Darmanin contre la drogue : toujours plus de prohibition

Screenshot_2021-03-18 Gérald Darmanin, émission spéciale - C à Vous - 17 02 2021 - YouTube — C à vous on Youtube,

Il faut libéraliser la vente et la consommation pour les adultes uniquement afin de pouvoir concentrer tous les efforts sur une cause vraiment fédératrice : la lutte contre la consommation des mineurs.

Par Mitch Menet.

Annonce tonitruante par notre ministre de l’Intérieur : la lutte contre le fléau de la drogue est en nette avancée.

Analysons d’abord ses propos.

Gérald Darmanin, fier de sa lutte contre la drogue

Gérald Darmanin se félicite qu’on saisisse beaucoup de drogue illégale en France. Il ne songe pas au fait que cela signifie peut-être qu’il y en a juste beaucoup en circulation. S’il s’en félicite, c’est parce qu’il ne conçoit pas cela autrement que comme une lutte manichéenne entre le Bien et le Mal, lui-même étant évidemment du côté du Bien.

Il est content d’annoncer que les vendeurs de drogue prohibée soient davantage fichés. Sachant que c’est un milieu avec un très fort turn-over des effectifs, il est fort probable que cet effort soit peu productif, mais il en est satisfait. Selon lui, c’est donc génial qu’un mec de 18 ans qui vend trois barrettes de shit pour se faire 4 sous ou pour dépanner les copains, soit fiché à vie comme un danger pour la société.

Darmanin se frotte les mains en annonçant qu’on a arrêté 5,1 % de vendeurs de drogue de plus que l’année dernière. Mais c’est un peu comme les kilos de weed : en a-t-on arrêté davantage parce que Gérald Darmanin est plus fort que tous les autres ministres de l’Intérieur avant lui ? ou parce que devant le chômage de masse, la glande généralisée par le confinement et l’enfermement, la demande de chichon explose et crée conséquemment des vocations par simple opportunité financière ?

Pour Gérald Darmanin, la réponse est évidente : le mieux s’explique toujours par lui-même. Quoi qu’il arrive, c’est encore une victoire. On en arrête davantage parce qu’à Beauvau, il a tapé du poing sur la table. C’est l’explication la plus rationnelle, puisqu’on vous le dit !

Il se réjouit que plus de 50 000 amendes forfaitaires aient été dressées pour usage de drogue (soit 12 500 000 euros si les prunes sont bien à 250 euros). C’est formidable parce que si on y réfléchit bien, ces amendes sont quasiment un privilège de fumette pour les riches : si vous n’êtes pas à 250 euros près fumer un bon gros joint devant la place Beauvau, sous ses fenêtres, c’est largement envisageable.

Mais très sincèrement, à part plonger dans la chienlit financière des consommateurs a priori pacifiques qui n’en demandaient pas tant, qu’espère Darmanin exactement ?

Avant, ces personnes étaient juridiquement parlant susceptibles d’être condamnées à un an de taule. Même si ce n’était généralement pas le cas, beaucoup se retrouvaient au tribunal avant de se prendre une peine largement en dessous du minimum légal théoriquement requis. Un procès n’est jamais une sinécure.

Mais maintenant, c’est potentiellement 250 euros si on se fait prendre, et encore faut-il que l’agent en question puisse démontrer que le contrevenant fumait bel et bien de la drogue. Sachant que l’on peut fumer du cannabis sans THC puisqu’il a exactement la même odeur, j’aimerais bien savoir combien de temps ces prunes vont tenir…

Donc au final, qui est-on supposé dissuader ? Je tiens à faire remarquer qu’en fumant au dessus d’une grille d’égout, un consommateur attentif à son environnement est certain de pouvoir éviter la prune simplement en jetant le joint au moment opportun. Et pourtant, les policiers ont réussi à poser 50 000 prunes. Les toxicos ne voient vraiment pas plus loin que le bout de leur splif pour se faire ainsi appréhender par la maréchaussée. Mais je crains fort que ce genre de désagréable expérience ne les dissuade guère. Une cure de désintox à 250 euros, vous y croyez ? Gérald Darmanin, lui, il y croit.

Ensuite le ministre annonce fièrement que 11,3 % des points de deal recensés (450 sur 3952) ont été fermés. Je me gausse… Les points recensés sont par définition inférieurs à la réalité, et il s’en ouvre probablement chaque jour. Et puis, les points fermés sont-ils réouverts ? Certains le seront à coup sûr. Que vaut ce chiffre ? Autant qu’une promesse d’homme politique.

Gérald Darmanin et sa fine analyse du trafic de drogues

Darmanin s’épanche également sur le lien entre les règlements de compte et le trafic. Et là je me dis qu’il y a une lueur d’espoir, qu’il va comprendre le lien entre prohibition et augmentation de la criminalité. Je me dis que la sagesse de Lao Tseu va enfin l’illuminer : « Plus il y a de lois, plus il y a de voleurs », disait le vieux sage, bien plus intéressant que Confucius !

Mais non. Pour Gérald Darmanin, c’est juste le signe qu’il faut en ajouter une couche comme il vient de le faire. D’ailleurs, il note que les vendeurs de pétards sont de plus en plus armés : avant, 8 % de trafiquants arrêtés étaient armés et là, on est passé à 22 %. Ce qui nous fait donc 2,75 fois plus de fréquence de détention d’arme chez les dealers, seulement en un an.

Là, notre ministre ne s’attribue pas la paternité de l’évolution. Là, ce n’est pas présenté comme le résultat de l’action des forces de l’ordre. C’est une question de point de vue. Le sien est facile à comprendre.

Et ça continue avec des promesses de prune pour occupation de hall d’immeuble, sur l’évolution du trafic qui livre à domicile ou par la poste, etc.

Qu’en retirer ? Rien de nouveau sous le soleil. On va faire plus, mais rien ne changera. Ça va continuer à tirer à en banlieue, ça va continuer à fumer partout, et rien ne va vraiment changer. Rassurez-vous, le statu quo est garanti.

Pourquoi rien ne va changer ?

Parce que les faits sont là. La prohibition marche seulement lorsque l’État devient totalitaire. Le prix de l’efficacité dans la prohibition pour les pays non insulaires (et encore), ce sont les procès expéditifs, l’abandon total de la vie privée et l’instauration d’une paranoïa angoissante généralisée avec des rafles de grande ampleur et le discernement juridique que ça implique.

Saupoudrez d’un soupçon d’exécutions publiques pour l’exemple et vous obtenez la recette Mao pour se débarrasser de la drogue par la coercition étatique. En France beaucoup applaudissent ! C’est fou comme le totalitarisme finit toujours par trouver son chemin dans certains esprits en satisfaisant la violence contenue en chaque être humain.

Mais rassurez-vous, Gérald Darmanin ne fera pas ça. Ni son successeur d’ailleurs. Non, il continuera à être dans l’auto-satisfaction pour plaire à ceux que les propos de bistrot séduisent, mais surtout pour se plaire à lui-même. Parce qu’en fait, il sait qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien.

En fait, il n’y a guère d’évolution depuis le sketch de Coluche : ceux qui n’aiment pas la prohibition ne comprennent pas qu’ils ne sont juste pas assez patriotes. Ils ne sont pas solidaires de la Sécu car ils font payer leurs frais de santé au contribuable, ils ne sont pas patriotes du stupéfiant parce que, tout de même, ils pourraient s’avoiner à la piquette au lieu de fumer des cônes, cette bande de petits foutriquets !

Monsieur Darmanin, il faut libéraliser la drogue

Que faire ? Simple : légaliser intelligemment, c’est-à-dire libéraliser la vente et la consommation pour les adultes uniquement afin de pouvoir concentrer tous les efforts pour une cause vraiment fédératrice : la lutte contre la consommation des mineurs.

Si tous les efforts actuels étaient réservés à ce seul et unique but, la donne changerait. Beaucoup de drogués ne sont pas si heureux de l’être. Peu d’entre eux voient la vente aux mineurs d’un bon œil. De tous les chantres de la légalisation que je connais, pas un ne s’est jamais prononcé en faveur de la légalisation de la vente aux mineurs. Si seulement on se rendait compte que là dessus, nous sommes presque tous d’accord, peut-être pourrions-nous avancer. Cessons de nous disperser et avançons là où c’est important. Si par ailleurs, cela permettait de mieux surveiller la vente de tabac et d’alcool aux mineurs, ce ne serait vraiment pas perdu.

Une autre idée : virez de la Sécu les drogués qui se prennent une prune pour consommation, et forcez les à s’assurer dans le privé. Quand les Français s’apercevront de la nullité patentée de la Sécu comparée aux offres privées en concurrence, ils feront la queue devant les commissariats en faisant tourner le joint pour avoir le droit de se barrer de ce carcan.

La prohibition est une tentative d’interdiction d’un vice en le transformant en crime. Le résultat c’est que le vice est toujours présent, le crime en plus.

Parce que « Qui veut faire l’Ange fait la bête. » comme disait Pascal.

Dans le cas de l’addiction de Gérald Darmanin à l’autosatisfaction je préfère la sagesse de Nietzsche : « Qui trop combat le dragon devient dragon lui même ». Je crois que jamais aphorisme n’a été aussi approprié. Notre plus gros dealer, c’est l’État, le plus gros vendeur de benzodiazépine et d’anti-dépresseur de la planète. Et grâce à notre gouvernement, la demande n’est pas prête de diminuer.

Article publié initialement le 19 mars 2021.

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