Réfugiés afghans : nouvelle crise migratoire, nouvelle vague populiste ?

Marine Le Pen - Front national - Meeting 1er mai 2012 - Blandine La Cain via Flickr

L’immigration risque fort de transformer la prochaine élection présidentielle en concours Lépine des propositions les plus démagogues pro comme anti-immigration.

Par Jonathan Frickert.

C’est une information qui risque de faire tache d’huile : seulement quelques jours après l’annonce de retrait des troupes américaines d’Afghanistan, la France aurait d’ores et déjà rapatrié par avion militaire des réfugiés proches des talibans.

Une nouvelle qui rappelle la double menace qui pèse sur l’Hexagone quelques semaines après la fin d’un conflit afghan vieux de 20 ans. Une menace sécuritaire d’abord, rappelant que lors de la vague d’attentats qu’a connu le pays au milieu des années 2010, de nombreux instigateurs avaient passé la Méditerrannée lors de la première crise migratoire. Une menace humanitaire ensuite, car 2021 s’annonce comme une réplique de la crise migratoire qu’a connue l’Europe il y a 6 ans, avec un impact sans doute similaire sur les prochains scrutins, et notamment l’élection présidentielle de 2022.

Vingt années de guerre… pour rien ?

La guerre d’Afghanistan sera-t-elle pour notre génération ce que la guerre du Vietnam fut pour la précédente ?

Débutée après le refus des talibans de livrer aux autorités américaines Oussama Ben Laden, principal instigateur des attentats du 11 septembre 2001, la guerre s’est rapidement enlisée en guérilla.

Si ces vingt années de conflit auront sans doute servi à quelque chose à la marge – la BBC notant par exemple qu’aucune attaque terroriste n’a pu être planifiée depuis l’Afghanistan en 20 ans – difficile de ne pas penser aux 90 soldats français morts et aux milliers d’autres marqués à vie, souvent atteint de syndromes post-traumatiques lorsqu’on voit les images de la prise de Kaboul par les talibans ce 15 août. Les Occidentaux auront au moins retiré aux talibans le plaisir d’une prise de la capitale afghane le 11 septembre prochain, dont la symbolique aurait renforcé le côté tragique de l’instant.

L’Afghanistan sera sans doute pour notre génération ce que le Vietnam fut pour la précédente : une humiliation, comme en témoigne l’incroyable ressemblance des images de l’évacuation de l’ambassade américaine de Kaboul, calquées sur celles de la ville de Saïgon en 1975.

Seulement, si la guerre d’Afghanistan était initialement destinée à détruire une menace totalitaire, elle est devenue une guerre humanitaire, au même niveau que la guerre de Yougoslavie, le conflit libyen ou encore la guerre civile syrienne.

Pour cause, la prise de Kaboul s’apparente pour certains spécialistes à la prise de pouvoir de l’État islamique en Irak. Plus à l’ouest, en Syrie, l’écrivain syrien Omar Kaddour estime probable un scénario à l’afghane.

Mais plus encore que ces similarités, ce qui frappe les commentateurs est sans doute l’ampleur de la crise migratoire qui commence, rappelant les événements de 2015.

Après le chaos militaire, le chaos migratoire

Au milieu des années 2010, les conflits libyens, syriens et irakiens ont entraîné une augmentation de l’immigration en provenance de ces pays. Selon la Commission européenne, le nombre de demandeurs d’asile aurait augmenté de près de 44 % entre 2013 et 2014.

La crise connaît un pic en octobre 2015 avec près de 2,2 millions de migrants arrivant sur les côtes européennes.

Dans ce contexte, l’Union européenne a tenté la mise en place du fameux plan Juncker, dont la principale mesure était la répartition des réfugiés dès l’automne 2015.

Ce plan a entraîné une opposition particulièrement forte du tout aussi fameux groupe de Visegrad, tandis que les gouvernements conservateurs d’Autriche et de Grande-Bretagne sont montés au créneau. Selon les plus europhiles, l’Espace Schengen, principal pilier de la construction européenne, était alors en danger.

Plus à l’est encore, la Turquie a évidemment profité de l’occasion pour faire de sa position géographique un argument de chantage.

Une aubaine pour les populistes

Ces oppositions européennes ont naturellement eu des répercussions sur les échiquiers politiques internes des États membres. En Grande-Bretagne, la victoire des pro-Brexit est souvent associée à l’émergence de la question migratoire, largement aidée par les circonstances internationales.

Naturellement, l’autre côté de la Manche ne fut pas épargné. 2015 fut l’année des élections départementales et surtout régionales, seule véritable respiration de mi-mandat depuis l’émergence du funeste quinquennat.

La crise des migrants fut ainsi le thème principal de campagne de ce qui était encore à l’époque le FN.

Une stratégie qui s’est révélée payante d’après le directeur du département « Opinion et stratégie d’entreprise » de l’Ifop, Jérôme Fourquet, auteur en 2016 d’un livre traitant justement de l’impact de la crise migratoire sur les sociétés européennes et notamment sur les résultats électoraux. Selon l’auteur, le vote FN a ainsi fortement été impacté par la question de la jungle de Calais. Dans la principale ville concernée, le vote mariniste a ainsi progressé de plus de 17 points sur un an.

Toujours selon Fourquet, cette fois interrogé par nos confrères de L’Opinion, « la question des migrants irradiait bien au-delà de Calais et de sa région », le sujet devenant la première préoccupation politique des Français en septembre 2015.

Une réplique de 2015

De façon assez évidente, les événements afghans font craindre une nouvelle vague migratoire. À quelques jours de la fin de l’ère Merkel, l’Allemagne se retrouve encore une fois troublée, seulement quelques années après que la crise migratoire ne se soit mue en crise politique.

Le reste du continent est également concerné. De quoi laisser présager un scénario similaire à celui de 2015.

Même crainte côté turc, où les autorités ont lancé la construction d’un mur à la frontière iranienne pour prévenir une nouvelle vague migratoire.

À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, certains s’interrogent donc d’ores et déjà sur les conséquences d’une prochaine crise migratoire sur la campagne de 2022.

Un questionnement d’autant plus présent que le Rassemblement national atteint les 48 % au second tour selon plusieurs sondages, soit dans la fameuse marge d’erreur.

La situation est d’autant plus tendue qu’Emmanuel Macron, appelé Emmanuel Le Pen après son allocution sur la situation afghane, n’est désormais plus le héraut de la liberté contre la menace fasciste, mais bien une menace autoritaire dans un champ politique où la liberté est pour l’instant tristement absente.

Vers un concours Lépine de la démagogie

À la question sécuritaire s’ajoute donc la question démographique. Créée en 2013 sur conseil d’Emmanuel Macron, France Stratégie, appuyée par les données de l’INSEE, s’est ainsi penchée sur 55 unités urbaines de plus de 100 000 habitants pour constater une hausse de la population d’origine extraeuropéenne en France.

Dans un paysage politique où des bureaucrates incapables de garantir à l’État le respect de ses missions centrales au profit de missions accessoires ont pour seule opposition les populistes, l’immigration risque fort de transformer la prochaine élection présidentielle en concours Lépine des propositions les plus démagogues pro comme anti-immigration.

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