Faire barrage à l’extrême droite : sclérose française depuis 1984

Plenary debate on terrorism and Paris attacks with Marine LE PEN (ENF) by European Parliament on Flickr CC BY-NC-ND 2.0) — European Parliament, cc

La gauche française, aussi bien dans sa déclinaison extrême que dans sa variante sociale-démocrate, joue depuis des années sur l’effet repoussoir de l’ex-Front national devenu Rassemblement national pour garder le pouvoir.

Par Nathalie MP Meyer.

C’était en janvier 2020. À l’époque, on parlait déjà beaucoup de l’élection présidentielle de 2022 et l’on s’interrogeait non sans raison sur les possibilités de victoire de la présidente du Rassemblement national Marine Le Pen.

Cette fois-ci, pourrait-elle s’imposer au second tour ? Pourrait-elle battre Emmanuel Macron ? « Mais bien sûr », avait alors répondu Ségolène Royal à Ruth Elkrief qui lui posait la question sur BFM TV, ajoutant avec une clairvoyance inhabituelle chez elle :

L’instrumentalisation du Front national pour dire « Tout sauf le Front national », je pense que c’est fini. Ça fait partie des schémas du passé. Donc si on pense uniquement que ça suffira pour faire le résultat, on se trompe lourdement.  (vidéo, à partir de 30′ 10″)

De fait, la gauche française, aussi bien dans sa déclinaison extrême que dans sa variante sociale-démocrate, joue depuis des années sur l’effet repoussoir de l’ex-Front national devenu Rassemblement national pour garder le pouvoir.

Depuis 1984 très exactement, date à laquelle François Mitterrand s’était arrangé par pure tactique électorale – on était à la veille d’élections européennes – pour faire inviter Jean-Marie Le Pen sur le plateau de la grande émission politique de l’époque « L’heure de Vérité » afin d’affaiblir la droite.

Succès immédiat. Le leader du FN se révèle excellent débatteur et peut se prévaloir peu après de dix députés européens. Deux ans plus tard, à la faveur de la proportionnelle intégrale instaurée par les socialistes pour sauver les meubles lors des élections législatives de 1986, il envoie 35 élus à l’Assemblée nationale, privant la nouvelle majorité RPR-UDF (première cohabitation) de la majorité absolue.

Une tactique gagnante sur le plan strictement politicien qui aura cependant eu l’effet collatéral désastreux de bloquer toute évolution de la réflexion politique et économique française. Sclérose intellectuelle absolue et résultats calamiteux au bout du chemin.

Un parti de gauche pouvait aller d’échec en déficit et briller par un personnel politique des plus médiocres, il s’estimait à l’abri de tout tant qu’il appelait à « battre la droite et l’extrême droite » avec force gesticulations vertueuses et démonstrations bruyantes de son proverbial « monopole du cœur ».

Quant à la droite, presque complètement déstabilisée par ce coup de Jarnac, elle se contenta le plus souvent d’essayer de se soustraire aux accusations de proximité avec l’extrême droite.

Le schéma perdure aujourd’hui, quoiqu’avec des variantes inquiétantes qui devraient inciter chacun à réfléchir à son positionnement politique de fond, indépendamment de ce que peut dire ou proposer Marine Le Pen. Comme disait Ségolène Royal, la seule posture anti-RN rabâchée jusqu’à l’écœurement risque de ne plus suffire.

Premier concerné, le Président sortant.

Après un mandat particulièrement chaotique dans lequel il a perdu toute virginité politique, il lui sera beaucoup plus difficile de triompher de Marine Le Pen qu’en 2017. Et ce d’autant plus que le front républicain contre l’extrême droite commence à s’effriter sérieusement, Emmanuel Macron étant jugé beaucoup trop à droite par des électeurs d’extrême gauche de plus en plus nombreux.

Mais plus fondamentalement, il faut bien mesurer que malgré son haut niveau dans les intentions de vote au premier tour de 2022 (voir graphe ci-dessus) et malgré un nombre non négligeable de mandats électifs locaux ou européens, le Rassemblement national n’a jamais gouverné la France. Sa meilleure, son unique expertise se situe dans sa capacité à critiquer et s’opposer, tâche indispensable en démocratie mais indiscutablement plus aisée que l’art de gouverner.

Qu’on cherche à l’imiter pour tenter de le phagocyter ou qu’on se dise à l’opposé de ses valeurs, aucune des deux positions (qui ne sont d’ailleurs pas forcément exclusives l’une de l’autre) n’a de chance d’aboutir à un corpus politique et économique cohérent et souhaitable pour la France dans la mesure où elles s’appuient l’une et l’autre sur une autre posture tout aussi artificielle, celle du RN en tant qu’opposant systématique, voire systémique.

Or à regarder ce qu’il se passe à droite et chez LREM en fait d’analyse politique et de propositions (j’élude le quatuor PS-PC-FI-EELV parce qu’on voit mal quelle mini-brise de libéralisme pourrait venir de ce côté-là), on constate que sur bien des points, la seule stratégie consiste à courir après le Rassemblement national.

Entre le gouvernement et le candidat Xavier Bertrand par exemple (mais on peut y ajouter une belle brochette de personnalités de droite, même si certaines tentent de se démarquer sur un sujet ou un autre), entre les Pass Jeunes et les hausses miraculeuses de salaire, entre la surveillance étatique de masse et les peines automatiques mal goupillées, c’est à qui sera le plus dépensier, le plus férocement sécuritaire, le plus souverainiste, le plus collectiviste. Bref, le plus racoleusement populiste.

Avec aucune garantie de parvenir ainsi à « faire barrage à l’extrême droite ». Pourquoi les électeurs tentés par le RN se tourneraient-ils soudain vers des candidats suiveurs par pur opportunisme électoral ? Ils risquent au contraire de trouver en Marine Le Pen une crédibilité renouvelée puisque nos « élites » politiciennes auto-proclamées se mettent ouvertement à chercher leurs idées de son côté.

À chaque échéance électorale, on voit se reproduire le même scénario.

Le Rassemblement national fait la course en tête aux Européennes (de 2014 et 2019) et s’approche de très près des exécutifs régionaux et nationaux. Au lendemain des votes, tous les responsables politiques jurent la main sur le cœur qu’ils ont entendu les électeurs, à l’instar de Nicolas Sarkozy qui déclarait dans la foulée des élections régionales de 2015 :

Ce serait une grave erreur de passer, comme trop souvent, d’une élection à une autre comme si les Français ne nous avaient rien dit.

Et puis plus rien.

Ne serait-il pas temps de sortir du piège tendu par François Mitterrand ? Ne serait-il pas temps de prendre les Français pour des adultes capables de réflexion et d’analyse, plutôt que de les laisser s’enfoncer dans la colère face à des dirigeants plus prompts à assurer leur carrière politique que de garantir un chemin de la liberté, de prospérité et de justice pour la France ?

Il serait, je pense, tout à fait contre-productif de se lancer dans un « grand soir » libéral pur et parfait qui renverserait tout en un instant. Les Français, perclus d’égalitarisme, tellement habitués à l’encadrement de l’État, tellement méfiants à l’égard des initiatives privées et de la réussite, tellement hostiles à toute forme de mondialisation et de libre-échange et tellement peu enclins à défendre leurs libertés individuelles quand on leur promet de la sécurité sanitaire et la fin du terrorisme, doivent être apprivoisés peu à peu sur tous ces points essentiels.

Il est en revanche parfaitement possible et immensément souhaitable d’imaginer un chemin progressif de réduction du poids de l’État, de réformes de nos structures les plus pénalisantes, à commencer par le marché du travail et notre système éducatif, et de libération des énergies créatrices et innovantes, à commencer par la suppression du principe de précaution, qui ne protège rien mais pétrifie tout.

Il est parfaitement possible et d’une urgence extrême de restaurer le domaine régalien dans un esprit harmonieusement équilibré entre l’autorité nécessaire pour faire respecter la loi et la justice qu’on attend d’un État de droit, afin de garantir les droits naturels de tous les citoyens que sont la liberté, la propriété et la sécurité des biens et des personnes.

Ceci étant posé, expliqué, argumenté, justifié, dans un débat public ouvert, approfondi et sincère, point n’est besoin de recourir à la rhétorique éculée du barrage contre l’extrême droite. La France a juste besoin d’un peu de courage pour regarder la réalité en face : observer le mouvement du vaste monde, cesser de compter sur la pensée magique de l’exception française qui justifie trop souvent d’en passer par des mesures semi-démocratiques et recueillir enfin tous les immenses bénéfices de la liberté.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.