Ukraine : le drôle de comportement des marchés

La baisse anecdotique des marchés d’actions interroge, seulement – 2 % depuis l’invasion russe en Ukraine. Pourquoi l’investisseur fait-il comme s’il savait déjà que les choses allaient bien se terminer ?

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Marchés financier bourse (Crédits : Rafael Matsunaga, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

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Ukraine : le drôle de comportement des marchés

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 18 mars 2022
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Mais pourquoi donc les marchés d’actions baissent si peu alors que l’Europe va si mal ?

Commençons par l’explication la plus fantaisiste : l’investisseur sait des choses que nous ne savons pas. Par exemple, il sait que l’Ukraine et la Russie vont finir par se mettre d’accord, et que la désescalade va bientôt commencer. Dans ce cas, l’investisseur n’a effectivement aucune raison de fuir le marché d’action comme « un vanneau ayant encore sur la tête la coque de son œuf » (Horatio dans Hamlet).

C’est l’hypothèse de l’investisseur omniscient. Cette hypothèse dit que tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe des anges ou sur l’âge du capitaine, se trouve déjà dans le prix des actifs financiers. Il y a déjà tout ce qu’il faut dans le prix, rien à jeter : dans le cochon tout est bon, comme dirait l’autre. L’investisseur pratiquant usera alors de sa langue vernaculaire pour raconter tout cela avec les mots qu’il faut : efficience des marchés, absence d’opportunité d’arbitrage, anticipations rationnelles…

Je sais rien mais je dirai tout

Et donc, si les marchés baissent si peu alors que tout va mal, c’est probablement que tout ne va pas si mal ? Puisque c’est le prix qui le dit ! Cette manie de faire dire aux prix ce qu’ils ne peuvent pas savoir est typique de la finance de marché. La torture obéit aux mêmes biais. Ceux qui ne savent rien finissent souvent par avouer quelque chose, abrutis par la souffrance. De la même façon, la finance triture la donnée dans tous les sens afin de la faire parler, convaincue que le prix sait quelque chose.

Et il faut dire qu’aujourd’hui, nous disposons d’instruments de torture extrêmement efficaces : le machine learning capable de faire parler le Big Data. On use alors de tous les algorithmes possibles pour extraire de l’information d’une masse de données qui n’a peut être rien à dire, mais qui finira par avouer quelque chose. Les excès de telles pratiques ont déjà été révélés : on appelle cela le déluge des corrélations.

Bref, toute cette lecture donne un pouvoir exorbitant aux prix, qui n’en demandaient pas tant. En effet, à l’origine les prix n’avaient pour seule ambition que d’être le point de rencontre d’une offre et d’une demande. C’est l’investisseur croyant qui a fait du prix cette espèce de statuette vaudou capable de représenter tout l’esprit d’une entreprise, d’une économie.

Même l’ignorant échoue

Ainsi, l’hypothèse de l’investisseur omniscient qui sait des choses que les autres ne savent pas, nous parait difficile à supporter. Mais remarquons que l’hypothèse inverse de l’investisseur ignorant n’est pas facile à supporter non plus. En effet, si l’investisseur ne sait pas, alors nous avons aussi un problème pour expliquer la si faible baisse des actions depuis l’invasion russe. Pourquoi l’investisseur reste t-il aussi hébété ? Peut être est-il tétanisé face à la crise géopolitique la plus importante depuis la Deuxième Guerre mondiale en Europe ? Ou bien souffre-t-il d’analgésie, cette incapacité à avoir mal ?

D’ordinaire, l’investisseur se montre pourtant très averse au risque, or là on pourrait se dire qu’il est servi avec la guerre en Ukraine. Cette aversion pour le risque, il l’exerce en réclamant ce que l’on appelle une prime de risque : il s’agit du supplément de rendement promis s’il accepte d’acheter une action plutôt qu’un actif sans risque. Concrètement, l’investisseur dira : « OK, j’achète, mais à condition que le prix d’achat soit bien plus bas que le prix actuel, car je ne suis pas certain de m’y retrouver à la fin ». Or, là on ne peut pas dire que le prix d’achat soit bien plus bas : – 2 % seulement.

D’ailleurs, le mot risque est trop faible, on doit plutôt parler d’inconnu. En effet, l’investisseur a l’habitude du risque économique, il sait comment réagir face à ce risque. Mais le risque lié aux conséquences d’une guerre, c’est l’inconnu. On parlera alors d’une aversion pour l’ambiguïté de l’investisseur, beaucoup plus forte que la traditionnelle aversion pour le risque. Mais cela ne change rien à notre affaire. Averse au risque ou à l’ambiguïté, l’investisseur ne semble pas plus frileux que cela, malgré le contexte.

Bref, puisque l’investisseur ne semble ni omniscient, ni ignorant, il ne reste que deux hypothèses pour justifier son comportement d’apparence si serein sur les actions. Soit il est aveugle, et avance sans voir le danger. Soit il est complètement stupide, et alors tout est permis. Curieusement, ces deux hypothèses fonctionnent pour expliquer les crises financières de 2000 (bulle tech.) et 2008 (bulle des subprimes).

Bon il semblerait quand même que l’hypothèse de l’investisseur stupide recueille davantage de suffrages. En effet, l’investisseur aveugle a au moins le réflexe d’avancer prudemment, en tâtant un peu le terrain. L’investisseur stupide n’est pas aussi précautionneux. Il voit bien l’Europe tutoyer le néant en Ukraine, mais se convainc assez rapidement que tout cela finira bien, pour une raison qui m’échappe.

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  • Je dirais que le conflit ne touche pas toutes les sociétés de la même manière. On sait que certaines sont très exposées mais pas toutes et comme ce sont des entreprises mondiales la « perte » est relative. Tant que la France n est pas officiellement en guerre et que ça se « limite » à la Russie tout va bien. Le problème sera d’une autre ampleur si des pays tiers commencent à prendre officiellement parti pour la Russie. A force de vouloir clarifier la position de Pékin, les US prennent le risque de faire effondrer l économie mondiale.

  • Habituellement, les cours font la moyenne entre les scénarios optimistes et les scénarios pessimistes. Aujourd’hui, il n’y a plus que les scénarios optimistes, pondérés par le choix que peuvent faire certains investisseurs de profiter des fonds plutôt que de les conserver investis. Les scénarios pessimistes ne sont plus que deux, la 3e guerre mondiale ou le retour un siècle en arrière. A quoi bon vendre si de toute façon demain on sera tous morts ? Il vaut mieux acheter ce qui pourrait bien se comporter si on en réchappe, et faire une croix sur les scénarios pessimistes.

  • Il y a une autre hypothèse : la baisse est forte par rapport à la valeur que les actions devraient avoir s’il y a une forte anticipation d’inflation. Une action représente en effet un actif « réel » (un morceau d’usine) qui logiquement change peu en valeur réelle mais augmente fortement en valeur nominale quand la monnaie se déprécie. Et si malgré la forte inflation anticipée la valeur nominale ne baisse que de 2%, cela veut dire que la valeur en monnaie constante a baissé encore plus, ce qui dans la situation actuelle est logique puisqu’il va y avoir des actifs à déprécier, des chaines de production internationale perturbées et un impact sur le commerce.

  • L’investisseur « stupide » a peut être compris ce qui suit:
    L’Europe ne peut se passer des matières premières russes
    Les sanctions vont surtout nuire à l’Europe et très peu à la Russie
    Conséquence : la Russie ne peut qu’obtenir ce qu’elle demande: neutralité et régionalisation de l’Ukraine
    Ce conflit n’aura donc peut être duré que six mois
    L’inflation va continuer de plus belle et renforcer la valeur des actifs

    • C’est le scénario que je prévois. Le ukrainiens vont souffrir, mais on s’en fout, et les sanctions, surtout si elles touchent des grosses entreprises françaises seront levées. Il faut se rappeler du capitalisme de connivence, ces grosses boites contrôlent les politiques, si les sanctions font trop mal elles seront levées. Par contre lutter contre l’inflation, ça jamais, il faut bien que l’état trouve de l’argent, mais les grosses boites peuvent supporter l’inflation car souvent ce sont elles qui créent les prix.

  • Nous sortons à peine d’une crise, la covidienne, dans laquelle les petits malins, ceux qui ont investi au printemps 2020, se sont enrichis.
    Je veux bien aussi supposer, en sus de toutes les bonnes explications fournies ci-dessus », que ce « modèle » serve encore de guide pour l’investisseur. Et donc que les bourses sont portées par des acheteurs qui escomptent une valorisation significative une fois la crise finie. D’autant que pour l’instant, les planches à billets des économies occidentales continuent de tourner.

  • Le comportement des marchés semble au contraire plutôt logique, vous parlez d’une baisse de 2% depuis l’annonce du conflit, sauf qu’il existait déjà avant de nombreux signes que ce conflit risquait de se produire, le marché en avait tenu compte comme le montre la baisse importante qui avait eu lieu au cours des mois précédents (en particulier justement en Russie et les autres pays exposés). C’est donc en fait une excellente illustration du célèbre adage « buy the rumor, sell the news » (dans le cas de l’anticipation d’une nouvelle positive, en l’occurrence nous sommes dans le cas inverse d’une nouvelle négative, le marché a donc logiquement vendu la rumeur de guerre et se stabilise lorsque la nouvelle est annoncée). Ce que valorise le marché à présent, c’est l’évolution de la situation sur les trois prochains mois, il anticipe toujours. Lisez à ce sujet les analyses du milliardaire de la finance Ken Fisher.

  • ça commence à faire quelques années déjà que les marchés agissent de façon bizarre avec des capitalisations qui n’ont rien à voir avec les productions des entreprises. C’est tout pour le profit à court terme avec une grosse récompense aux actionnaires.

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