Canada : les libéraux méritent mieux qu’une confusion avec l’extrême droite

La manifestation des camionneurs et la montée d’Éric Duhaime au Canada illustrent le besoin de distinguer plus clairement le libéralisme de la droite politiquement incorrecte.

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Canada : les libéraux méritent mieux qu’une confusion avec l’extrême droite

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 1 mars 2022
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Le blocage des rues d’Ottawa par des camionneurs a fait le tour du monde. Des articles sympathisants y ont été diffusés sur Contrepoints. C’est arrivé à un moment où l‘appui aux restrictions sanitaires était en chute libre au Canada. La valeur mise en avant par les manifestants est la liberté. Au Québec, une personnalité-clé du courant de pensée libertarienne, Éric Duhaime, en a profité pour augmenter significativement son appui dans l’opinion publique. La nouvelle a créé une onde de choc car il représente désormais la principale opposition au gouvernement parmi les francophones.

Les élites médiatiques ne peuvent plus simplement rire de lui ou le traiter d’irresponsable, car sa défense des droits civiques, mais également de la liberté de concurrencer l’État en matière de santé, devient de plus en plus séduisante dans l’opinion publique.

Leur approche a donc changé. Désormais, Éric Duhaime et tous ceux qui sympathisent avec les thèmes libertariens sont devenus des personnes raisonnables qui se font les idiots utiles de l’extrême droite raciste, bigote, violente, antidémocratique, complotiste, pro-vie et homophobe importée des États-Unis, de Fox News et de Donald Trump (ici, ici et ici).

Une réponse commune parmi nous est de réduire ce discours à une tactique de manipulation des élites étatistes. Deux des contributeurs canadiens à Contrepoints ont cette approche (ici et ici).

Des liens entre libéralisme et droite rétrograde

Bien que libertarien et contributeur de Contrepoints, je suis d’avis différent.

Au Canada et aux États-Unis, il existe des liens réels entre le libéralisme et une droite rétrograde peu fréquentable. Cette relation nuit à la cause de la liberté. S’en distancer est essentiel à toute prétention d’en étendre le support au-delà d’un public cible d’hommes blancs fortunés patriotiques aimant la controverse.

Quelques faits

Lors des manifestations à Ottawa, la présence de drapeaux nazis et confédérés a été relayée de façon virale. Un des organisateurs, Pat King, pense qu’il y a un plan de remplacement des Blancs par les élites et a déjà parlé de renverser le gouvernement par les armes. Le groupe Canada Unity a rêvé de destituer un gouvernement démocratiquement élu au moyen de ces blocages avec l’appui de la gouverneure générale. Le principal média d’une bonne partie de ces individus est Rebel News, qui a notoirement surfé sur la peur des musulmans et donné, par le passé, du temps de parole à des néo-nazis. La présence des signes de l’alt-right américaine, combinés à l’appui de Donald Trump (ici et ici), sont venus s’additionner à tout cela.

L’agression physique d’un journaliste est venue alimenter davantage cette impression d’une foule violente. Des minorités visibles d’Ottawa rapportaient sur Twitter des témoignages d’intimidation liés à leur origine ethnique (et toi, tu es Chinoise ? associé à plusieurs comportements agressifs).

Plusieurs libertariens sympathisent avec cette droite pour qui le féminisme, les bénéficiaires de l’assistance sociale et/ou l’immigration constituent des problèmes majeurs, qui pensent qu’un gouvernement progressiste démocratiquement élu est une dictature commandée par une conspiration frauduleuse de forces étrangères à la Nation.

Hermann-Hoppe défend qu’une société de libre-marché aurait l’avantage de permettre une discrimination naturelle de groupes décadents. Stephan Molyneux mobilise une large audience de trolls en mélangeant la défense de la liberté face à l’État avec les thèmes de l’alt-right américaine : les féministes, les wokes, les immigrants seraient les responsables de la croissance de l’État-providence.

Tom Woods, animateur d’un podcast populaire et disciple de Hans-Hermann Hoppe, accorde aussi beaucoup de temps d’antenne à critiquer les dérives de la cancel culture dans les universités, en plus de défendre la thèse selon laquelle les États confédérés ne se battaient pas pour l’esclavage, mais pour la liberté constitutionnelle face à Washington.

Curieux mélange culturel

Au Québec, Éric Duhaime incarne parfaitement cette droite libertarienne qui mélange liberté individuelle et défense de l’homme blanc fortuné contre les guerres culturelles de la gauche. Il a fait carrière dans les radios de la ville de Québec, pour qui défier la rectitude politique est une marque commerciale. Il y est allé de déclarations compromettantes qu’il doit maintenant défendre. Par exemple, il a défendu que déposer une tête de porc à la porte d’un musulman n’est pas un acte haineux, mais juste une blague. Il a affirmé que le nombre de votes devraient être dépendant des taxes payées.

Au sein de son parti, il doit régulièrement se défendre, en conférence de presse, des déclarations maladroites de ses militants, qui y vont de comparaison entre François Legault et Hitler ou encouragent les camionneurs à venir intimider la députée de la ville de Québec, juste parce qu’elle évoque une ancienne tuerie haineuse visant les musulmans.

En congrès, une politique a été adoptée selon laquelle l’immigration doit être compatible avec les valeurs de notre civilisation, insinuant par là que certaines origines ethniques peuvent être douteuses sur le plan de l’éthique et donc indésirables.

Différence entre liberté et droite politiquement incorrecte

Ces liens n’ont pas de fondement logique. Le libéralisme français traité sur Contrepoints est différent. Le ton y est plus poli et moins outrancier. Aux États-Unis, un media libertarien comme Reason Magazine occupe davantage le centre sur les conflits culturels. Le rapport à la qualité de l’information y est plus strict. Au Québec, c’est différent.

Ceci dit, la liberté individuelle est bénéfique aux femmes, aux minorités visibles, aux immigrants et aux pauvres si elle est défendue constamment de façon cohérente. Le fortuné paie beaucoup de taxes, mais il en bénéficie aussi, puis il réussit souvent à en transférer les coûts à d’autres. Par exemple, les défenseurs du libéralisme économique croient fondamentalement que le développement du libre-marché solutionne et ne crée pas les problèmes sociaux.

Contrairement aux apparences, la construction de l’État-providence est largement le fait d’hommes blancs fortunés. À titre d’exemple, il est commun de penser que le financement du système de santé via une taxation progressive constitue une demande provenant des pauvres. Pourtant, David T. Beito a illustré comment, aux États-Unis, ce sont les médecins (blancs) qui ont milité pour ce mode de fonctionnement car ils n’appréciaient pas les prix que les pauvres, coalisés en groupe d’achats, leur offraient.

Le droit d’émigrer puis de commercer librement entre pays sont d’ailleurs probablement les libertés individuelles les plus à même de combattre la pauvreté extrême de différentes régions du monde, ainsi que la discrimination. C’est à cette liberté fondamentale que s’attaquait Donald Trump. Pour quiconque s’y attarde attentivement, ces thèmes sont centraux dans la pensée d’auteurs libéraux/libertariens comme Milton Friedman et Thomas Sowell. Selon eux, le commerce avec l’étranger, le libre-marché et l’immigration sont des libertés essentielles au progrès humain et à la réduction de la pauvreté sans considération pour la race et le genre. Ce sont des lois populaires, bien souvent nationalistes, qui y font obstacle.

Nombreux sont les libertariens et les lecteurs de Contrepoints qui partagent les réflexions de cette section. Cependant, ils peuvent être complaisants envers la droite politiquement incorrecte, qui n’est pas perçue comme extrême. Chaque groupe a son défaut ou son débordement. De plus, nombreux parmi nous pensent que la cancel culture, les wokes et le féminisme exagèrent. Bref, nous ne voyons rien de bien dangereux dans cette droite, comparé aux menaces venant de la gauche et y voyons donc un allié utile. Il ne nous apparaît donc pas problématique d’être associé à elle lorsque nous soutenons la manifestation de camionneurs à Ottawa.

La réalité de la discrimination

Jusqu’à récemment, j’étais un tel libertarien doutant de la gravité de la discrimination fondée sur la race et le genre (ici et ici). Je croyais qu’il s’agissait surtout d’un homme de paille agité par l’agenda socialiste. Cependant, plus j’ai dialogué avec ceux pour qui c’est une réalité, plus j’ai fini par changer ma compréhension.

Le concept de micro-agression suppose que tout un ensemble de comportements apparemment banals aux yeux de l’homme blanc fortuné ne le sont pas pour d’autres groupes et finissent par devenir très pénibles. Par exemple, je me souviens de la fois où deux hommes bruyants d’apparence latine s’étaient assis à côté de moi. Je m’en suis craintivement écarté, comme s’ils allaient me voler. Les deux se sont sentis offensés et me l’ont fait savoir. Honnêtement, j’avais un préjugé et je l’ai reconnu.

Les femmes peuvent être lasses d’être draguées ou sifflées dans la rue, d’entendre des explications pédantes sur des sujets dont elles sont expertes, d’être traitées par des séducteurs comme des êtres fragiles et vulnérables, d’avoir l’air impolies ou rigides dès qu’elles affirment trop fortement une opinion. Les minorités visibles nées dans un pays blanc détestent qu’on leur demande d’où elles viennent, et constatent la différence de comportements de policiers envers elles.

En classe, elles peuvent avoir la sensation d’être ignorées lorsqu’elles lèvent la main. Ce genre de micro-agression peut exister même dans de petits détails subtils comme la réaction des Blancs dans une épicerie bondée. Elles peuvent sentir que c’est à elles de s’écarter. Récemment, une femme musulmane m’a récemment raconté qu’un inconnu lui avait craché au visage.

Ce sujet n’a pas de lien logique avec le libéralisme. Un libéral/libertarien peut reconnaître l’existence de ces réalités, mais croire qu’elles se règlent mieux en dehors de la sphère législative. Ce sont les conservateurs et les nationalistes qui en font toute une histoire, puis les socialistes qui en profitent lorsque nous sommes assez imbéciles pour se joindre à eux.

Si comme ils disent, les wokes menacent des libertés, c’est surtout celle des hommes blancs fortunés du milieu de l’enseignement comme Jordan Peterson, qui veulent pouvoir raconter ce qu’ils veulent sans se préoccuper des sensibilités de leurs élèves. Et ce sont probablement des individus comme lui qui demanderont à l’État une protection contre leurs détracteurs.

Leçon pour le libéralisme/libertarianisme

Dans un contexte où la position libertarienne sur la pandémie gagne en popularité au Canada, il est nécessaire de prendre au sérieux l’accusation d’affiliation à l’extrême droite, puis d’éviter de s’afficher avec le genre d’excentriques offensants qui se trouvaient à Ottawa.

La liberté est populaire lorsqu’elle ne se résume pas à celle de l’homme blanc fortuné et à la préservation de sa sensibilité patriotique. Elle est populaire si elle s’étend aussi à celle de la personne âgée séquestrée dans sa chambre par les autorités, à celle du jeune en proie à des idées suicidaires à cause de son isolement, à celle du petit entrepreneur qui perd son commerce, à celle de groupes minoritaires pour qui la résistance au vaccin est liée aux traumatismes causés par des autorités médicales blanches (au Canada, les autochtones ont cette méfiance), à celle de monsieur et madame tout le monde qui paie sans cesse plus cher son épicerie et son essence parce que la gestion de la pandémie s’est faite en imprimant trop de dollars, à celle d’étrangers venant au Canada améliorer leur sort, puis à celle de leurs enfants dont les libertés importent moins parce qu’ils ont une origine et une couleur de peau suspecte.

Éric Duhaime est un libertarien qui gagne en popularité au Canada. Les sondages révèlent cependant que son électeur typique est un homme blanc fortuné. Son sort et celui des valeurs libertariennes s’articulent autour de cette réalité.

Nous avons deux choix.

Continuer à courtiser cet électeur typique un peu embêtant à défendre lors des conférences de presse, en espérant miraculeusement que tout cela nous fera gagner des élections.

Adapter notre discours en prenant nos distances face à la droite politiquement incorrecte et conservatrice pour aller convaincre le reste de l’électorat.

Au final, l’homme blanc fortuné y gagnera au change.

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  • Encore un petit effort, et vous finirez par justifier les mesures prises par nos dirigeants en matière « sanitaire » au motif qu’elles aussi ont pour objectif d’éliminer toute forme de discrimination.

    -2
  • Quand je vois comment bon nombre de « libéraux » confondent étatisme et socialisme, libéralisme et « libéral-conservatisme », ou encore pensent que Koenig est un affreux étatiste, je vous souhaite, je nous souhaite « Bon courage ! ».

  • En suisse le seul parti qui défend réellement le libéralisme c’est l’UDC maintenant classé « d’extrème-droite ».
    Nos sociétés se sont totalement bureaucratisées et ont dérivé à gauche, y compris en suisse ou l’état est devenu le premier employeur du pays. Le PLR, le parti libéral radical défend de plus en plus les imbécilités de la gauche; les gosplan apocalyptiques, le financement des médias, les mesures covid et maintenant ils viennent de jeter 100 ans de neutralité aux orties parce que la situation en Ukraine est « exceptionnelle ».
    Du jamais vu depuis 1815 !
    « Les temps facile font les hommes faibles…. »

    -1
  • Pour moi les libertariens sont des intellectuels perdus dans leurs constructions alambiquées qui ont de nombreux point commun avec la gauche. Ils défendent certaines âneries, woke, considèrent que chaque humain est interchangeable et ils ne « voient » tout simplement pas que l’immigration massive du sud a servi à la gauche pour transformer le pays en bureaucratie socialiste en plus d’éliminer la droite pro-libre marché et pro-capitaliste. Ils ne « voient » pas non plus qu’il n’y a aucun « droit libéral » à venir dans un village pour vivre au crochet des habitants.
    .
    Ce sont pour la plupart de bon bourgeois blanc qui ne font que 1% ou 2% parce que leurs modèles sont inapplicable en vrai et aussi parce que les prolétaires et les « racisés » comprennent tous le bon sens d’avoir une nation, une culture, des traditions et des frontières, ce sont eux qui vivent le vrais « multiculturalisme » (et pas celui des élites).
    Les vrais libéraux fonctionnels le comprennent aussi, ils sont très libéraux économiquement et raisonnablement libéraux socialement. La Suisse des années 80, on pourrait dire.
    .
    La France s’effondre, en partie à cause de l’immigration qui détourne des millions de gens du libre-marché et coûte des sommes folles en logement « sociaux », travailleurs « sociaux », associations « sociales », bureaucratie « sociale », aides « sociales » et ils refusent toujours de voir le problème ce qui en fait les meilleurs alliés des socialistes contre des gens beaucoup plus libéraux « a la suisse » comme Zemmour.

    -2
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