Le problème, ce n’est pas d’être au chômage mais d’y rester 

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Pour libérer l’accompagnement des demandeurs d’emploi, une solution serait le “Chèque de Retour vers l’Emploi” qui fonctionnerait comme le le chèque éducation.

Par Daniel Pigeon-Angelini.

Depuis 40 ans, les politiques publiques de l’emploi tentent en vain de lutter contre le chômage en essayant d’agir sur le nombre d’emplois. C’est oublier que le vrai drame du chômage c’est sa durée. Un demandeur d’emploi le reste en moyenne 390 jours ! Chaque semaine gagnée sur cette moyenne est une victoire contre la précarité… et un gain de plus d’un milliard d’euros pour la collectivité. Et si le (ou la) futur président libérait l’accompagnement des chômeurs ?

« Contre le chômage, on a tout essayé ».

Nous sommes le 25 octobre 1993, François Mitterrand intervient devant les Français. Il y a dix ans qu’il a pris le tournant de ce que l’on appelle alors la rigueur et les résultats ne sont pas au rendez-vous. Le constat est sévère, le nombre de chômeurs ne cesse de croître. Plus de 80 % d’augmentation depuis l’arrivée de son équipe en 1981. Il prononce alors cette phrase qui résume toute l’impuissance d’une classe politique qui avait cru que quelques mesures simples suffiraient et que prendre aux riches pour donner aux pauvres ferait redémarrer la machine économique. « Contre le chômage, on a tout essayé », c’est une capitulation : l’État providence dépose les armes devant le Général Chômage et la succession de crises économiques. 

Trente ans après, où en sommes-nous ?

Malgré les renoncements du vieux socialiste, l’État ne s’est jamais vraiment résolu à accepter son impuissance et continue d’essayer d’agir. Et tous les gouvernements se cassent les dents sur le sujet. François Hollande, en attendant une inversion de la courbe qui n’est jamais venue, en a été la dernière victime.  Pour sa part, Emmanuel Macron, avec la crise sanitaire et le « quoi qu’il en coûte », a dû boxer dans une tout autre catégorie… 

« Sauvons l’emploi ! » chantent en chœur politiques de gauche comme de droite à l’unisson des différents syndicats. Il n’y a pas un ministre de l’Économie qui ne vienne plastronner en venant expliquer qu’il faut sauver à coups de milliards l’emploi de tel ou tel site industriel. L’argent du contribuable vient ainsi régulièrement éponger les pertes de canards boiteux pour permettre aux grands groupes de délocaliser en gardant bonne conscience. 

Ça ne marche pas, mais l’État continue à faire semblant d’agir sur une variable qu’il ne maîtrise pas – ou si peu – puisque ce sont les entreprises, et elles seules, qui créent l’emploi. Il a pourtant tant à faire dans son domaine de compétence. 

Le problème, ce n’est pas d’être au chômage mais d’y rester 

Chaque mois, Pôle Emploi publie les chiffres du stock de demandeurs d’emploi.

Au 31 juillet 2021, il y a ainsi 3 261 780 demandeurs d’emploi de catégorie A (chômeurs à plein temps pour faire simple) et plus de 6 millions si l’on additionne tous ceux qui ont un petit boulot, une formation, etc.  Mais s’il y a un stock, il y a aussi un flux. Ce sont les deux faces d’une même réalité. Et augmenter le flux est tout aussi important que diminuer le stock. 

Pour mesurer ce flux, le chiffre le plus important est le nombre de jours moyen de durée du chômage. C’est étrangement une information plus confidentielle. Et pourtant… le problème n’est pas d’être au chômage, mais d’y rester, de s’y enkyster en perdant un peu chaque jour de son employablilité et de ses compétences. Cette durée atteint aujourd’hui 390 jours. Et encore, c’est une moyenne. Pour les seniors ou les salariés qui ont été licenciés, on dépasse allègrement les 600 jours !

Concrètement, cela signifie que si vous êtes au chômage, vous le resterez en moyenne un an, et près de deux ans si vous avez plus de 45 ans. C’est là le véritable drame. Mais la bonne nouvelle c’est que, sur ce sujet, l’État peut et doit agir. En expérimentant les « parcours de remobilisation » pour les chômeurs de longue durée, il fait un petit pas dans cette direction. Mais outre le nom de la démarche qui sous-entend que le problème d’emploi est uniquement une question de mobilisation personnelle, elle reste bien timide par rapport à l’ampleur du problème.  

L’État a pourtant tout intérêt à s’en préoccuper. Un jour de gagné sur cette moyenne, c’est une économie de 170 millions d’euros pour la collectivité ! Selon les économistes un demandeur d’emploi coûte entre 15 et 28 000 euros par an en additionnant les indemnités et le manque à gagner en cotisations et consommation. 

Avec cet indicateur, on commence à identifier des solutions opérationnelles pour faire bouger les lignes et motiver la décision publique. Par exemple, en France, la durée moyenne d’un recrutement est de 32 jours, une des plus élevées du monde. Elle est de 23 aux États-Unis (enquête Glassdoor). En simplifiant les procédures pour permettre d’arriver au niveau américain, l’État économiserait déjà près de 1,5 milliard par an.

Libérer l’accompagnement des demandeurs d’emploi de longue durée

Et cette somme n’est rien par rapport à ce que permettent d’autres actions. En renforçant l’accompagnement des seniors vers l’emploi pour les amener à une durée de chômage équivalente à la moyenne des demandeurs d’emploi, on atteint carrément près de 10 milliards d’économie, sans évidemment prendre en compte les retombées sociales et sociétales d’une telle action. Instituer l’emploi des seniors en cause nationale est ainsi non seulement une obligation au regard de notre évolution démographique et du financement des retraites, mais aussi un intérêt collectif bien compris.

Mais pour agir sur la durée du chômage, il faut travailler sur l’accompagnement des demandeurs d’emploi pour les transformer rapidement en « offreurs de compétences ». Et sur l’accompagnement, l’État peut beaucoup. Son bras armé, Pôle Emploi, affronte une sorte de mission impossible : reclasser 6 millions de personnes avec 20 000 employés (chiffre qui correspond aux effectifs dédiés à l’accompagnement extrait d’un rapport de la Cour des comptes de 2018) et un conseiller pour 3 à 400 personnes, si l’on considère que dans cette population on trouve également l’activité administrative d’accompagnement, les relations entreprises…

Le résultat et le sentiment d’accompagnement des demandeurs d’emploi s’en ressentent évidemment. Une enquête de l’Insee de 2017 soulignait que seuls 9 % des demandeurs d’emploi estimaient que Pôle Emploi les avait aidés à trouver un travail. À peu près comme Indeed.

La qualité du travail des conseillers, qui subissent un insupportable bashing permanent, n’a rien à voir avec cela. Aussi compétent soit-on, on ne vide pas un lac avec un seau. Et quand on se rend compte qu’il faudrait tripler les effectifs d’un service public, on comprend que le problème n’est pas l’effectif, la compétence ou la motivation mais plutôt les choix politiques d’organisation. 

Un chèque éducation pour l’emploi

Et si l’on tentait de mieux s’appuyer sur la créativité des territoires, sans confondre le local et la région ?

Loin d’être la solution, la régionalisation de Pôle Emploi, qui consiste à repasser la patate chaude aux exécutifs locaux, n’aboutirait qu’à remplacer un mammouth par un troupeau de treize pachydermes se marchant allègrement dessus. Les délimitations régionales ne sont qu’administratives. Les recruteurs proposent des postes sur des réseaux nationaux et les travailleurs se déplacent. La régionalisation ce n’est que de nouveaux freins, là où l’on a besoin d’un maximum de souplesse et de créativité. 

Plutôt que de se fier aux mammouths, jouons la flexibilité et la responsabilité. La flexibilité en s’appuyant sur l’extrême créativité et l’efficacité des structures locales et la responsabilité des demandeurs d’emploi en leur laissant le choix de leur mode d’accompagnement. Pour réussir ce pari, il faut financer les structures alternatives dédiées au soutien des chômeurs.

Une des solutions nous vient d’une vieille idée libérale conçue à l’origine pour libérer l’enseignement : le chèque éducation, déjà mentionné dans les écrits de Friedrich Hayek ou Milton Friedman… Il consiste à fournir un chèque à chaque famille qui le dépensera en choisissant librement l’école de son enfant. 

Le Chèque de Retour vers l’Emploi pourrait fonctionner de la même façon. Au lieu que l’État ou les collectivités financent directement les structures d’accompagnement, ce sont les demandeurs d’emploi de longue durée qui recevraient un Chèque Retour vers l’Emploi pour payer leur accompagnement vers le marché du travail. Ils choisiraient ensuite à quelle structure agréée – publique, associative ou commerciale – le remettre. Cette dernière ne serait payée qu’après une période d’au moins 6 mois sans chômage suivant le recrutement.

Concrètement, le dispositif peut être enclenché dans un premier temps après un an de chômage (peut-être 6 mois sur certaines catégories plus âgées). Et l’État peut même garder la main en modulant le montant du chèque en fonction des difficultés du candidat et de ses priorités politiques (âge, localisation dans certains quartiers, RSA…).

Une solution autofinancée par les résultats obtenus

Cette solution repositionne l’activité de Pôle Emploi sur ses missions – indemnisation, contrôle – et sur l’accueil des nouveaux chômeurs non suivis par les Missions locales et plus faciles à placer. 

Elle offre aux demandeurs d’emploi la possibilité de choisir librement, après un an de chômage, le service qui leur convient le mieux. Certains ont besoin de contacts, d’autre de se rassurer, d’autres encore d’acquérir telle ou telle compétence… Autant se tourner vers un service personnalisé et spécialisé.

En imposant aux structures d’obtenir des résultats pour être rémunérées, elle finance à bon compte le tissu associatif en y créant de l’activité. Et la collectivité génère des économies en ne payant qu’après avoir économisé 6 mois de prestations.

Un tel dispositif n’empêcherait nullement les collectivités de financer le lancement d’activités associatives nouvelles qui trouveront ensuite un revenu récurrent grâce au Chèque Retour vers l’Emploi.

L’objectif du dispositif est de faire rapidement baisser le temps moyen de chômage en instituant une nouvelle dynamique autour de l’accompagnement renforcé des chômeurs de longue durée.

Il peut être lancé dans un premier temps à titre expérimental sur la population des bénéficiaires du RSA en partenariat avec les départements. Pour mémoire, le RSA leur coûte environ 10 milliards d’euros par an. Il est facile de comprendre l’intérêt de concentrer les efforts sur de tels enjeux sociaux et économiques…

De belles économies et de beaux objectifs qui pourraient donner envie aux candidats et candidates de la future élection présidentielle d’intégrer le sujet de l’accompagnement des demandeurs d’emploi dans leurs projets.

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