Économie : à quoi servent les prix ?

Il est monnaie courante en économie que les prix, comme l’argent, soient considérés comme des instruments du mal social.
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Économie : à quoi servent les prix ?

Publié le 30 novembre 2021
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Par Marius-Joseph Marchetti.

J’ai récemment publié un article sous le titre de « L’usage de la connaissance de la société », qui fait évidemment référence au célèbre papier de Friedrich Hayek. Il m’a donc semblé tout à fait opportun de continuer sur cette lancée en décrivant le rôle majeur que jouent les prix dans toute société civilisée.

Il est monnaie courante que les prix, comme l’argent, soient considérés comme des instruments du mal social ; ils seraient viciés par la société car ils n’existeraient que pour satisfaire notre fantaisie car nous aimons l’argent. C’est la thèse des admirateurs de Jean-Jacques Rousseau. C’est ce préjugé qu’il nous faut briser.

Les prix comme vecteur d’information

Les prix sont importants non pas parce que l’argent est considéré comme primordial, mais parce qu’ils constituent un vecteur d’information rapide et efficace dans une société vaste où il faut coordonner des connaissances fragmentées. Thomas Sowell, Knowledge and Decisions

Les prix sont bien plus que cela : ils sont d’importants éléments de fourniture épistémiques. Ils ont un rôle important, quasiment civilisationnel, en ce sens qu’ils permettent aux individus de bénéficier d’évaluations diverses des biens et services dans une économie toujours plus complexe. Ils permettent de bénéficier d’une connaissance que les individus n’ont pas, et qui est véhiculée à travers le marché et la société.

Les prix des biens permettent de fournir des informations importantes à propos de leur rareté relative, c’est-à-dire le désir plus ou moins intense que les individus ont de les posséder par rapport à d’autres biens : les prix expriment une demande qui serait bien plus difficilement discernable autrement. Ils économisent de la connaissance, qui sinon devrait être acquise par des moyens techniques plus complexes.

Si, au lieu d’utiliser cette information sous la forme abrégée que lui rapporte le système des prix, il (l’ingénieur) devait s’efforcer dans tous les cas de revenir aux faits objectifs et les prendre consciemment en considération, cela reviendrait pour lui à se priver de la seule méthode lui permettant de se limiter aux circonstances immédiates, et à lui substituer une méthode qui exige que toute cette connaissance soit rassemblée dans un centre et incorporée de façon explicite et consciente dans un plan unique. Friedrich Hayek, Scientisme et Sciences sociales

Sans prix, nous serions réduits à chercher les niveaux réels des stocks de matériaux, de nous intéresser à un nombre incessant de circonstances, et d’autres choses bien handicapantes dans la formulation de nos plans. Nous tâtonnerions dans le noir (Ludwig von Mises).

Mais le caractère informationnel des prix ne s’arrête pas là. Leur structure est en elle-même importante. Et avant ça, la propriété privée des moyens de production qui en est à la base, puisqu’elle est nécessaire pour refléter la rareté relative des différents facteurs de production. Sans l’outil monétaire, tout individu est dans l’incapacité de formuler un plan. Toute communauté socialiste visant à la propriété collective des moyens de production ne peut donc fournir une quelconque forme d’économie.

Toute la structure des calculs de l’entrepreneur et du consommateur repose sur le processus d’évaluation des marchandises en argent. L’argent est donc devenu une aide dont l’esprit humain ne peut plus se passer pour effectuer des calculs économiques. Ludwig von Mises

La structure des prix fournit un ensemble d’anticipations passées (ou past expectations, selon von Mises) aux individus, qui peut les aider à coordonner et anticiper la structure futurs des prix relatifs.

Selon Peter J. Boettke les prix jouent donc trois rôles :

Un rôle ex-ante

Ils informent sur les raretés relatives passées : c’est le rôle décrit en premier. Les prix nous permettent d’éviter de chercher les limites objectives de la disponibilité des biens, en plus de s’essayer à des comparaisons en termes d’utilité dans l’échelle des préférences individuelles (impossibilité par un certain nombre d’économistes, comme Kenneth Arrow, James M. Buchanan ou Friedrich Hayek).

Un rôle ex-post

Le mécanisme des pertes et profits récompense les entrepreneurs qui satisfont les consommateurs et inversement : les pertes et les profits permettent d’encourager les entrepreneurs tout en les guidant vers l’usage le plus profitable des ressources afin de satisfaire les consommateurs. C’est le consommateur, le véritable capitaine de l’industrie.

Un rôle de découverte

Ils fournissent une incitation à la découverte de poches d’opportunités de profits : grâce aux prix qui se forment dans un monde de déséquilibre l’entrepreneur est guidé dans la production des biens. Durant ce processus de production, il découvre une connaissance qu’il n’avait même pas soupçonnée sur les possibilités des processus de production, la demande des consommateurs, etc. C’est une ignorance non prise en compte dans les modèles néoclassiques, car on ne peut poser le coût d’une chose dont on ignorait l’existence. C’est l’ignorance radicale décrite par Israel Kirzner, l’inconnue inconnue (the unknown unknown).

La confusion entre le problème technique et le problème économique

Nous avons vu le rôle joué par les prix : c’est un puissant quoiqu’imparfait outil d’aide mentale à la formulation de nos besoins. Il n’est pas étonnant que l’ingénieur (et plus encore, l’ingénieur social) se sente lésé par cet indicateur matérialiste.

… L’idéal de l’ingénieur se fonde sur la méconnaissance du fait économique qui détermine toujours notre situation : la rareté du capital. Le taux d’intérêt n’est que l’un de ces prix – en fait le moins compris et le moins apprécié – qui agissent comme des guides impersonnels auxquels doit se soumettre l’ingénieur s’il veut intégrer ses plans au réseau d’activités de la société dans son ensemble et contre lesquels il s’irrite parce qu’il y voit des freins constitués par des forces dont il ne peut comprendre le principe. Friedrich Hayek, Scientisme et Sciences sociales

Prenons le cas du taux d’intérêt qui représente les prix du temps. Il est d’une importance capitale lorsque nous formulons nos plans, et notamment l’importance de l’intérêt dans l’allocation des biens de capital. L’intérêt est un outil essentiel pour la formation des plans de production des individus, car il les guide en les informant des raretés relatives des différents biens de capital.

L’ingénieur social (celui qui est visé par Hayek) se sent lésé par ce prix car il ne s’intéresse qu’au problème technologique : il s’imagine que c’est le seul problème qu’il doit résoudre. Toute l’activité de l’ingénieur est tournée vers la résolution des problèmes technologiques et techniques.

Il ne comprend pas qu’il puisse y avoir un problème économique qui empêche la mise en œuvre de ses grands projets. Il suffirait donc de s’affranchir de ces prix et d’ériger des conseils d’experts pour diriger chaque domaine de l’économie. Or, pour planifier une économie dirigée les experts ne détiennent pas la connaissance tacite sur les raretés relatives véhiculées par les prix, sur les évaluations subjectives des consommateurs. Mais ils peuvent résoudre le problème technologique.

En revanche, ils n’ont pas de quoi résoudre le problème économique, à savoir comment, par la suite, allouer ces ressources, à quels usages et besoins, comment au préalable découvrir ceux-ci, sans parler des différents problèmes d’incitations qui se posent dans un système sans propriété privée des moyens de production.

Comme l’a bien résumé l’économiste Don Lavoie :

Le calcul économique favorise cependant l’efficacité, puisqu’il élimine de la réflexion une pléthore de façons technologiquement réalisables mais économiquement infaisables de combiner les moyens de production de la société. Le problème économique n’est pas seulement le problème technologique de l’application de moyens donnés à la poursuite de fins données. Rivalry and Central Planning, pp. 54-55.

Cependant, on pourrait penser comme Schumpeter, qu’il suffirait de créer un marché de biens de consommation et en imputer la valeur pour déterminer les prix paramétriques des biens de capital (comme cela a été théorisé par Lange, Lerner, Dickinson et les autres socialistes de marché).

Ce serait discutable dans un monde totalement équilibré selon les néoclassiques, sans incertitude, sans erreur, sans passage du temps. En ayant juste des prix pour les biens de consommation, on pourrait par la suite en déduire le prix des biens de capital, puisque c’est de cette finalité que découle cette valeur (selon la loi d’imputation de Carl Menger).

Cependant, dans le monde réel, ces éléments de la vie et de l’action humaine que sont l’incertitude, l’erreur, le passage du temps, sont prépondérants. Les institutions de marché, les prix, ces éléments institutionnalistes (pour reprendre l’accusation de Lange envers Mises) sont des éléments nécessaires à la résolution des problèmes de coordination des plans et des anticipations des individus. Or, les planificateurs ne peuvent pas jouer à faire l’entrepreneur, car ils ne sont pas soumis au mécanisme de profits et pertes.

La question des ordinateurs, ou de la possibilité d’un grand ordinateur central pour gérer l’économie, nous aider à ajuster en permanence les différentes équations et permettre aux prix paramétriques d’ajuster la production dans un système planifié, manque le coche et oublie encore ce problème capital : le problème technologique n’est pas le problème économique. Le planificateur perd toujours en information capitale en fixant un ordre monocentrique.

Que le pouvoir de l’esprit soit étendu ou non par l’accès aux ordinateurs, l’avantage de se concentrer sur divers problèmes de production plutôt que d’être accablé par la tâche de coordonner consciemment toute la production demeure. Si la société essayait de soumettre toute la production à un ordinateur, la production sociale serait limitée par les capacités de cet ordinateur (qui, on le suppose, sont finies). Si, en revanche, la production sociale est organisée de manière anarchique, chaque ordinateur peut être utilisé de manière concurrente pour accroître la productivité de la société. Il apparaît ainsi que, que l’intelligence qui contrôle consciemment la production soit humaine ou artificielle, elle est aidée dans sa tâche par la fonction de coordination assurée par le calcul économique et se handicaperait elle-même si elle devait abandonner cette aide. Don Lavoie, National Economic Planning : What is Left

 

De plus, il ne peut faire la différence entre l’information objective fournie par la somme de données récoltées et la connaissance, l’appréciation subjective de cette information dans la formulation des plans et des préférences des individus. Autant de problèmes que les planificateurs esquivent bien volontiers.

Le système des prix est bon mais imparfait

Il se peut que les prix envoient de faux signaux, notamment si les anticipations des participants ne sont pas fondées. Les êtres humains peuvent commettre des erreurs, surtout parce que nous vivons dans un monde d’incertitude radicale, dans lequel le temps s’écoule et où les préférences des consommateurs évoluent.

Cependant, ces erreurs peuvent être découvertes et corrigées par les entrepreneurs car elles occasionnent des poches de profit à capturer.

Il se peut aussi qu’ils envoient de mauvais signaux car les prix ont été artificiellement modifiés par l’action publique, et fournissent en réalité de fausses informations sur les préférences des agents économiques et l’état de rareté des biens demandés : c’est ce qui arrive dans le cas de politique monétaire déséquilibrante, ou lorsque la réglementation modifie les incitations et les comportements des individus.

Malgré tout, le marché permet de communiquer une immense somme de connaissances sans laquelle il serait impossible aux personnes de planifier individuellement leur vie et de construire des plans sur le long terme. Les systèmes alternatifs au système des prix et de libre marché ne sont pas aussi efficaces dans la transmission des informations délivrées quotidiennement par les marchés.

De plus, les différents systèmes ne fournissent pas les mêmes incitations quant à une utilisation efficiente des informations fournies, comme le fait le système des pertes et profits.

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  • Il y a un dernier point sur le raisonnement de l’ordinateur central. Supposons un monde où l’incertitude est minimale et le progrès technologique nul, et un super ordinateur qui calcule et connait presque tout. S’il est bien programmé, alors il trouvera des prix qui seraient proches des prix du libre marché.
    Mais ce n’est bien évidemment pas l’objectif: le planificateur veut imposer le prix pour imposer ses idées, et non pas planifier l’économie pour qu’elle soit au plus proche d’une économie libre. Le but explicite de la planification est de modifier l’allocation de ressources pour s’éloigner de l’équilibre du marché, en d’autres termes de faire moins bien que le système des prix libres.

    • Oui. La libre fixation des prix dans un marché libre est depuis toujours la meilleure d’optimiser un contrat d’échange de bien et de services . Il permets de converger vers la solution la plus efficace et d’adapter constamment l’économie aux évolutions. Il génère aussi le progrès et l’efficacité.

      Le planificateur part souvent d’une bonne intention (réduire les inégalités, pousser vers l’écologie…) et fort de se croire dans « le bon chemin » il viens fausser le système libre en y introduisant des biais. L’ennui c’est que ces biais sont très souvent mal foutus, se trompent de cible avec pour conséquence directe l’aggravation du problème qu’il est censé réduire… Comme le planificateur est généralement incompétent (car s’il était compétant, il ne ferait pas de planification ou agirait avec tact…) il en conclue qu’il n’agit pas assez et ajoute des biais supplémentaires jusque à l’apothéose de ce système: la paralysie complète suivie de la faillite générale . Le but est alors presque atteint: tous les habitants sont pauvres, crèvent de faim : L’égalité est alors acquise …

  • La confusion entre ingénieur et ingénieur social est malheureuse et obscure qqpeu le message par ailleurs intéressant.

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