Zemmour ressuscite le petit théâtre antifasciste

Zemmour 1 by Alexis Vintray (CC BY SA)

Aujourd’hui, la macronie et une partie de la gauche soufflent sur les braises de l’antifascisme face au populiste Zemmour, reconduisant une vieille tactique mitterrandienne qui ne marche pourtant plus depuis près de 20 ans.

Par Frédéric Mas.

La macronie et la gauche sonnent le tocsin, le danger fasciste est à nos portes. Certains journalistes emboitent le pas, s’offusquant et s’indignant des faits et gestes du nouveau candidat putatif de l’extrême droite française Éric Zemmour.

Il défend Vichy, évoque le grand remplacement, déshonore le judaïsme, multiplie les saillies radicales, met en joue les journalistes lors d’un salon d’exposition de matériel militaire, et maintenant, il propose l’abolition du permis à points, mesure qui pour beaucoup est un appel du pied aux Gilets jaunes.

Écrasons l’infâme

Seulement, avant de suivre le clairon de l’antifascisme médiatique pour écraser l’infâme chroniqueur de CNews, rappelons la jurisprudence Mitterrand.

Elle a été dévoilée avec simplicité par Lionel Jospin au cours d’un entretien radio en 2007. « Nous n’avons jamais été face à une menace fasciste, et donc tout antifascisme n’était que du théâtre » explique l’ancien ministre socialiste à propos des positions de l’ancien président de la République face au Front national de Jean-Marie Le Pen.

Avec Zemmour, le petit théâtre antifasciste reprend du service à peu de frais, avec les mêmes arrières-pensées assez utilitaristes.

Depuis Mitterrand, l’antifascisme médiatique répond à deux finalités : mobiliser la gauche et diviser la droite.

D’un côté, monter en épingle les déclarations les plus anodines du presque candidat Zemmour mobilise les électeurs persuadés de la menace fasciste comme ceux qui voient en lui le nouveau de Gaulle. Emmanuel Macron et toutes les formations de gauche se frottent les mains. L’essayiste tonitruant réactive -un peu- le clivage droite/gauche en mort cérébrale depuis 2017 et donne un peu sens à leur combat à quelques mois d’une élection qui s’annonçait morne et jouée d’avance.

Mitterrand, Chirac, Hollande hier, aujourd’hui Macron : la rhétorique antifasciste est en effet bien pratique pour les formations politiques dont le bilan global est catastrophique. On ne juge plus sur les réformes et les programmes, mais la méchanceté de l’ennemi. Face au Mal absolu, même le tocard le plus lamentable devient une planche de salut désirable. En d’autres termes, on peut toujours profiter de la bulle médiatique Zemmour pour se refaire.

Un méchant plus crédible que Marine Le Pen

D’un autre côté, l’hypermédiatisation d’Éric Zemmour affaiblit mécaniquement le grand adversaire de la Macronie, Marine Le Pen. Comme chacun sait : « The better the villain, the better the movie ».  Zemmour est aujourd’hui un bien meilleur méchant que Marine Le Pen, qui s’astreint surtout à maintenir en l’état la rente de situation politique héritée de son père.

S’engager dans une croisade contre le Mal absolu est tout de même plus motivant que de combattre une souverainiste un peu fatiguée qui n’a pas changé de disque depuis 20 ans.

Plus Zemmour monte, plus ses chances d’accéder au second tour se dessinent, plus Emmanuel Macron est sûr de remporter l’élection présidentielle. Les soutiens du président peuvent donc s’en donner à cœur joie pour dénoncer l’affreuse menace zemmouro-fasciste qui plane au-dessus du pays.

C’est un peu du billard à quatre bandes, mais les plus machiavéliens des macroniens peuvent donner ici une petite justification morale qui vaut ce qu’elle vaut. Face au populisme, tous les coups sont permis. Même d’en copier les méthodes illibérales et autoritaires ?

Comme c’est de la politique, les justifications morales masquent mal la manipulation tactique. La manipulation peut toutefois mal finir, comme ce fut le cas en 2002 pour le Parti socialiste, mais aussi en 2016 pour le parti démocrate américain.

En 2002, à force de souffler sur les braises de l’antifascisme, le PS a réussi l’exploit de s’éliminer du premier tour du scrutin. En 2016, Hillary Clinton était ravie de voir face à elle Donald Trump, candidat loufoque qui ne pouvait que mettre en valeur son sérieux et son caractère raisonnable. Et rien ne s’est passé comme prévu, la candidate démocrate avait sous-estimé la colère et le ressentiment d’une partie du peuple américain à son encontre.

Le retour de la vieille tactique

Aujourd’hui, la macronie, une partie de la gauche et du paysage médiatique soufflent sur les braises de l’antifascisme face au populiste Zemmour, reconduisant une vieille tactique mitterrandienne qui ne marche pourtant plus depuis près de 20 ans.

C’est une stratégie risquée qui pourrait se retourner contre ses promoteurs. En effet, le presque candidat Zemmour pourrait mobiliser davantage qu’ils ne pensent, et canaliser plus de colères et de ressentiments que les fins stratèges de l’Élysée ne peuvent imaginer.

Après la crise des Gilets jaunes, le raté de la réforme des retraites, l’autoritarisme sanitaire qui sanctionne les soignants et divise le pays, on ne peut pas dire que la macronie soit terriblement au fait de ce qui se passe dans le pays sur le terrain social et sociétal. Il se pourrait que l’agitateur Zemmour puisse, comme un Donald Trump, fédérer suffisamment de colère pour mettre en péril le macronisme, dont la base politique demeure assez fragile.

Pire encore, l’essayiste pourrait ne pas se présenter, et retourner écrire les livres et les chroniques incendiaires qu’on lui connait. Alors tout serait à refaire, la démocratie émotionnelle retomberait dans l’atonie. Se dissiperait alors une autre illusion, celle de la supériorité morale de la coalition « antifasciste », qui érode pourtant avec autant d’empressement les principes de l’État de droit depuis des années.

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