni coupables!!!!!!!!!!!! JAMAIS!!!!
      CEEF ( cette Europe est foutue).

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

La banque mondiale a débloqué 4,5 milliards de dollars pour l’Ukraine afin de l’aider à faire face aux conséquences économiques de la guerre. Ces fonds sont fournis par les États-Unis. Le gouvernement ukrainien recevra le financement par tranches, en commençant par un décaissement de 3 milliards de dollars en août. Un problème persiste néanmoins : la corruption endémique du pays. Un défi de taille pour la bonne utilisation de l’aide à l’Ukraine.

 

Le problème de la corruption en Europe de l’Est

La corruption reste très impo... Poursuivre la lecture

Par Julien Pomarède.

« Régénérée », « revitalisée », « ressuscitée » : les adjectifs ne manquent pas pour qualifier le retour de premier plan de l’OTAN depuis le début de l’agression de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022.

L’idée d’une renaissance de l’OTAN tire sa crédibilité d’un constat simple. Après deux décennies d’errements dans le bourbier afghan, l’Alliance retrouve sa mission historique : dissuader une attaque conventionnelle d’un État tiers – qui plus est de l’ancien ennemi, la Russie – contre ses membres.

<... Poursuivre la lecture

Il y a 250 ans, la Pologne subissait le premier partage de son territoire, prélude à sa disparition en tant qu'État. En effet, le 5 août 1772, Autrichiens, Prussiens et Russes officialisaient leurs actes de brigandages étatiques. Cet épisode lointain prend aujourd'hui une autre tonalité avec le conflit ukrainien. En effet la « Pologne » historique englobait les territoires des actuelles Pologne, Ukraine, Biélorussie, Lituanie. Comment cet État longtemps si impressionnant a-t-il pu disparaître ? Ne jouissait-il pas d'une « liberté dorée » qui ... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles