Prix de l’énergie : les conséquences d’une demande qui ne faiblit pas (1)

Un certain nombre de mécanismes économiques et politiques expliquent la montée du prix de l’énergie et de l’électricité.

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pipeline By: Brian Cantoni - CC BY 2.0

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Prix de l’énergie : les conséquences d’une demande qui ne faiblit pas (1)

Publié le 27 janvier 2022
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Le monde d’après qu’annonçaient les activistes écologiques n’est pas advenu. Au cœur de la pandémie de 2020, ils nous promettaient que le covid mettrait fin au « vieux monde » et que nous allions enfin entrer dans le « monde d’après », celui de la sobriété heureuse. Les contestations de tout ordre face aux diverses restrictions montrent à suffisance que la grande majorité de la population préfère encore vivre dans « le vieux monde », celui qui offre travail, prospérité, qualité de vie, loisirs, soins de santé et hygiène.

Tout cela n’est possible qu’avec une consommation d’énergie en croissance. On a beau parler d’économies d’énergies voire d’efficacité énergétique, rien n’y fait, la demande en énergie a bel et bien repris dès que les activités diverses sont redevenues possibles et se poursuivra.

Une demande d’énergie croissante

Je me méfie des statistiques énergétiques autour de l’an 2020 vu le caractère particulier et transitoire de cette année-là. Par exemple, les pourcentages d’énergies renouvelables n’ont aucune signification, car le vent et le soleil n’ont pas été affectés par le coronavirus comme l’a été la consommation de carburant pour tous les types de transport ou bien la consommation industrielle. Mais observons quand même ce qu’annonce l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Entre octobre 2020 et octobre 2021, les livraisons de produits pétroliers dans les pays de l’OCDE de l’Amérique du Nord, de l’OCDE de la zone Asie Pacifique et l’OCDE de l’Europe ont augmenté respectivement de 6,0 %, 5,8 % et 9,4 %. Par contre, pour la même période et les mêmes zones géographiques, la consommation de gaz naturel a diminué respectivement de 2,9 %, 6,9 % et 4,8 %. Les différences qui sous-tendent les demandes en produits pétroliers et gaz naturel sont nombreuses, mais observons surtout que si le gaz naturel est propre à tous les usages, il peut aussi facilement être substitué par d’autres formes d’énergie lorsqu’il s’agit de produire de l’électricité.

En l’occurrence, l’envolée de prix que nous allons voir a poussé à une certaine diversification, y compris par la réouverture des centrales au charbon, par exemple en France et en Italie. Par contre, pour les produits pétroliers qui représentent 94 % de la consommation d’énergie du secteur du transport, les solutions alternatives — à commencer par les véhicules électriques ― ne sont que des niches. L’activité économique ne peut se passer des produits pétroliers, c’est d’ailleurs pour cela que nous avons eu les crises pétrolières de 1973 et 1979.

Donc, de toute évidence, après le covid, le soi-disant monde d’après a encore besoin de plus d’énergie et de tous les types. C’est cela qui a causé l’envolée immédiate des prix au milieu de l’année 2021.

La douloureuse envolée de prix

En 2020 et même durant une partie du premier semestre de 2021, la crise covid a fait chuter les consommations d’énergie dans le monde entier comme le montre la figure 1.

 

Prix de l'énergie
Figure 1 Consommation mondiale d’énergie primaire (données de BP)

 

On observe que la chute de la demande en énergie n’avait pas eu d’équivalent même pendant les crises pétrolières (1973-1985) et celle des subprimes (2008-2010). Le 20 avril 2020, le prix du brut WTI a même enregistré un prix du pétrole négatif, un événement totalement anormal qui ne s’était jamais produit auparavant (aussi en raison d’une spéculation financière comme je l’ai montré par ailleurs). Les activistes climatiques se réjouirent en pensant que la covid avait aussi tué leur ennemi juré : le pétrole, symbole de l’économie de marché et du monde d’avant.

Or, les fondamentaux de la croissance économique mondiale n’ont pas subitement disparu à cause de la pandémie ; dès lors, dès le moment où celle-ci a pu être limitée, la demande mondiale a repris son rythme et a aussi récupéré le retard qu’elle avait dû encaisser. On a assisté à une très forte récupération en Chine qui a retrouvé son rythme effréné de croissance. Le prix du pétrole a donc récupéré son retard (Figure 2) et nous allons voir pourquoi il a dépassé son niveau d’avant la pandémie.

 

Prix de l'énergie
Figure 2 Évolution récente du prix du pétrole WTI (données de l’US-EIA)

 

En ce début 2022, les prix internationaux du brut sont à leur plus haut niveau depuis sept ans, au-dessus de 85 dollars le baril, car la demande mondiale de carburant reste élevée malgré la pandémie renouvelée par la variante omicron du coronavirus. Les prix du gaz naturel et du charbon ont également augmenté.

Et puisque dans l’UE environ un quart l’électricité est produite par du gaz naturel, le prix marginal de cette production d’électricité a augmenté, créant ainsi une poussée du prix de toute d’électricité puisqu’il n’y a qu’un prix, quelle que soit l’énergie primaire qui l’a générée. On arrive donc à l’aberration que les Français qui ne produisent que 5,6 % de leur électricité à partir de gaz ont vu leur facture grimper comme dans tous les autres pays.

Tout cela alimente la pression inflationniste partout dans le monde ; en particulier dans la zone euro elle était en décembre 2021 de 5 % ― le plus haut niveau depuis 25 ans. Selon la BCE, la moitié de cette inflation est générée par les prix de l’énergie, en particulier celui du gaz naturel. Cette inflation met en péril la reprise économique mondiale en infligeant une crise du coût de la vie à des millions de personnes.

Les raisons immédiates de l’augmentation des prix

Dans un marché ouvert et concurrentiel lorsque la demande est supérieure à l’offre, cela fait monter les prix. Les prix du gaz naturel sur le marché spot ont été multipliés par cinq en un an ; ils ont atteint un plus haut historique sur la plateforme néerlandaise du marché européen (le TTF — Title Transfer Facility) comme le montre la Figure 3.

 

Prix de l'énergie
Figure 3 Prix du gaz (Title Transfer Facility) Dutch TTF

 

En même temps, on a assisté à un phénomène que l’on qualifie d’embouteillage. Déjà pendant la pandémie, puisqu’elle a limité l’activité des services (par exemple les restaurants et autres loisirs), l’argent, qui était dépensé auparavant dans ces secteurs, s’est déversé en partie sur les achats de marchandises diverses.

L’épargne accumulée pendant la pandémie se déverse encore sur les produits plus que sur les services. Les retards dans les livraisons que chacun a pu observer étaient la démonstration de ce glissement de la demande de services vers des marchandises. Les ports étaient saturés et toute la chaine logistique en a été affectée, créant, au-delà des retards, une augmentation logique des prix.

On a vu par exemple que les métiers de la construction ont été impactés par la demande trop forte en matériaux (dont le bois de construction) ce qui a occasionné de nombreux retards dans tout le secteur de la construction. Cette demande accrue en produits divers a fait augmenter la demande en énergie et en conséquence son prix.

Mais dans un marché ouvert, cela ne dure qu’un temps, les producteurs pour répondre à la demande croissante vont augmenter leur production, faisant alors baisser le prix qui va progressivement revenir vers son niveau d’équilibre. S’il n’y avait pas assez de réserves, la production ne pourrait pas augmenter et nous entrerions dans une crise énergétique. Mais ce n’est pas le cas, les réserves étant abondantes et bien réparties dans le monde.

La faute à la Chine ou à la Russie ?

La Chine a bien profité de cette forte demande de marchandise puisqu’elle est l’atelier du monde, ce qui a occasionné une impulsion forte de sa demande en énergie, puisqu’il est impossible de faire quoi que ce soit sans énergie. Nous allons de suite aborder la question de la demande de gaz naturel en Chine, car elle a eu des conséquences immédiates sur le prix chez nous.

Mais commençons par observer que l’on a assisté aussi à l’emballement du prix du charbon, un paria aujourd’hui, mais qui est à l’origine de la création de l’UE il y a 70 ans. La demande en électricité est telle que la Chine exploite à fond ses petits charbonnages qu’elle était pourtant en train de fermer par manque de rentabilité économique et de pollution excessive. Elle se débrouille en important davantage de charbon, notamment d’Indonésie.

Elle a même décidé d’autoriser le déchargement des cargaisons de charbon australien bloquées depuis un an dans les ports chinois à la suite des sanctions décrétées envers l’Australie qui s’était montrée trop critique sur la gestion de la démocratie en Chine. Le charbon ne cesse d’être recherché en Asie, au point que Scott Morrisson — le Premier ministre australien — a déclaré que son pays produira tout le charbon dont le marché a besoin. On ne doit guère être surpris que l’Inde et la Chine aient exigé que, dans les conclusions de la COP26, on remplace l’élimination du charbon par la réduction de sa consommation assortie d’autres conditions (phasing out a été remplacé par phasing down).

La demande chinoise en gaz naturel a été si forte que pour répondre à la forte reprise économique, ils ont dû attirer plus de méthaniers, de sorte que le prix du gaz a fortement augmenté en Asie. Ce n’est qu’un fonctionnement normal du marché lorsqu’un produit ne fait pas l’objet de manipulation par un cartel comme ce fut le cas pour le pétrole en 1973-1979.

Pendant longtemps, on a vécu avec trois marchés du gaz naturel géographiquement distincts : celui des États-Unis, qui vivaient presque en autarcie, celui de l’Asie et l’européen. Ce dernier est fortement dépendant de ses fournisseurs à la fois indigènes (essentiellement Royaume-Uni avant le Brexit, Pays-Bas et Danemark) et des trois fournisseurs historiques que sont la Russie, la Norvège et l’Algérie. Depuis quelques années, les États-Unis bénéficient de leur très abondant gaz de schiste et profitent ainsi d’un prix bas au point que le gaz substitue le charbon dans les centrales électriques. Les marchés spots d’Asie et de l’UE ont tendance à fusionner grâce au développement du transport du gaz naturel liquide (GNL) par méthanier, fluidifiant ainsi le marché tout en le globalisant.

À présent, pour le marché spot, les méthaniers naviguent vers les pays où il y aura le plus grand profit. Un capitaine d’un méthanier de la société Exmar m’a expliqué, il y a déjà quelques années, qu’arrivé en mer de Chine en provenance du Moyen-Orient, il devait arrêter les moteurs et attendre l’ordre de livraison dans un port de l’Asie de l’est, la décision étant prise par l’affréteur bien entendu.

La pénurie créée par les embouteillages de la chaine logistique — et non pas par un manque de réserves — a amplifié le prix du gaz dans l’UE. Pour des raisons politiques, dans le cadre de l’appui des États-Unis et de l’UE à l’Ukraine, les nombreux adversaires de la Russie en ont profité pour lui faire endosser en partie la responsabilité, arguant que Vladimir Poutine utilisait « l’arme du gaz » pour contrer les valses-hésitations américaines de blocage du gazoduc Nord Stream 2 qui relie la Russie à l’Allemagne.

Ce procédé diplomatique est particulièrement porteur lorsque les citoyens se plaignent du renchérissement de leurs factures énergétiques. Bien que Gazprom ait respecté ses obligations contractuelles de livraison de gaz signées en 2005 et 2006 avec diverses entreprises de l’UE (par exemple celui de Gaz de France voulu par Jacques Chirac), on lui reproche de ne pas en fournir plus pour combler les stocks gaziers que les États membres n’ont pas pensé à remplir plus tôt. Ils oublient bien vite que la Russie fait toujours l’objet de sanctions de leurs parts ; on ne la traite pas comme un partenaire, mais l’on prétend à des livraisons de gaz non contractuelles. C’est affolant !

Observons qu’à cela s’est ajouté un apport réduit d’énergies renouvelables intermittentes et variables ; pour des raisons météorologiques, le vent et le soleil ont été encore moins présents que d’habitudes (sur 5 ans, 23 % pour l’énergie éolienne et 11 % pour le solaire photovoltaïque). Nous y reviendrons plus bas.

Considérant que les institutions de l’UE étaient impuissantes pour inverser l’augmentation des prix de l’énergie, le Conseil européen des 21-22 octobre 2021 et le Conseil énergie du 26 octobre n’ont rien décidé de concret, laissant les États membres prendre des mesures sociales afin de tenter de minimiser l’impact de l’augmentation du prix des énergies sur les ménages.

Or les prix de l’énergie augmentant, la TVA perçue par les États à mécaniquement fait augmenter les factures, ce qui est tout bénéfice pour les états qui, magnanimes, redistribuent une partie des recettes de la TVA et peuvent ainsi faire croire en leur générosité à une population sous-éduquée des réalités de la politique énergétique. Ce 20 janvier, par exemple, le gouvernement italien vient de débloquer une enveloppe de 4 milliards € à distribuer aux citoyens et aux PME.

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  • On a fait de « l’écologie à tout prix » afin de caresser les électeurs bobos dans le sens du poil. On a même réussi à convaincre que les « gilets jaunes » réclamaient plus d’écologie.

    Aujourd’hui, on débat de l’idée de comment amortir la flambée des prix et que peut-être il faudrait revoir la politique anti-nucléaire menée depuis 10 ans. Mais on se garde bien d’évoquer une possible erreur pour ne pas dire un aveuglement total.

    Mais dans le « à tout prix », il y a toujours un moment où on présente la facture. Aujourd’hui celle de l’énergie, demain celle du Covid…

    • ça fait bien plus de 10 ans que ça dure!
      Et maintenant c’est de toute façon trop tard, on arrive au pied du mur sans s’y être préparé. On va morfler, garanti.

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