L’inflation zéro et la norme de productivité en contraste

Il y a un contraste entre les arguments des partisans d’une norme de productivité et les arguments des partisans de l’inflation zéro.

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L’inflation zéro et la norme de productivité en contraste

Publié le 20 février 2022
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Reprenons là où nous nous sommes arrêtés la dernière fois, en établissant un contraste entre les arguments des partisans d’une norme de productivité et les arguments des partisans de l’inflation zéro.

L’inflation zéro n’est pas la panacée

Quelques exemples montrent cependant que l’inflation zéro n’est pas une panacée. Par exemple, un choc de productivité laisse les taux d’équilibre de salaire relatifs inchangés mais a des effets secondaires si étendus sur les prix relatifs qu’ils nécessitent une modification du prix d’équilibre de chaque bien. Une règle de stabilité du niveau des prix exigera un ajustement de chaque prix, y compris des taux de salaire monétaires. En revanche, une norme de productivité exige une modification du prix de chaque bien mais n’exige aucune modification des salaires. Les considérations en termes de coût d’étiquetage semblent donc offrir des raisons claires de préférer une norme de productivité à une inflation zéro comme moyen de maintenir l’économie réelle sur son chemin naturel.

Faisons un petit tour de la question :

La réticence des vendeurs à baisser les prix 

Les changements de prix monétaires sont susceptibles de coûter moins cher lorsqu’ils sont liés à des changements de productivité, car ces derniers impliquent souvent des changements dans les coûts de production unitaires. Ces baisses de prix sont plus indolores, et les entrepreneurs sont même incités à réagir à ces gains de productivité en diminuant leurs prix, puisque c’est un résultat des processus de marché que de chercher à se démarquer de ses concurrents par une concurrence par les prix ou la qualité. L’ajustement est donc plus direct dans le cas d’un changement de productivité que dans le cas d’un changement de demande de monnaie.

Yeager ne partage pas ce point de vue et affirme que, comme toute augmentation de la productivité s’accompagne généralement d’une demande accrue d’encaisses monétaires réelles, une expansion monétaire visant à stabiliser le niveau des prix à mesure que la productivité progresse ne sert qu’à répondre à la demande du public pour des services d’intermédiation accrus, en évitant une demande excédentaire temporaire de monnaie et une rupture connexe dans le flux des dépenses. Cela permet soi-disant d’éviter les effets de liquidité du marché des prêts et de maintenir les taux d’intérêt réels à leur niveau naturel.

Mais Yeager ne tient pas compte de la tendance rapide, voire immédiate, des prix à la production à réagir aux changements de productivité (c’est-à-dire de coût unitaire). En d’autres termes, il ne tient pas compte de la façon dont les changements de la demande d’encaisses monétaires réelles occasionnés par les innovations, qui augmentent la productivité, sont pris automatiquement en compte par la baisse des prix et bien avant toute réponse possible de la politique monétaire. On pourrait aussi dire que dans le cas de cette “déflation productive”, l’effet d’encaisse réelle décrit par Arthur Pigou joue son rôle (on parle aussi d’effet Pigou).1

Les erreurs de perceptions monétaires

Pour revenir aux soucis tels que ceux engendrés par les erreurs d’extraction de signal de Robert Lucas, une norme de productivité serait moins encline à laisser ce genre d’illusion monétaire se produire, puisque les changements de productivité se reflètent dans les prix des biens et des services. C’est une nécessité que les prix puissent changer en cas de changement de productivité négative et vice-versa pour refléter les raretés relatives changeantes. (sur le rôle que joue les prix, cf mon article À quoi servent les prix ?)

Par exemple, une stabilité des prix n’empêche pas l’émergence d’un cycle économique en cas de gains de productivité, car le niveau des dépenses globales est artificiellement stimulé (comme les économistes autrichiens, ou d’autres économistes comme Dennis Robertson, l’ont soulevé durant les années vingt aux États-Unis. (cf mon article La crise revient, les vieux sophisme économiques aussi)

L’effet d’extraction implique dans ce cas que les individus et entrepreneurs confondent les encaisses monétaires supplémentaires émises comme un véritable revenu supplémentaire, engendrant un boom qui finira par s’effondrer. (sur le signal d’extraction, de nouveau Comprendre les coûts de l’inflation monétaire)

Les créanciers et les débiteurs 

Les partisans de l’inflation zéro justifient également qu’un niveau de prix stable est préférable pour les créanciers comme les débiteurs, et est donc plus juste.

Cependant, comme le soulève George Selgin, dans le cadre d’une norme de productivité, les créanciers bénéficieront automatiquement d’une partie des améliorations, tandis que les débiteurs n’auront aucune raison de se plaindre : bien que la valeur réelle des obligations des débiteurs augmente, leur revenu réel aussi, tandis que la charge nominale des paiements supportée par les débiteurs reste inchangée.

En d’autres termes, les débiteurs peuvent se permettre de payer des taux d’intérêt réels plus élevés ; ils auraient donc pu, pour autant que nous le sachions, être tout à fait heureux d’accepter le même taux d’intérêt nominal fixe si eux-mêmes et les créanciers avaient été dotés d’une prévoyance parfaite. Par conséquent, la seule raison pour laquelle les débiteurs peuvent regretter la baisse (inattendue) des prix est l’occasion manquée de bénéficier d’une alternative (inflation zéro) qui, dans ce cas, leur aurait donné un avantage artificiel sur les créanciers. La perte des débiteurs est, comme le dit Haberler (1931, p. 21), seulement lucrum cessans (un gain manqué), et non damnum emergens (un dommage à réparer)2.

Samuel Bailey (1837, p. 115-18) fait valoir ici la même chose : A prête 100 livres sterling à B pendant un an et que, dans l’intervalle, les prix chutent de manière inanticipée de 50 %. Si la baisse des prix est due à une diminution des dépenses, A obtient un avantage réel, tandis que B subit une perte équivalente. Mais si la baisse des prix est due à une amélioration générale de la productivité, le gain de A ne s’accompagne d’aucune diminution absolue de la richesse de B, car la valeur réelle accrue du remboursement de B correspond à la facilité accrue avec laquelle B et les autres membres de la communauté sont capables de produire une quantité donnée de richesse réelle. De même, si le niveau des prix devait augmenter de manière inanticipée en raison d’une réduction de moitié de la productivité, « A et B perdraient tous deux près de la moitié de l’efficacité de leurs revenus », mais « cette perte résulterait de la diminution de la puissance productive, et non du transfert d’un avantage quelconque de l’un à l’autre ».

Un autre point a été soulevé par Francis Edgeworth. Celui-ci a observé que ceux qui plaident pour la stabilisation de la valeur monétaire des dettes nominales en période de prospérité croissante « pourraient être embarrassés si le principe était étendu au cas d’une prospérité en déclin ». Si la productivité chute de manière inanticipée – comme cela peut être le cas en temps de guerre, lors d’une mauvaise récolte ou lorsqu’un cartel parvient à limiter la production d’une matière première de base – il est difficile de nier les conséquences fâcheuses, tant éthiques que pratiques, d’une règle de stabilisation du niveau des prix, car cette règle exige une contraction de tous les revenus monétaires non fixes.

En plus de conduire à une nouvelle dépression de l’activité réelle (si les prix et les salaires sont rigides), une telle règle pourrait bien avoir pour conséquence que certaines dettes ne soient pas du tout payées. En d’autres termes, certains créanciers pourraient échapper aux conséquences de la baisse de la productivité en laissant les autres supporter une charge disproportionnée. Un tel résultat est-il plus équitable que celui qui fait subir une perte à tous les créanciers ? Améliore-t-il la performance des contrats fixes, ou encourage-t-il autrement les investissements à long terme ? Sûrement pas.

L’idéal de l’information complète 

George Selgin continue en montrant que la norme de productivité serait plus compatible avec l’idéal d’information complète ; par exemple que les taux d’intérêt réels réalisés restent généralement proches de leurs équivalents en situation d’anticipation ou de prévision parfaite.

Dans la mesure où Yeager suggère qu’un taux d’inflation variable peut en fait contribuer à la réalisation d’un idéal d’information complète pour l’allocation des ressources, mon argument contredit également l’affirmation selon laquelle un taux d’inflation variable est de la pire espèce, ainsi que l’affirmation selon laquelle un niveau de prix incertain « amène les agents à commettre davantage d’erreurs qu’ils auraient autrement évitées, et donc … à avoir plus de regrets par la suite » (Dowd, 1995, p. 722 ; cf. Buchanan, 1962). La vérité est plutôt qu’un niveau de prix invariable et donc « certain » peut lui-même être une source de regret pour les agents économiques s’il reste invariable malgré les fluctuations de la productivité. Cet argument de la nécessité de la stabilité institutionnelle (ici la stabilité du niveau des prix) est un argument courant des néo-institutionnalistes et de l’École du Choix Public (ainsi que de Friedrich Hayek).

Selgin s’oppose cependant à cet argument, selon lequel la politique monétaire devrait viser à éviter les variations imprévisibles du niveau des prix.

Utiliser la politique monétaire pour stabiliser le niveau des prix n’est pas du tout comme rendre la météo plus prévisible, comme l’ont prétendu James Buchanan et Kevin Dowd (ibid.). Stabiliser le niveau des prix revient plutôt à rendre les relevés barométriques (indicateurs nominaux des conditions météorologiques) prévisibles, tout en laissant le temps lui-même aussi incertain que jamais : les mouvements du niveau des prix autorisés par une norme de productivité ne sont que des indicateurs nominaux des changements sous-jacents de la productivité. De même qu’il est souhaitable que les relevés barométriques soient imprévisibles si le temps lui-même change de façon aléatoire, il est souhaitable que le niveau des prix – un « baromètre » utile de l’évolution des coûts unitaires – soit imprévisible dans la mesure où la productivité globale change de façon aléatoire. George Selgin

La quantité optimale de monnaie de Friedman 

Le coût de l’inflation le mieux compris en termes de bien-être provient de sa capacité à agir comme une taxe sur les encaisses monétaires : étant donné que les espèces sont généralement assorties d’un taux d’intérêt nominal fixe de zéro (la monnaie, bien le plus liquide, n’est pas rémunérée par rapport aux autres actifs financiers), tout taux d’inflation positif implique un rendement pécuniaire négatif des espèces, où les pertes des détenteurs de monnaie sont des gains pour les émetteurs de monnaie (Cf, de nouveau, mon article Comprendre les coûts de l’inflation monétaire). Étant donné que sa charge est ressentie proportionnellement à la détention de monnaie, l’inflation, dans la mesure où elle est anticipée, encourage les gens à détenir une quantité réelle de monnaie inférieure à la quantité optimale (selon Friedman) et à supporter des coûts de transaction élevés correspondants. Cette réduction des soldes monétaires d’équilibre pourrait en fait aggraver le cycle économique, en réduisant l’ampleur des stocks-tampons monétaires qui servent à isoler le revenu nominal global des perturbations du flux des dépenses sur des marchés particuliers (Leijonhufvud, 1981, chapitre 6).

Une inflation positive nuit donc aux détenteurs de monnaie. Mais il en va de même pour l’inflation zéro. Comme l’a souligné Milton Friedman (1969) dans un article désormais célèbre, ce qu’il faut vraiment pour inciter les gens à détenir une « quantité optimale de monnaie », ce n’est pas une inflation nulle, mais une déflation à un taux égal au taux d’intérêt réel des obligations à court terme sans risque. Une norme de productivité, en permettant au niveau des prix de baisser séculairement à mesure que la productivité augmente, se rapproche davantage de la formule de Friedman que la stabilisation du niveau des prix et, dans cette mesure, permet de minimiser la « taxe » sur la monnaie mieux que l’inflation zéro. Néanmoins, une norme de productivité ne pourra jamais atteindre l’idéal de Friedman.

Conclusion

Nous en avons fini avec la présentation de la norme de productivité, ainsi qu’avec les arguments présentés en faveur de la norme de productivité et d’une norme d’inflation zéro. En cette période où l’inflation revient en force, il est temps que les théories qui ont été les chevaux de bataille de la lutte contre celle-ci reviennent sur la scène économique comme politique. Il est également souhaitable d’éviter de confondre une inflation qui serait due à un excès d’encaisses monétaires et celle liée à des chocs d’offres négatifs, comme nous le verrons prochainement.

  1. C’est simplement mon avis, pas un point soulevé par l’auteur.
  2. Cf Que veulent dire les expressions « damnum emergens » et « lucrum cessans » ? https://actu.dalloz-etudiant.fr/le-saviez-vous/article/que-veulent-dire-les-expressions-damnum-emergens-et-lucrum-cessans/h/fb298926bf3fc765768584bbd7f0006c.html

    « En droit français la réparation d’un dommage matériel est gouvernée par le principe de la réparation intégrale du préjudice. En vertu de l’article 1149 du Code civil (règle contractuelle, couramment transposée en matière délictuelle), l’indemnisation par l’allocution de dommages-intérêts est calculée en tenant compte à la fois de la perte éprouvée par la victime (damnum emergens) et du gain manqué (lucrum cessans). Par exemple, la réparation de la destruction d’un produit doit couvrir tant son prix d’achat (damnum emergens) que le bénéfice qu’un commerçant aurait pu retirer en revendant le produit s’il n’avait pas été détruit (lucrum cessans) »

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  • Opposer l’inflation nulle et une norme de productivité est de toute façon bâti sur du vent, puisque ces deux concepts sont mesurés par rapport à des données de consommation ou de production. La satisfaction des besoins essentiels (se nourrir, se loger, se chauffer, se soigner) et « nouveaux » (se déplacer, s’informer, se distraire) permettent de définir des paniers de produits sur lesquels on peut faire ces mesures. Mais ces paniers évoluent à une telle vitesse qu’on peut s’interroger sur leur pertinence et donc la pertinence des chiffres. L’évolution de ces paniers est elle même complexe à analyser, puisqu’elle a de nombreux facteurs (progrès techniques bien sûr, mais aussi évolutions sociétale et culturelle, et impact des décisions politiques pas toujours très intelligentes ni très évaluées.

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