Russie : tuerie de masse dans un pays aux armes « hypercontrôlées »

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La fusillade en Russie, un pays restrictif en termes de port d’arme montre l’impossibilité du contrôle des armes à feu.

Par Mitch Menet.

La récente fusillade à l’université de Perm au sud de l’Oural déplace le débat habituel sur le contrôle des armes feu. On passe des gun free zones des tristement célèbres fusillades aux États-Unis à une université russe où les armes sont également parfaitement interdites. Cet événement n’est d’ailleurs pas le premier du genre. Moscou déplore au moins trois fusillades en deux ans qui ont fait les gros titres.

La situation russe 

Dans la fédération russe, le taux d’homicide est en baisse constante depuis 2002 (Poutine peut clairement se targuer de cet excellent résultat). Aujourd’hui le taux de criminalité en Russie est proche de celui des USA alors qu’il était proche du double en 2014 (et que le taux des USA a baissé lui aussi).

Il semble que la légalisation en 2014 du port d’arme, très contrôlé en Russie, n’a eu que peu d’impact sur cette statistique. Avant et après 2014, le rythme de diminution de la criminalité a été le même. Rien ne permet d’affirmer que la législation du pays relative au droit de posséder/porter une arme n’ait eu un impact significatif.

Néanmoins, à la suite de cette dernière tuerie à Perm, Poutine a promis un alourdissement de la législation. Au regard des données disponibles il est fort probable que ça ne change pas grand-chose pour les prochaines attaques. Il est vrai que le tueur possédait une arme légale et qu’en la rendant illégale on peut imaginer le désarmer.

Mais il est finalement possible que cela aboutisse au résultat inverse. L’arme légale est un shotgun à canon lisse contenant peu de munitions. Si le tireur se fournit au marché noir, il pourra obtenir une kalach’ full auto avec des chargeurs en pagaille. Il semble que les Russes trouvent toujours un moyen de s’entretuer malgré la loi qui tente vainement de leur en ôter les outils. On peut d’ailleurs remarquer que les pays hyper restrictifs comme le Royaume-Uni ou la Chine ont des tueries de masse au couteau, et que, faute de grive on mange des merles quand on veut tuer son prochain.

La quantité d’armes en circulation en Russie est largement supérieure aux armes déclarées. Au fond des campagnes russes paumées qui font passer le département de la Loire pour un enfer urbain, nulle police ne vérifie les armes des citoyens. Les guerres contre les indépendantistes tchétchènes, les troubles des anciens pays satellites (Ukraine, Georgie, etc.) et la gigantesque contrebande d’armes postsoviétiques ont nourri l’offre du marché parallèle.

L’état général de corruption et d’insécurité sous Eltsine a nourri la demande. Autant dire que même avec le fort pouvoir de Poutine, si celui-ci décidait vraiment de saisir toutes les armes privées, il y en aurait quand même pour encore longtemps. Et pourtant la tendance reste identique depuis 20 ans : le taux de criminalité est en chute libre comme dans tous les pays de culture occidentale actuellement, à l’exception du Venezuela. Et bien que le trafic d’armes soit en baisse, on recense 14 200 infractions relatives au trafic d’armes en 2020.

Et ça, ce sont celles qui ont été trouvées…

Mais alors que dire de ces tueries de masse en Russie ? Hé bien on pourrait dire la vérité. Elles sont choquantes car elles touchent des victimes inhabituelles, comme aux États-Unis. Elles sont choquantes parce que l’anomie traduite par le comportement meurtrier des tueurs nous laisse supposer que notre société produit des désaxés là où on ne s’y attend pas. Ce genre d’évènement est choquant, mais il est techniquement réalisable avec une épée, un pistolet à eau chargé d’acide ou une banale bombe chimique à base d’explosif nitré et d’écrous, sans oublier le camion dans la foule comme s’en souviennent les Niçois.

Ce qui choque vraiment dans ces tueries, c’est que ce ne sont pas les habituels trafiquants marseillais qui règlent leurs comptes entre eux. Ces meurtres sont précisément là pour choquer, être remarqués, l’auteur veut partir avec panache ou faire entendre un message politique étouffé par le système actuel. Ce qui caractérise ces tueurs dans l’ensemble, c’est leur volonté de revanche sur une société dont ils pensent qu’elle les exclut. Leur accès aux armes semble ne changer absolument rien à leur décision de passage à l’acte. Il est actuellement impossible d’établir une corrélation entre la quantité de meurtres, la prolifération d’armes ou leur législation.

Mais il n’est pas faux qu’absence de preuve n’est pas preuve d’absence. Si rien ne démontre que les lois permissives sur les armes engendre de la violence ou la facilite, rien ne permet non plus de démontrer le contraire. On pourrait arguer qu’il faudrait une étude mondiale pour croiser les impacts des législations et de la prolifération des armes sur la criminalité avant d’être certain de pouvoir autoriser les citoyens à être armés.

Peut-être, mais pour l’instant en l’absence toute preuve, le culte des antiarmes reste une chimère.

Les exemples tchèque et italien en matière d’armes à feu

L’idée que les citoyens doivent démontrer leur innocence collective avant d’obtenir un droit individuel est bien le genre de bousillage intellectuel qui caractérise les despotes. L’assertion que la prolifération des armes engendre une forte criminalité est une affirmation sans preuve. Affirmer que les lois permissives sur les armes engendrent elles aussi une forte criminalité n’est pas non plus démontré.

On ne peut que pointer du doigt les contre-exemples qui infirment ces hypothèses.

La République tchèque est probablement le contre-exemple le plus parlant. Le peuple tchèque est armé jusqu’aux dents. Gros fabricant d’armes avec entre autres la marque CZ et son non moins célèbre CZ75, ce petit État d’Europe centrale peut se vanter d’un taux de criminalité parmi les plus faibles de l’Union européenne.

Seuls le Luxembourg, le Liechtenstein, Andorre et Monaco font mieux (statistiques de 2017). Le droit du port d’arme est autorisé à condition d’avoir un casier vierge et d’une démonstration d’aptitude. Il est à noter que la chambre basse de la République tchèque a voté une loi en juin garantissant aux citoyens le droit d’utiliser une arme pour se défendre. Cette loi a été passée pour anticiper les lois européennes anti-armes à venir. Nous verrons bien si le pays sombre dans la généralisation des tueries de masse. L’Italie sous Salvini a aussi réduit les obstacles à l’acquisition d’armes à feu en 2019.

Malgré les annonces du New York Times, le taux de criminalité en Italie continue de baisser. Il semble que les lois de Mussolini de 1931 qui ont confisqué les armes aux Italiens n’ont pas changé grand-chose à la délinquance, et que leur légère remise en question n’engendre pas de charniers.

L’épouvantail américain

Mais retournons sur le champ de bataille favori des antiarmes : les grands méchants États-Unis… Là-bas, les législations sont très variables, concernent autant le port visible et non visible que la simple possession, tout en variant selon le type d’arme. La législation américaine est un ensemble de lois locales qui changent d’État en État, voire entre contés, et qui varient également au fur et à mesure des caprices des administrations qui se contredisent.

Le taux de possession d’armes varie beaucoup d’un État à l’autre, mais il ne fait qu’augmenter partout, le taux de criminalité variant aussi beaucoup. Les opposants aux armes qui prennent les USA comme exemple pour les comparer à d’autres pays sont en général peu renseignés sur le sujet.

Ils ne savent même pas à quel point les États-Unis ne constituent pas un ensemble homogène ne serait-ce qu’au point de vue législatif. Ce raisonnement simpliste est tristement tenu par beaucoup d’Américains et la tendance aux États-Unis est à la suppression du droit de porter des armes. Mais il y a une vraie résistance. Au Texas on ne semble pas vouloir céder aux sirènes antiarmes. Le gouverneur Abbott a même récemment renforcé les droits des Texans de porter une arme. Il a d’ailleurs garanti ce droit aux non Texans de passage dans l’État : « Don’t mess with Texas  !  ».

Mais pour en revenir au débat sur les armes aux USA en général il convient quand même de garder quelques aspects à l’esprit :

1. La violence par arme à feu aux USA est en régression presque partout malgré une augmentation des armes en circulation.

2. Le terme de violence par arme à feu aux USA inclut les suicides qui comptent pour les deux tiers de la statistique des morts par arme à feu.

3. L’immense majorité des crimes par arme à feu est commise avec des armes de poing lors de règlements de compte dans les grandes villes, souvent entre truands. Donc, interdire les AR15 aux Américains respectueux des lois c’est se tromper de public et d’outillage.

4. Les tueries de masse sont des tragédies humaines qui marquent les esprits, mais qui sont statistiquement insignifiantes.

Globalement, le débat sur les armes aux États-Unis souffre d’une représentation de la réalité qui est au mieux délirante, au pire mensongère. Et encore, je vous fais grâce des idées comme quoi tous les pros armes sont des racistes, ou que la NRA est un lobby ultrapuissant auquel imputer toutes les tueries dans les écoles.

Ces affirmations dignes des thèses sur les illuminatis sont en général aussi bien étayées que les thèses scientifiques publiées sous l’égide de Lissenko. Si on les écoutait, on croirait que la tuerie de Perm en Russie est la faute de la NRA.

Donner le monopole des armes à l’État : un phénomène dangereux

Mais cessons de voyager de pays en pays et recentrons-nous sur le cœur du débat philosophique et politique  :

Pour les antiarmes, l’humain est mauvais, dangereux et violent. Il convient donc de le désarmer. Certes, les antiarmes conviendront que tous les hommes ne sont pas ainsi, ne serait-ce que pour ne pas se ranger eux-mêmes dans la même catégorie que Charles Manson. Mais alors que pensent-ils ? Que seule une élite doit être armée ? Seules les armes peuvent interdire les armes, et cela, personne ne peut le nier.

C’est d’ailleurs le paradoxe que les antiarmes ont toujours bien du mal à résoudre : ils ne sont pas profondément opposés aux armes mais en faveur du monopole des armes. À de rares exceptions, ils comptent sur la police armée pour faire appliquer leur rêve de société sans arme à feu.

C’est assez particulier de vouloir initier la violence armée comme moyen de faire reculer la violence armée, de faire si peu confiance aux individus composant le peuple pour manier des armes, et d’accorder une si grande confiance aux policiers et aux militaires, traditionnelles institutions pour tout ce qui est rafles, génocides, massacres de masse, etc. Devons-nous nous rassurer en pensant que ces institutions sont contrôlées par nos politiciens ? On a vu mieux comme caution…

Si les armes engendraient mécaniquement la violence, alors les policiers seraient tous des criminels. J’espère que ce n’est pas le cas. Les militaires seraient tous des psychopathes assoiffés de sang. J’espère là aussi que ce n’est pas le cas. À cet argument on vous oppose en général un entraînement rigoureux, ce qui fait bien rire les tireurs sportifs.

Quand on voit débarquer la police dans un stand de tir pour s’entraîner, à part quelques officiers d’élite ou enthousiastes sur les armes à feu, on constate souvent un niveau déplorable. Chez les militaires ce n’est malheureusement guère mieux : quelques-uns sont très bons, mais nagent au milieu d’un grand nombre de médiocres.

En Russie comme aux États-Unis, être contre les droits des citoyens de porter des armes, c’est vouloir attribuer un monopole de l’armement aux politiciens en espérant que jamais au grand jamais, ils n’en abuseront. C’est le signe d’une confondante naïveté, doublée d’un méprisant complexe de supériorité.

Peu d’antiarmes s’imaginent commettre des meurtres s’ils étaient armés mais ils prêtent les pires intentions et les pires défauts de bêtise violente aux autres humains qui les entourent. Ils ne se rendent pas compte que ce mépris d’autrui, sa réduction à un être inférieur en droit, est justement la condition sine qua non pour commettre les pires exactions.

En France l’ARPAC soutient le port d’armes pour les citoyens dans le but de se défendre à condition qu’ils fassent la preuve de leur honorabilité et de leur capacité à utiliser lesdites armes. Et très concrètement, supposer que des individus au casier vierge, suivis et entraînés sont des dangers pour la société est une affirmation ubuesque. C’est exactement ce qui est exigé à l’entrée dans la police et même un peu plus selon le niveau et la régularité de l’entraînement requis.

Cette association ne réclame en fait pas grand-chose, juste le droit pour ceux qui font expressément la démonstration de leur probité et de leur aptitude, de participer à la défense intérieure de la paix dans le pays. D’ailleurs, combien de ces tueurs de masse, russe ou américain auraient pu passer ces contrôles réguliers ? Il est fort possible qu’ils se seraient tous fait recaler…

Mais au-delà, la sagesse ne doit-elle pas nous conduire à accepter que toutes les sociétés humaines comporteront toujours une dose au moins résiduelle de violence meurtrière ? La sagesse ne doit-elle pas nous conduire à regarder en face la réalité de la violence ?

N’est-il pas irresponsable, voire immoral, que l’État interdise aux citoyens a priori innocents de se défendre alors qu’il n’est pas en mesure de l’empêcher lui-même ?

Il est banal de conclure que « Si vis pacem para bellum » alors je vais tenter de me distinguer en citant Cicéron dans son Plaidoyer pour Milon :

Pourquoi prendre des escortes dans nos voyages ? Pourquoi porter des armes ? Certes, il ne serait pas permis de les avoir s’il n’était jamais permis de s’en servir. II est en effet une loi non écrite, mais innée ; une loi que nous n’avons ni apprise de nos maîtres, ni reçue de nos pères, ni étudiée dans nos livres : nous la tenons de la nature même ; nous l’avons puisée dans son sein ; c’est elle qui nous l’a inspirée : ni les leçons, ni les  préceptes ne nous ont instruits à la pratiquer ; nous l’observons par sentiment ; nos âmes en sont pénétrées. Cette loi dit que tout moyen est honnête pour sauver nos jours, lorsqu’ils sont exposés aux attaques et aux poignards d’un brigand et d’un ennemi : car les lois se taisent au milieu des armes ; elles n’ordonnent pas qu’on les attende, lorsque celui qui les attendrait serait victime d’une violence injuste avant qu’elles pussent lui prêter une juste assistance.

Est-il bas d’utiliser un argument d’autorité ? Cela le serait très certainement si la prose du vieux Romain n’était pas aussi fine et limpide. Chaque tuerie de masse me pousse à penser que nous avons de plus en plus besoin d’être armés, que cela relève du plus simple instinct de conservation autant que de la responsabilité individuelle et morale de prêter assistance à tout humain qui subirait de la violence. Soyez comme Léonidas et à ceux qui vous demandent de rendre vos armes répondez simplement  : Molon Labe  !

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