L’argent fait-il le bonheur ? Le Paradoxe d’Easterlin

Que dit l’économie sur le rôle de l’argent dans le bonheur des individus ?

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L’argent fait-il le bonheur ? Le Paradoxe d’Easterlin

Publié le 23 janvier 2022
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Par Thomas Renault.

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En 1974, l’économiste Richard Easterlin a démontré de manière empirique une relation étrange entre le bien-être et le PIB par habitant : à long terme, il ne semble pas exister de causalité entre la croissance du PIB, ajusté de l’inflation, par habitant et le bonheur.

Entre 1973 et 2004 par exemple, alors que le PIB réel par habitant a doublé aux États-Unis, le bonheur est resté constant (voir graphique ci-dessous). Cependant, lorsque l’on regarde la situation à un instant t, il apparaît tout de même que l’argent fait un peu le bonheur : un ménage plus riche aura tendance à s’estimer plus heureux en moyenne qu’un ménage plus pauvre, et ceci particulièrement dans les pays en voie de développement.

Comment expliquer alors ce paradoxe ?

Eh bien pour cela, il faut tout d’abord commencer par étudier la manière dont est mesuré le bonheur et le concept de relativité du bonheur.

 

happiness-income-usa

 

Mesurer le bonheur est une mission complexe, et encore plus lorsque l’on souhaite comparer un niveau absolu de bonheur entre différents pays ou à différentes périodes.

Pour cela, la méthodologie la plus classique consiste à poser directement à un échantillon d’habitants d’un pays une question toute simple : « Êtes-vous heureux dans votre vie ? » en proposant alors quatre réponses « Je kiffe ma life », « Plutôt pas mal », « Pas trop trop », « Ma vie c’est de la merde ». Une autre méthode un peu similaire consiste à poser la question : « Sur une échelle de 0 à 10, 0 étant la pire vie imaginable et 10 la vie de vos rêves, où situez-vous votre situation personnelle ? » (sondage Gallup Well-Being par exemple).

Ces deux mesures ne sont évidemment par parfaites, car cela dépend du référentiel de chacun et de la notion subjective de ce qu’est le bonheur (qu’est-ce que le bonheur ? une vie à 0 est-elle la vie de quelqu’un qui meurt de faim dans un pays en guerre ? ou bien celle de quelqu’un qui galère en France parce qu’il ne trouve pas de travail et qui vient de se faire larguer ?), mais cela permet tout de même une mesure un peu biaisée de la satisfaction de vie de chaque individu (life evaluation).

Un autre type de mesure consiste à estimer le bien-être émotionnel (emotional well-being), en demandant aux sondés la fréquence et l’intensité des différentes périodes de joie, d’affection, de stress, de tristesse et de rage durant les derniers jours, et en estimant alors qu’un individu est heureux s’il a peu de périodes de stress, de tristesse et de rage, et à l’inverse beaucoup de périodes de joie et d’affection. L’objectif est alors d’avoir une mesure du bien-être qui soit plus facilement comparable dans le temps et l’espace et dépendant moins d’une échelle de valeur personnelle et du référentiel de chacun, mais toujours d’une définition personnelle de ce qu’est un moment de stress ou de tristesse par exemple… et en imposant une certaine définition de ce qu’est le bonheur.

En considérant une période t donnée et en utilisant ces deux mesures (life satisfaction & emotional well-being), Angus Deaton (prix Nobel 2015) et Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) ont par exemple montré dans un papier de 2010 : « High income improves evaluation of life but not emotional well-being » que le revenu était positivement relié à ces deux variables : plus le revenu est élevé, plus le bien-être est élevé, mais ce uniquement jusqu’à un revenu de 75 000 dollars pour un ménage pour le bien-être émotionnel. Pour le dire autrement, après 75 000 dollars, une hausse de revenu améliore toujours votre perception de votre bien-être, mais n’a pas d’impact en réalité sur la fréquence ou l’intensité de vos périodes de stress, de joie, de rage… Vous avez alors l’impression que votre vie est plus cool parce que vous gagnez plus que les autres, mais en réalité, cela ne change plus grand-chose. Graphiquement, il est possible de voir que les différentes courbes sont croissantes jusqu’au seuil de 75 000 dollars, puis deviennent plates, sauf la courbe ladder qui correspond justement à la question consistant à demander aux gens de noter directement leurs propres vies sur une échelle de 0 à 10.

 

deaton-kahneman-well-being

 

Pour une période donnée, il existe donc une causalité entre le salaire et le bien-être, tout du moins jusqu’à un certain niveau, correspondant plus au moins au niveau permettant de remplir sans trop de problème les besoins basiques de la famille assortis de quelques extras, sans non plus claquer du champ’ à Miami chaque week-end… Un bon niveau de vie permettant de partir en vacances, de payer la scolarité de ses enfants, d’avoir un logement assez cool, de manger et de s’habiller correctement… l’équivalent, à la louche, d’une famille en France où chaque parent gagne environ 2500 euros par mois.

Mais comment expliquer que, sur le long terme, et alors que le revenu par habitant augmente, le niveau moyen de bonheur de la population dans les pays développés n’augmente pas (cf. premier graphique) ? Une partie de l’explication provient du fait que le bonheur est une notion relative, dépendant d’un référentiel donné, ou tout du moins le bonheur tel qu’il est mesuré actuellement.

En effet, les individus ont tendance à se comparer entre eux pour estimer leur niveau de bonheur : je ne suis pas heureux dans l’absolu, mais je suis heureux car, étant donné ma situation et le monde dans lequel je vis actuellement, je pense ne pas trop mal m’en sortir par rapport aux autres individus. Un graphique extrait de l’article « Relative Income, Happiness, and Utility: An Explanation for the Easterlin Paradox and Other Puzzles » (Journal of Economic Literature, 2006) résume parfaitement cela :

 

income-happiness-framework

 

Comment lire le graphique précédent ?

Dans un pays donné, si le revenu est très faible, alors une hausse du PIB réel par habitant entraîne une hausse du bien-être global (courbe croissante, au tout départ). La courbe noire relation across time in a country s’aplatit par la suite, avant de devenir quasiment parfaitement plate, illustrant alors le paradoxe d’Easterlin : à long terme, et principalement dans les pays développés, la hausse du revenu n’améliore pas le bien-être au niveau agrégé. Cependant, au niveau micro et pour une période donnée, le revenu a un impact sur le bien-être : plus vous êtes riches, plus votre satisfaction de vie est élevée, et ce même dans le cas de l’étude de Deaton et Kahneman, avec la courbe Ladder qui est bien croissante. Ceci est représenté par les trois périodes t0, t1, et t2 et les trois courbes pointillées « relation within a country at some time ».

Conclusion

L’argent fait-il le bonheur ?

Eh bien oui et non ! Dans le graphique précédent, on peut voir que plus un pays est riche globalement, tel que les pays développés, moins l’argent fait le bonheur (la pente de la courbe pointillée s’aplatit elle aussi avec la hausse du revenu). Selon Deaton et Kahneman, il existerait même, pour une période donnée, un niveau à partir duquel le revenu n’augmente plus le bien-être émotionnel (cohérent avec partie plate de la courbe pointillée en t2 ci-dessus).

De plus, dans le temps, et principalement dans les pays développés, la hausse globale du revenu ne s’accompagne pas d’une hausse du bien-être (courbe noire « Relation across time in a country »). Il est possible d’expliquer cela de différentes manières, mais une hypothèse souvent retenue est celle de la relativité de la notion de bonheur par rapport à un référentiel qui lui-même change dans le temps.

Les individus ont certes en moyenne un pouvoir d’achat plus élevé aujourd’hui qu’en 1970, mais, étant donné que les exigences de chacun ont aussi fortement augmenté et que la norme est maintenant d’avoir un iPhone et un écran plat, le bien-être, ou tout du moins une certaine mesure de celui-ci, n’augmente plus depuis de nombreuses années dans les pays développés.

Et vous, sur une échelle de 0 à 10, où vous placez-vous ? (P.S : ne pas avoir d’écran plat, ce n’est pas très grave en réalité…).

Article publié initialement le 14 octobre 2015.

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  • l’argent ne fait pas le bonheur dit on , c’est terrible , la quête du bonheur serait donc impossible , l’homme serait condamné a être un éternel insatisfait….cela tombe bien , c’est justement ce qui le fait avancer 😉

  • A la suite de cette étude, les socialistes se sont évidemment dépêchés d’affirmer qu’il fallait taxer à 100% les revenus au-delà de 75000 dollars. Avant, il leur manquait cet espèce de graal théorique du revenu maximum pour alimenter leur délire idéologique. Grosse fatigue…

    • TOUS les revenus ? Alors je suis d’accord. taxons le revenu de l’État et de ses satellites (sécurité sociale etc.) à 100% au-delà de 75000 dollar (ou euro ou même livres sterling), ça lui laissera de quoi payer un pauvre gugusse tous seul, et nous fera de sacré vacances.
      Mais curieusement, les socialistes ne parle que de taxer que les revenus « privés », jamais les revenus socialistes ! Étonnant non ?

    • oui, il faut trouver d’urgence un argumentaire pour contrer cela.

  • ce n’est pas le montant de l’argent en possession des personnes qui est important, c’est sa croissance dans la poche des gens..cela génère une sensation de réussite.

    une entreprise ou il fait bon vivre est une entreprise en croissance.
    le management est secondaire.

    • dit autrement, le bonheur n’est pas une destination, c’est un voyage.

    • Ce qui est exactement ce que le même Kahneman (avec Amos Tversky) a largement montré empiriquement et même théorisé dans la « cumulative prospect theory » : le niveau de richesse en soi on s’en fout (un peu), c’est surtout son changement qui impact notre satisfaction… et le changement à la hausse impacte moins fort qu’un changement à la baisse de même taille.

  • il eût été intéressant d’analyser la perception du bonheur chez ceux dont le revenu décroit , à mon avis le ressenti n’est pas du tout symétrique : une baisse sensible des revenus doit faire chuter brutalement le moral en deçà de celui qui est au même niveau mais n’a pas subi de chute de ses revenus …

  • D’ailleurs, une vidéo intéressante sur la notion du bonheur.
    Une partie en lien avec l’argent à 2 min environ.

  • Tout ces gens qui cherchent le bonheur, ça me déprime.
    Moi ce que je veux, c’est simplement être riche !…

    Bon, trêve de plaisanterie, finalement on a un prix Nobel de sociologie plus que d’économie, avec des études forts critiquables puisqu’il s’agit de simples enquêtes d’opinions.

    A t’on au moins posé la question à ceux qui gagnent plus de 75 000:
    « Pensez-vous être aussi heureux si on vous baisse votre salaire à 75 000 ? »

    • Il a quand même fait beaucoup d’autres choses… Et c’est un peu grace à lui qu’on a un seuil de « grande pauvreté » (établi de nos jours à 1.9$ par jour) et une notion de « parité de pouvoir d’achat » pour comparer les prix et fortunes entre pays.

      Ce qui a quand même 1° permis de montrer qu’avec le capitalisme de plus en plus de gens sortent de la pauvreté (en regardant l’Inde et la Chine, notamment) et 2° cassé un peu le joujou fétiche des gouvernements d’avant, la dévaluation puisque comme ça ne changera pas les valeurs en PPA et que l’impression de « Ah, mais vous avez plus (de vent) » des discours est fausse.

      Il a aussi montré, si on lit bien et non comme un journaliste gauchiste, que le niveau de richesse accroit la satisfaction que l’on a de sa vie et que même si cet effet ralentit et devient marginal par rapport à d’autres éléments passé un certain seuil, il est bien présent : donc il est normal de chercher à s’enrichir et cela est en ligne avec « le droit à chercher le bonheur » défendu dans la constitution US.

  • Quand je vois certains commentaires je me demande pourquoi est ce que l’on passe d’un extrême à l’autre (genre mode mi agressif mi moqueur : « l’argent ne fait pas le bonheur alors on a pas besoin d’argent, c’est ça ? »). Dire que l’argent ne fait pas le bonheur ne veut pas dire que l’argent c’est mal, juste que ce n’est qu’un composant parmi d’autres. On oublie aussi souvent que l’argent n’est qu’un moyen. Forcément la poursuite d’un moyen ne peut remplacer une fin (ici le bonheur ou sa réalisation en tant que personne) et ne donnera qu’une insatisfaction au bout du compte.

    Si l’on divise par exemple les besoins primaire qui permettent à un humains de se réaliser de cette façon :

    – Nutrition / Biens Matériels
    – Amour / Affection
    – Distractions / Détente
    – Spiritualité / Quête de sens
    – Reconnaissance Sociale
    – Sécurité (qui pourrait être relié à tous les besoins précédents)

    On voit bien que l’argent n’est pas le moyen qui permet de combler tous ces besoins mais principalement le besoin (Nutrition / Bien matériel). A la limite le besoin « Distraction / Détente » et encore c’est pas forcément nécessaire. Donc bien sûr l’argent ne peut pas faire le bonheur…mais permet juste d’y contribuer. Rien de nouveau sous le soleil.

    D’autres diront qu’il peut aussi combler le besoin « Reconnaissance Sociale ». C’est peut-être là un défaut de notre société, qui démontre en même temps une des causes de son déséquilibre. Actuellement la pression sociale et les valeurs dominantes visent à se concentrer sur l’obtention de « Biens Matériels » pour exister (société consumériste oblige). Du coup on se concentre sur l’argent pour les obtenir (l’argent étant le moyen le plus accessible pour cette fin). Et au final on néglige de combler les autres besoins primaires.

    Alors comment une société peut-elle être sereine si sa pression sociale et ses valeurs dominantes marquent un net déséquilibre dans l’obtention de l’ensemble des besoins primaires humain ?

  • Le confort n’est pas le bonheur, il ne faut pas tout confondre.
    Le confort est agréable, et le moral a tendance à être bon dans des situations agréables, y’a besoin d’un calcul savant pour ça ? À quand l’étude démontrant qu’il y aurait une corrélation entre le bien-être et la santé ?
    Heureusement que les chercheurs savent mettre en évidence des platitudes, et qu’ils ne se penchent pas sur une définition objective du bonheur, on risquerait sinon de passer à côté de millénaires de bon sens, de spiritualité, de philosophie et de littérature, ce serait bête…

  • Personnellement je ne pense pas que trop d’argent fasse le bonheur puisque l’avidité est la cause des maux dont souffre l’humanité:guerres,pollutions,déforestations,égoïsme,individualisme etc…L’argent doit rester un moyen et non un objectif pour paraître en société.L’argent doit nous prémunir des besoins essentiels à l’existence suivant le lieu où l’on vit, mais en aucun cas nous avilir en esclave tout en nous protégeant de la misère.
    Ne pas confondre bien être et bonheur, les pays les plus riches ayant des taux de suicides plus élevé que des pays du tiers monde.La clef du bonheur appartient à qui sait la trouver; avec l’argent vous pourrez acheter une maison mais pas un foyer,un lit mais pas le sommeil,du sexe mais pas l’amour etc…Tout ce qui ne peut être monnayé!

  • L’article mentionne l’auteur Kahneman. Pourtant il n’a pas été mentionné un article important de cet auteur : « Would You Be Happier If You Were Richer? A Focusing Illusion « . Il me semble que ce papier est indispensable pour quiconque souhaite comprendre les différences des « scores » du bonheur dues au choix des variables comme approximation de mesure du bonheur.

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