Dissuasion nucléaire française : une épée au fourreau dans un gant d’acier

Cette dissuasion nucléaire souveraine étend autour de nous un espace de sécurité et invite au partenariat et à la négociation.

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Dassault Rafale C By: Dave_S. - CC BY 2.0

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Dissuasion nucléaire française : une épée au fourreau dans un gant d’acier

Publié le 30 juin 2022
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Par Philippe Wodka-Gallien1.

Devant nous : quatre sous-marins lanceurs d’engins, deux escadrons de Rafale, un porte-avions et son groupe aérien. Côté armement : des M51 dans les sous-marins, des ASMP-A sous les avions.

Voilà en quelques mots la force de frappe nucléaire française. La Force océanique stratégique dispose de trois vaisseaux dans le cycle opérationnel, l’un d’entre eux toujours à la mer, dans le bleu profond de l’océan. Un quatrième est en entretien programmé à Brest. Pour bien saisir l’enjeu de la mission, nous pouvons revoir les très belles séquences du film Le Chant du Loup sorti en 2019. Chaque bâtiment est armé de seize engins d’une portée de l’ordre de 8000 km. Chaque fusée peut lancer plusieurs ogives.

Dans l’armée de l’Air, les Rafale sont rattachés aux Forces Aériennes Stratégiques. Le contrat opérationnel repose sur une posture de permanence 24 h/24. Lorsqu’il est en mer, le porte-avions, le Charles-de-Gaulle depuis 2001, base avancée de la Force Aéronavale Nucléaire, complète l’ombre portée de la dissuasion. Les avions sont porteurs du missile ASMP-A. L’allonge repose sur de nouveaux ravitailleurs, les A330 Phénix en cours de livraison. Les Rafales des FAS ont démontré qu’ils savaient effectuer des raids de plus de neuf heures sans escale et délivrer à l’issue un armement de précision, à l’image de l’opération Hamilton en avril 2018.

 

Le modèle Jacques Chirac 

Fraîchement élu, Jacques Chirac prend l’initiative en 1996 de réduire le format de la force de frappe. Les composantes devenues obsolète ou inutiles au regard de la situation post-guerre froide sont démantelées. C’est ainsi que l’armée de Terre abandonne ses missiles mobiles (les engins Hades lancés par camions) et l’armée de l’Air les 18 fusées enterrées dans les silos du Plateau d’Albion en Provence. Ils attendaient sagement depuis 1971 l’ordre de tir qui ne doit jamais arriver. La force nucléaire d’aujourd’hui se limite à deux composantes. L’actuelle Loi de Programmation Militaire prévoit son entretien et son renouvellement est en cours de préparation, soit un investissement de 25 milliards d’euros sur cinq ans, comme nous l’indique le Parlement.

Nous recevrons durant la décennie 2030 de nouveaux SNLE et un nouveau missile air-sol, dit ASN-3G. Il armera le Rafale qui intégrera un système de mission renouvelé. À l’horizon 2050, il passera le relai à un successeur, pour l’instant en projet. Comme rappelé récemment par Éric Trappier, le président de Dassault Aviation, le concepteur national d’avions d’armes, il s’agit du vecteur intégré au programme SCAF, le système de combat aérien futur dont la France souhaite se doter en coopération européenne. Une version navalisée de l’appareil est envisagée pour agir depuis le futur porte-avions qui prendra la suite du Charles-de-Gaulle.

Ce vaisseau est annoncé pour 2040, l’avion naval du SCAF étant prévu pour 2050. Au-delà des conjectures sur les échéances, les budgets, l’édifice européen du projet SCAF, une composante aérienne portera bien la stratégie de dissuasion aux côtés d’une force océanique d’engins balistiques. La feuille de route est fixée jusqu’aux années 2080. Sur décision de Jacques Chirac, la force de frappe a recours à la simulation pour garantir le fonctionnement des charges, un travail scientifique confié au CEA qui anime à cette fin un calculateur géant, une machine radiographique et le laser Mégajoule, un monumental instrument au sud de Bordeaux. La connaissance de la physique des armes s’appuie sur les résultats enregistrés lors des 210 essais nucléaires réalisés par le CEA, le premier en février 1960 et le dernier en janvier 1996.

La simulation est l’un des postes de dépense les plus élevés de la dissuasion, presqu’autant que pour les sous-marins. Ce programme de recherche a des applications civiles, dans l’énergie, la recherche aéronautique et le numérique. Ainsi formaté, la force de frappe répond à un principe de stricte suffisance, ce qui signifie qu’il n’existe plus guère de marge de manœuvre pour en diminuer le coût, or changement radical de posture.

En juin 2001 devant l’Institut des Hautes études de défense nationale à l’École militaire, Jacques Chirac ajoute les cibles militaires ou politiques aux scénarios de riposte. Il met également en conformité la force de frappe avec le droit international de l’atome en actant l’adhésion de la France au Traité d’interdiction complète des essais. Par ce geste, il s’inscrit dans la continuité de l’entrée au Traité de non-prolifération qui fut décidé en 1992 par François Mitterrand, son prédécesseur et renforce notre position de membre permanent au conseil de sécurité de l’Onu.

Ces principes ont traversé les cycles géopolitiques, au point que d’un point de vue sociologique, cette ambition ait dépassé le seul objectif de défense face à la menace de la guerre froide. Mais voici 2022 et depuis l’Ukraine, le spectre d’une grande guerre.

 

Les époques changent, la dissuasion reste

Comme stratégie de défense, la dissuasion made in France présente une grande continuité sous la Cinquième République : la défense des intérêts vitaux, une mission confiée à une force taillée selon une posture reposant sur trois piliers : la suffisance, la permanence, la crédibilité opérationnelle. Le dispositif est au sommet de l’architecture de défense. Presque toute la grammaire française de l’atome est écrite au lendemain d’Hiroshima et de Nagasaki ! L’amiral Raoul Castex en écrit les premières lignes dès octobre 1945 dans la revue Défense Nationale. L’article tombe bien : le gouvernement signe au même moment le décret portant création du Commissariat à l’Énergie Atomique.

C’est une révolution stratégique qui introduit la notion d’équilibre de la terreur et donc le principe de suffisance : « le nombre compte peu » devant la puissance des nouvelles armes. La « bombe » devient dissuasion. Ils se nomment Ailleret, Beaufre, Gallois, Poirier, ce sont les généraux qui ont travaillé le lien entre stratégie et atome. L’édifice technologique se combine à une construction intellectuelle multidisciplinaire tout aussi ambitieuse. Dès les années 1950, Charles Ailleret se lance dans la démarche, précise la notion et ajoute avec l’appui du général de Gaulle, l’idée d’un dissuasion « tous azimuts ». Les choix techniques, formats et performances se sont conformés à leurs conclusions, les arbitrages étant fixés en Conseil de défense sous la présidence du chef de l’État. Au Parlement de débattre de la question.

Nous devons au capitaine de vaisseau Lars Wedim et à François Géré d’avoir synthétisé cet édifice dans leurs livres Marianne et Athéna et La pensée stratégique française contemporaine (éd. Economica). La continuité s’observe aussi dans les institutions de la Cinquième République qui a tous les traits d’une monarchie nucléaire élective en tissant un lien quasi divin entre le président et le pays via le suffrage universel direct. Les modifications de doctrine ne se produisent qu’à la marge. C’est ainsi que l’arme nucléaire tactique déployée pour stopper une agression terrestre est requalifiée de préstratégique, ceci à la demande de François Mitterrand.

Quand bien même elle viserait des forces adverses, leur vocation est de montrer une détermination et de restaurer la dissuasion par un exercice potentiel de frappes limitées. François Hollande l’avait rappelé dans son discours sur la dissuasion en février 2016. Cette mission est assurée aujourd’hui par les ASMP-A lancés par des Rafale. Emmanuel Macron a confirmé ce schéma. Si l’arme aérienne est également calibrée pour une riposte stratégique, comme démontré lors des exercices Poker, elle permet d’épargner aussi le (les) sous-marins en patrouille dédiés à la frappe en second.

 

Une légitimité renforcée

On est au cœur du paradoxe comme l’exprime si bien le symbole des Forces aériennes stratégiques, une épée maintenue dans son fourreau mais tenue par un gant d’acier. Cette arme nucléaire souveraine étend autour de nous un espace de sécurité et invite au partenariat et à la négociation.

Le pays sanctuarisé, la posture s’enrichit d’un engagement auprès des alliés, ceci au titre du principe de sécurité collective prévu par l’Otan (l’article 5) et l’article 42 de l’Union européenne. Le concept nucléaire français est d’autant plus pertinent que son élaboration a profité de la liberté de pensée et de débat comme seul un pays démocratique sait l’accorder, un exercice intellectuel, qui au fond, n’a pas cessé depuis les premières réflexions d’Albert Camus à l’annonce d’Hiroshima en août 1945. Détaché de ses volets technologiques, le champ de réflexion devient philosophique.

Depuis février 2022, la guerre en Ukraine est venue consolider la légitimité de la dissuasion et son articulation en deux composantes. C’est ainsi qu’elle doit s’inscrire dans les réalités des guerres de haute intensité. Rejoignant l’arme aérienne et la marine, la situation interpelle directement l’armée de Terre qui a inscrit cette donnée dans son nouveau concept d’emploi. Édité en 2021, le document prévient que « les armées doivent activement se préparer […] à prendre toute leur place dans une manœuvre interalliée à dimension nucléaire ». Une formule similaire pouvait se lire dans « Le scénario 6 » du Livre Blanc 1994, le chapitre consacré au retour éventuel « de la menace majeure ». Une conclusion s’impose : les vecteurs stratégiques auront donc à manœuvrer dans un contexte de densification des défenses.

C’est tout l’enjeu, entre autres, des recherches dans la propulsion hypersonique. Tout en consolidant le nucléaire, la défense entrevoit déjà qu’il faut dès maintenant se concentrer plus encore sur les forces conventionnelles, d’autant que celles-ci ont aussi à protéger la force de frappe. Impact immédiat : l’armée conventionnelle est configurée pour agir dans le haut du spectre des opérations. Est-il nécessaire dès lors de sortir du cadre fixé en 1958 par Charles de Gaulle, tant la dissuasion nucléaire est un absolu apte à couvrir les pires situations à l’adresse des menaces majeures mais aussi des États proliférant ?

  1. Philippe Wodka-Gallien. Institut français d’analyse stratégique. Ancient auditeur de l’IHEDN (47è Session nationale Armement – Économie de défense). Prix Vauban 2015 pour son livre Essai nucléaire, la force de frappe française au XXIe siècle édité chez Lavauzelle. Auteur du récent ouvrage, La dissuasion nucléaire française en action, dictionnaire d’un récit national, éditions Deccopman
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  • Rien n’est moins sûr que la dissuasion nucléaire fonctionne encore avec Poutine!
    Ses rêves fous de restaurer la grande Russie impériale peuvent très bien lui faire franchir le point de non retour s’il estime que l’anéantissement nucléaire est le prix à payer ( et à faire payer à ceux qui voudraient s’opposer à ses délires de grandeur en utilisant la dissuasion nucléaire avec un coup de retard!).
    On ne peut qu’être très pessimiste sur l’avenir de l’humanité vu l’évolution de la situation actuelle.

    -7
    • Mon commentaire ayant récolté un moins 1 , j’en conclus qu’il y a au moins un lecteur optimiste ce matin sur Contrepoints!

      -2
  • Cet article parait « optimiste » quant à nos équipements. Il me semble que notre arsenal soit comme nos centrales, disons un peu dépassé. Les simulations restent des simulations, ont-elles été améliorées grâce au CERN par exemple ? La dissuasion telle que nous l’avons définie s’applique-t-elle encore ailleurs dans le monde ?
    Si nous pensons que notre armée est encore « au top », on risque de déchanter si par malheur, nous devions assurer une défense de notre territoire. On a déjà vu ça dans d’autres domaines…

  • Comme disait Jean Yanne, avec la bombe la France est devenue une petite Amérique alors qu’ elle avait tout pour être une grande Monaco.

  • La dissuasion n’est crédible qu’en présence d’un équilibre technologique. Le premier qui est capable d’intercepter les missiles de l’adversaire peut tout se permettre. On saura détecter et détruire des missiles balistiques (relativement lents et prévisibles) avant les planeurs hypersoniques (rapides et pilotables). Le premier qui aura une avance confirmée dans ce domaine peut être très tenté de profiter de cette fenêtre d’opportunité.

    • Quel que puisse être l’équilibre technologique entre les parties adverses, il semble de plus en plus illusoire qu’il existe un moyen fiable d’arrêter TOUS les missiles, qu’ils soient balistiques traditionnels ou hypersoniques. Vu la redondance des moyens de destruction, même si seuls quelques missiles échappent à la destruction en vol, le résultat final risque bien d’être la destruction intégrale des belligérants et la fin de l’humanité! Je sais, je suis un incorrigible pessimiste, mais aussi un gars prudent et réaliste quant aux chances que l’on aurait si un cinglé appuyait sur le bouton!

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