GPA, un autre point de vue

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La GPA est sujet à controverse sur lequel il n’y a pas unanimité, au-delà des engagements politiques. Voici un autre point de vue que celui développé dans l’article récent de Benjamin Faucher. De quoi alimenter le débat.

Par Johan Rivalland.

À la suite de différents articles parus dans Contrepoints généralement en faveur de la GPA, je propose ici un autre point de vue, tout à fait personnel, que celui que propose par exemple Benjamin Faucher très récemment.

Il s’agit d’un point de vue éloigné des considérations politiques et qui sera assurément source de contestation, espérons-le plutôt de débat sain et sans acrimonie.

Un enjeu de civilisation ?

Si je comprends l’idée de Benjamin Faucher, le mot me semble fort. Défendre des valeurs, oui certainement. Lesquelles ? C’est à discuter. De quelle manière ? C’est un sujet primordial.

En cohérence notamment avec les idées développées par Chantal Delsol dans son ouvrage Le crépuscule de l’universel, j’aurais tendance à mettre en garde contre la prétention à vouloir ériger nos valeurs en valeurs universelles. Y prétendre avec trop d’affirmation peut paraître à d’autres à la fois présomptueux et relever de l’idéologie. Il convient donc tout à la fois de demeurer humbles et de respecter la singularité des autres cultures (qu’on ne s’y méprenne pas, je n’insinue nullement que Benjamin Faucher irait à l’encontre de ces idées).

Mais surtout, faire de la GPA un sujet hautement symbolique me semble quelque peu dangereux, vu la nature du sujet et les désaccords de fond qui subsisteront sur la question. Car il s’agit d’une réflexion qui touche au vivant, à l’éthique, à la nature même de l’être humain. Compte tenu du caractère délicat de la question et de ces désaccords de fond, il me paraît donc difficile d’en faire un enjeu de civilisation.

Par ailleurs, opposer une vision occidentale à une vision confucéenne tout en évoquant la politique de l’enfant unique (mise en œuvre par la république populaire de Chine) et en déniant aux États la légitimité d’intervenir sur ces questions me semble être un ensemble de mélanges et de raccourcis qui me gênent. Il me semble que la question est bien trop délicate pour que l’on puisse la placer entièrement sur ces plans. Nous allons tenter de voir pourquoi.

La question de la liberté

Lorsque Benjamin Faucher milite en ce sens, j’ai le sentiment – mais il pourra y répondre ou le contester – qu’il caricature l’idée de liberté. Être libéral n’est pas, tout au moins de mon point de vue que l’on pourra ici aussi contester, faire de la liberté une fin en soi. Pour de nombreux libéraux, la liberté est plutôt considérée comme un chemin jonché d’obstacles, mais que l’on peut parvenir à surmonter.

En revanche, je suis d’accord avec lui lorsqu’il nie l’idée que la GPA constituerait un simple marqueur idéologique opposant droite et gauche. Si certains tentent, bien sûr, de récupérer ce sujet comme d’autres dans le but d’en retirer des gains politiques, dressant même de véritables caricatures de leurs opposants, ils tendent à rétrécir le débat, à le détourner de ses véritables enjeux.

Pour autant, en traitant de ce sujet, j’éviterais de mettre en avant Benjamin Constant en tant que symbole de notre pays, ne pouvant présumer de ce qu’il aurait pensé de cette question en un temps où elle n’existait pas. Ce que Benjamin Faucher ne sous-entend évidemment pas, évoquant essentiellement la contractualisation et écrivant plutôt que « Accepter la GPA, c’est rompre avec une vision transcendantale de la filiation qui la voit comme une obligation ou une fatalité imposée par la nature pour en faire une construction née de la volition de partenaires impliqués ».

Vouloir construire sa vie en cherchant à corriger des déficiences liées à la nature, pourquoi pas. La fécondation in vitro est par exemple un moyen pouvant être jugé intéressant pour pallier de telles déficiences en répondant ainsi au désir d’enfant. Mais la GPA est un tout autre sujet qui met en jeu bien plus que le seul désir d’enfant des parents et ces parents eux-mêmes.

Un choix qui implique qui ?

S’il ne s’agissait que d’accomplir le désir d’enfant des parents, alors le problème serait relativement simple. Mais si l’on fait abstraction des débats purement politiques (ou politiciens), il s’agit d’une question qui implique d’autres acteurs essentiels. Et qui touche aussi à leur liberté.

Pour commencer, il y a bien sûr la mère porteuse. J’ai été marqué il y a déjà quelques années, à la fois par un reportage, mais aussi par des articles de fond que j’ai pu lire relatant la manière dont des mères porteuses pouvaient être traitées en Inde. Nous étions là face à des réalités particulièrement scabreuses, qui confinent à l’exploitation humaine, la maltraitance, le bafouement des droits et des libertés humaines. L’opposé, donc, du libéralisme.

On m’objectera que l’Inde est tout sauf un modèle en la matière et qu’il est possible de mieux encadrer la chose. Certes. Mais accepter la GPA en tant qu’enjeu de civilisation, c’est aussi déjà approuver en partie l’idée qui lui est inhérente, même si on espère bien entendu justement introduire un nouveau modèle qui permettrait d’apporter des corrections à ces dérives, et réduire ce mécanisme à des questions de réglementation, de « rémunération », indemnisation, choix des donneurs, etc., c’est bel et bien – de mon point de vue – faire de l’humain une marchandise.

Je vais certainement froisser les défenseurs de la GPA, mais j’y vois un parallèle avec les ventes d’organe (je ne parle ni des dons, généralement admirables, ni des odieux trafics). Être acculé à vendre l’un de ses organes (pas en France, bien entendu) parce qu’on se trouve en situation de détresse financière est l’une des situations les plus affreuses qui existe. Même si la personne qui « choisit » d’en arriver là le fait en conscience, dans le meilleur des cas, peut-on parler de liberté ?

Bien sûr, on s’offusquera probablement de la comparaison, la GPA ayant pour objet de procurer à des parents le bonheur d’avoir un enfant. Dans le cas de l’organe, je sais bien que l’on dépossède quelqu’un au profit d’un autre (pour une présumée bonne cause aussi, donc, en théorie). Mais sommes-nous certains que le sujet est si éloigné ?

Car même si l’on voit aussi – de prime abord – des reportages sur des témoignages heureux de mères porteuses satisfaites d’avoir pu contribuer au bonheur de couples de parents, combien de souffrances ou de détresses réelles derrière ces cas montrés en exemple ? Combien de dépressions, de sentiments d’arrachement éprouvés a posteriori, de maux ou troubles cachés ? Et ces cas sont-ils vraiment représentatifs ? Il est beau de supposer en théorie qu’il s’agit d’un choix consenti (restons sur le cas d’une GPA assurée à l’aide d’un bon encadrement et d’un accompagnement de qualité), mais je doute suffisamment de la réponse pour pouvoir approuver la GPA. Et ce n’est pas tout…

La question de l’enfant

Car le grand oublié me semble être l’enfant. D’un point de vue strictement personnel (mais que beaucoup doivent aussi partager), j’ai le sentiment qu’il devient une sorte de marchandise. Quel que soit le bien qu’on lui veuille, et je ne doute pas qu’on lui veuille la plupart du temps le plus grand bien.

Car, là aussi, qui peut affirmer que l’enfant désiré, puis choyé, ne sera pas indemne de troubles durant son existence, liés à l’arrachement à celle avec qui il s’est trouvé en symbiose durant neuf mois cruciaux, durant lesquels il a ressenti beaucoup de choses, qui demeureront plus tard dans le registre du subconscient ? (Que dire, d’ailleurs, si ce qu’il a ressenti est un détachement éventuel de la mère porteuse, qui n’avait pas intérêt à ressentir de trop sa grossesse afin d’éviter des troubles ultérieurs ? Ou s’il a ressenti d’éventuelles tensions, troubles, état de semi-dépression ou contradictions chez celle qui l’a porté tout en étant consciente qu’elle ne garderait pas cet enfant ?). Ce n’est pas parce qu’il sera ensuite très aimé (par d’autres) qu’il ne gardera pas des séquelles invisibles que vous et moi ne serions pas forcément capables de voir de prime abord.

Et j’y mêlerai un autre sujet, que je sais délicat de certains points de vue que je n’aborderai pas ici : même si l’on peut parfaitement comprendre que des parents souhaitent ardemment un enfant issu de leurs gènes, la solution de l’adoption ne peut-elle être cependant préférée, au vu des réserves que j’émets ci-dessus concernant la GPA ? Elle permet à la fois de répondre au désir d’enfant, d’espérer « sauver » un enfant perdu ou malheureux en lui apportant tout l’amour dont il a besoin, et de ne pas risquer de créer du malheur supplémentaire ; à condition, là aussi bien sûr, de considérer l’adoption de manière extrêmement encadrée.

Pour conclure, je souligne que je ne suis pas un spécialiste du sujet, que je n’y ai pas particulièrement réfléchi de manière très approfondie et documentée, et que ces libres propos rédigés d’une traite n’appartiennent qu’à moi. Je suis très loin d’avoir fait le tour de la question ; j’ai bien présent à l’esprit d’autres arguments lus dans d’autres articles parus sur Contrepoints au sujet desquels j’aurais également souhaité donner mon point de vue, mais l’article serait alors bien trop long. Je laisse place aux réactions, en les espérant comme je l’écrivais plus haut mesurées et constructives.

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