Le préceptorat : une idée ancienne pleine d’avenir

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Le préceptorat offre des possibilités éducatives pour les enfants grâce à un programme personnalisé. Focus sur l’exemple du Cours du Pont de Pierre.

Par Lisa Kamen-Hirsig.

Ce qui frappe en arrivant au Cours du Pont de Pierre, ce sont les dizaines d’emplois du temps affichés. « Chaque élève a le sien » explique son directeur, Grégoire van Steenbrugghe. Il a fondé cette école étonnante il y a neuf ans pour accueillir des enfants à besoins spécifiques, souvent déscolarisés et parfois désocialisés. Elle est étonnante, car elle repose sur une idée ancienne et disruptive à la fois : le préceptorat.

De sa propre scolarité Grégoire ne dit pas grand-chose, mais on sent qu’elle a été déterminante dans sa volonté d’offrir une alternative à l’approche uniformisée de l’Éducation nationale :

Élève d’une école élitiste, je me suis contorsionné pour entrer dans le moule. Je pensais qu’il n’y avait toujours qu’une réponse à chaque question. Je n’osais pas réfléchir par moi-même, me montrer créatif. Ma scolarité n’a pas été un moment de plaisir.

Il dit de ses élèves qu’ils ont su s’opposer à un système monolithique :

Je n’en aurais pas été capable à leur âge. Je suis convaincu qu’il y a parmi eux de futurs entrepreneurs à succès. Ils raisonnent déjà « out of the box », il faut leur donner la structure pour développer leur plein potentiel, et c’est ce que nous cherchons à leur offrir.

Les élèves accueillis ici n’ont pas trouvé ailleurs de réponses à leurs besoins spécifiques : troubles des apprentissages (attention, dyslexies…), difficultés sociales (phobie scolaire ou sociale…), précocité, besoin d’un accompagnement individualisé ou de révisions méthodologiques afin de redevenir maître de leur avenir après une période d’égarement.

Grégoire van Steenbrugghe, ingénieur de formation, a toujours été passionné d’éducation : étudiant, il donnait des cours particuliers et proposait même des stages de vacances, ce qui était rare à l’époque. Après 15 années passées dans l’entreprise, en quête de sens, il a créé une société d’entremise entre des familles et des professeurs particuliers. Certains élèves étaient sortis du système scolaire. Leur plus gros problème était la désocialisation. Grégoire leur a alors dédié un lieu, réunissant des professeurs dans une atmosphère non scolaire et proposant un accompagnement individualisé.

Le Cours du Pont de Pierre était né. L’approche individualisée, ce fameux « préceptorat », évoque ce qui se pratiquait jadis dans les familles fortunées : un précepteur accompagnait les enfants à des niveaux différents, mais avec ce souci de transmettre en s’adaptant aux besoins de chacun.

Rallumer le feu grâce au préceptorat

Le secondaire accueille une quarantaine d’élèves. En moyenne, un enseignant s’occupe de 3,5 élèves. Le primaire lui, créé il y a deux ans, accueille une douzaine d’élèves pour le moment. La cuisine-cafétéria centrale permet de nombreux échanges et les élèves disposent aussi d’une cour et d’un parc à proximité.

Les énergies sont très fortes ici, il faut que les élèves puissent se dépenser.

Au Cours du Pont de Pierre, un projet pédagogique est élaboré pour chaque enfant. Il se matérialise par un emploi du temps individualisé. Les matinées débutent par une revue de presse au cours de laquelle les élèves s’expriment pour un court exposé : ils apprennent à s’écouter les uns les autres et aiguisent leur curiosité du monde qui les entoure. La suite des matinées est consacrée aux matières scolaires habituelles. Les après-midis sont majoritairement dévolus à des activités de développement personnel : chant, expression artistique, gestion des émotions, théâtre ou jeux d’improvisation, claquettes, ateliers d’éloquence, de philosophie dès la sixième…

Chacun est invité à développer toutes les facettes de sa personnalité. L’école ne sélectionne pas sur le niveau et pourtant les résultats sont très bons ! En neuf ans seuls deux élèves n’ont pas eu leur bac du premier coup. Mais Grégoire van Steenbrugghe se réjouit surtout que le cocon qu’il offre à ses recrues leur permette de s’ouvrir, d’apprendre à se connaître et de recréer des liens sociaux…

Il sourit :

Ce projet est porté par ma Foi : j’ai conscience que cette école est un rouage dans un ensemble plus vaste. Ce qui me rend heureux et me donne l’énergie de me lever chaque matin c’est de constater qu’un élève retrouve confiance en lui et qu’il arrive ici avec le sourire. À ce moment-là, je sais que c’est gagné !

Une gestion au cordeau

Grégoire van Steenbrugghe n’en était pas à sa première création d’entreprise. Il a géré les démarches administratives de main de maître et rapidement mis en place un comité pédagogique, utile sur le plan académique. Il a néanmoins rencontré de nombreux obstacles : reconnaissance de l’établissement, conformité des locaux aux normes et financement sont problématiques, parfois anxiogènes. Il a été épaulé par l’association Créer son école, dirigée par Mme Anne Coffinier.

De nombreuses écoles se créent sous forme associative, mais il tenait à garder la maîtrise de la gouvernance. Il a créé le CPP sous forme d’une SARL. Elle fait partie de l’Économie Sociale et Solidaire (ESS) et a été reconnue Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale (ESUS), car elle s’adresse à un public fragilisé.

Grégoire van Steenbrugghe détaille :

Une école, ce sont des mètres carrés et des personnes, donc des loyers et des salaires. Les charges fixes sont élevées, et lorsqu’on a un équivalent temps plein pour 3,5 élèves, les charges de personnel sont élevées. Les écoles hors contrat ne bénéficient d’aucune subvention, pas même la taxe d’apprentissage ! Tout est financé par les frais de scolarité. Le chèque scolarité n’est pas à l’ordre du jour. C’est dommage et un peu dérangeant, car les parents de mes élèves paient des impôts dont une partie importante est affectée à l’Éducation nationale. Les inscrire au CPP n’est pas toujours un choix. On peut dire que c’est la double peine. Les frais annuels sont entre 16 000 et 25 000 euros. Cela semble important, mais couvre tout juste les coûts : le résultat annuel de notre école est inférieur à 5 %. Le coût d’une scolarité est le principal frein à l’inscription des élèves au CPP, autrement nous aurions plusieurs centaines d’élèves.

Il reste très impressionné par les efforts et la solidarité dont les familles sont capables : certaines déménagent à Paris ou font héberger leurs enfants dans des familles d’accueil. Plusieurs membres se cotisent parfois pour couvrir les frais. Des écoles de ce type pourraient se développer grâce à la mise en place d’un chèque scolarité, ou au moins d’une déduction fiscale. Ce n’est malheureusement pas la voie choisie par nos gouvernants. Le nombre croissant de recours au Conseil d’État ces dernières années est le signe d’une législation de plus en plus contraignante.

Grégoire van Steenbrugghe observe :

En France on a tendance à considérer que l’école est gratuite ce qui n’est absolument pas le cas. Un élève d’école primaire coûte 7000 euros/an. Au collège 10 000 euros/an et au lycée 13 000 euros/an. Et ils sont propriétaires de leurs locaux ! La formation a un coût réel, c’est certain. Je ne suis pas entré dans le détail des charges de l’Éducation nationale, mais elle a des coûts de structure importants, et l’organisation des examens est aussi très onéreuse. Le modèle des Charter Schools américain est intéressant également : confier au secteur privé une mission d’instruction dans le respect des programmes avec un budget pour chaque enfant aurait du sens. Ces écoles font le point au bout de cinq années, elles sont contrôlées et disparaissent si elles ne sont pas performantes. Le chèque scolarité serait aussi une solution plus juste : puisque tout le monde paie l’éducation par l’impôt, tout le monde doit pouvoir en bénéficier.

Réalisme économique du préceptorat

Au lancement du Cours du Pont de Pierre, la trésorerie était quasi nulle. Notre directeur, plein de ressources, a eu l’idée de financer les investissements par une activité annexe : l’aide aux devoirs et des stages de vacances. « Les journées étaient longues, mais passionnantes ! ».

Le déménagement en 2019 a été un processus très lourd. Trouver un local aux normes ERP (établissement recevant du public), ou « ERPable » lui a pris deux ans. Peu de bailleurs acceptent de louer à une école. Pour financer les frais liés au bail ainsi que les travaux, il a sollicité le Fonds de Solidarité Européen. Expérience kafkaïenne : après avoir été éligible, le dossier a été retoqué pour… non-éligibilité !

Condamné à réussir ce déménagement, car il s’était déjà engagé auprès du propriétaire, il a alors lancé une augmentation de capital : neuf mois de stress ! Un projet ESUS (Entreprise Sociale d’Utilité Solidaire) n’a pas pour vocation première de générer des résultats importants, son attractivité se fait sur le sens de l’investissement.

Grégoire van Steenbrugghe n’a pas souhaité faire appel à un fonds d’investissement :

Mais je n’ai jamais perdu de vue que le projet devait dégager un résultat chaque année.

Il confesse que son « management à l’affect » du début du projet a été malmené dans ce lieu trois fois plus grand : il a dû faire face à un turnover de l’équipe qui l’avait accompagné depuis le début. En outre, son métier est de plus en plus focalisé sur la gestion.

Il conclut :

C’est à cette occasion que j’ai appris, un peu malgré moi, que le deuxième métier d’un directeur d’école est l’immobilier. Il est important d’en avoir conscience avant de se lancer.

À bon entendeur…

Le Cours du Pont de Pierre est situé à Paris au 22 rue Vaugelas dans le XVe arrondissement pour son collège et son lycée, et dans le VIIe arrondissement pour le primaire. Son fondateur et directeur, Grégoire Van Steenbrugghe est aussi l’auteur de Le premier acteur de la scolarité épanouie de vos enfants, c’est vous ! et auteur du livre L’aide aux devoirs jusqu’à l’entrée au Collège aux éditions Hachette.

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