Bac 2022 : un premier pas timide vers le changement tant attendu

Salle de classe (Crédits Enac, licence CC-BY-NC-ND 2.0)

L’abandon des épreuves communes, réclamées par les syndicats, soutenus par des oppositions politiciennes, devrait être considéré comme un premier pas timide vers une refonte en profondeur du système éducatif français.

Par Nelly Guet.

Pourquoi une telle agressivité suscitée par l’abandon des épreuves communes ? un petit changement, en apparence, qui provoque un réel tollé. Objet du débat : la suppression des épreuves communes en 2022 signifie que 40 % de la note finale du nouveau baccalauréat reposeraient sur le contrôle continu et porteraient sur les disciplines du tronc commun.

Pas de changement pour les 60 % restants (le grand oral, la philosophie, les épreuves anticipées de français, les enseignements de spécialité) préparant l’élève à sa poursuite d’études dans l’enseignement supérieur.

À gauche, on peut comprendre car c’est tout l’édifice qui peut s’écrouler. En effet, les organisations syndicales gèrent la carrière des enseignants, des chefs d’établissement, des inspecteurs et des autres personnels. Elles craignent tout simplement qu’une plus grande autonomie des établissements scolaires dans l’organisation des enseignements et du contrôle des connaissances mette à mal cette hégémonie.

Bac 2022 : une brèche dans le système

Presque tous les ministres qui se sont succédé depuis des décennies ont trouvé une brèche dans le système qui pourrait permettre de lutter efficacement contre les inégalités, révélées non seulement par les enquêtes internationales mais également par les services internes du ministère (voir à ce sujet la publication récente de la DEPP). Ils ont tous échoué.

À droite, c’est sans doute l’idée de s’en prendre à l’État-Nation qui gêne et à l’un des derniers bastions censé incarner notre République indivisible.

Or c’est précisément parce que cette République supposée respecter les principes d’égalité entre les citoyens crée incontestablement chaque année davantage d’inégalités en matière scolaire, qu’il est temps de remettre en cause une procédure, tout en respectant le principe non négociable de l’égalité.

De nombreux pays en ont fait le but de leur politique éducative sans l’avoir gravé au fronton de leurs édifices publics. Si l’on reprend l’image du Titanic qui a souvent représenté le MEN, on peut considérer actuellement que le navire s’est déjà brisé en deux et que seule une minorité sera sauvée, faute d’avoir anticipé le sauvetage de tous. On peut aussi être plus optimiste et considérer qu’il est encore temps d’éviter l’iceberg en changeant de cap.

Essayons de comprendre en quoi le renforcement du contrôle continu amorcé depuis la suppression de la composition trimestrielle sous Edgar Faure, en 1969, peut faire progresser notre pays. Le résultat escompté est une amélioration des compétences des élèves et par voie de conséquence une compétitivité économique renforcée.

Une condition à remplir : substituer au principe illusoire de la liberté pédagogique, brandie en toute occasion, celui de la « responsabilité pédagogique » : l’enseignant n’est plus un exécutant, il devient un cadre de l’institution avec le pouvoir que lui confère le devoir de former et d’évaluer.

Nul ne devrait pouvoir contester l’impact de ce contrôle continu sur les apprentissages au fil des années, de l’école maternelle au second cycle du lycée. Le rôle du diplôme attribué au baccalauréat, si dévalué, reviendrait au brevet des collèges sanctionnant la fin de la scolarité obligatoire : il est depuis longtemps un mix entre les résultats obtenus par le contrôle continu et ceux résultant d’un contrôle ponctuel. Inutile de répéter l’exercice trois ans plus tard pour un diplôme décerné à 97 % des candidats, qui a fait la preuve, depuis de longues années, de son inadaptation à une poursuite d’études supérieures de qualité pour la moitié des diplômés.

Savoirs, savoir-faire et savoir-être

Depuis la loi d’inspiration européenne de 2005 dite Loi Fillon, l’obsession du diplôme à la française aurait dû faire place à une meilleure compréhension chez les élèves, les enseignants, les parents de ce que représentent « les connaissances, les compétences, les attitudes », une conception en fait très française, connue depuis longtemps sous les termes plus compréhensibles, de « savoirs, savoir-faire et savoir-être ».

La sacro-sainte moyenne a malheureusement continué à symboliser le niveau à atteindre de même que la réussite au baccalauréat qu’il soit général technologique ou professionnel. C’est donc un changement profond des mentalités qu’il faudrait obtenir grâce à ce renforcement du contrôle continu proposé par le ministre.

Sans nul doute, dès le 8 juillet, les organisations syndicales des enseignants vont tenter d’imposer une nouvelle fois des épreuves communes de manière à conserver le monopole de la gestion de carrière des personnels enseignants, sans se préoccuper davantage de l’avenir des élèves concernés.

Une évaluation formative – qui elle peut être encourageante – n’exclut pas une évaluation sommative qui soit la même pour tous. Rien de plus simple que d’exiger à des moments précis de la scolarité une évaluation du niveau obtenu qui torde le cou à la notation chiffrée de zéro à 20, confinant souvent à l’absurde. Que vaut un 9,8 ou un 10,2 en philo ? Soyons simples : 16 = TB, 14 = B, 12 = AB, 10 = tout juste suffisant, 8 = insuffisant, 6 = très insuffisant. Le ministre propose « un appui aux établissements sur leur manière de noter ». Souhaitons qu’il s’en inspire !

Les parents français, qui dans une large majorité, sont fort peu informés sur les conditions de réussite des élèves dans d’autres pays voisins continuent à réclamer l’école de grand-papa : sélection, autorité, retour aux fondamentaux… Ils feignent d’ignorer les nouvelles exigences du métier.

Bac 2022 : il faut ôter le carcan qui emprisonne les enseignants

Apporter des savoirs ne suffit plus. Les enseignants sont aussi des techniciens, des artisans, ont des tâches qui s’apparentent à celles des informaticiens, des ingénieurs, des juges ; ils ont un pouvoir d’agir et sont en capacité, sans attendre des directives ministérielles à tout propos, de résoudre des problèmes de tous ordres. Leur rendre ce pouvoir, c’est aussi ôter le carcan dans lequel ils sont emprisonnés.

Cela doit s’accompagner d’une transformation des modalités de leur recrutement, de leur formation initiale, et de leur formation continue. Les critères actuels sont obsolètes. Faire face aux inégalités sociales requiert une prise en charge des élèves qui s’articule autour de ce qu’il est convenu d’appeler ailleurs le curriculum répertoriant l’ensemble des « connaissances, compétences et attitudes » attendues en fin de scolarité secondaire.

On peut reprocher au ministre de commencer par la fin, le baccalauréat, au lieu de s’atteler à la tâche, depuis quatre ans, qui aurait consisté à introduire de la flexibilité dans les pratiques pédagogiques en imposant une formation continue pour les personnels enseignants dès l’école primaire.

C’est au niveau de l’établissement que les programmes nationaux doivent faire place à des curricula redéfinis par la communauté éducative. L’incantation sur les valeurs morales républicaines ne peut se substituer à la constitution d’équipes pédagogiques jouissant d’un pouvoir renforcé.

Pour ce faire, des formations au leadership aussi bien des enseignants que des chefs d’établissement auraient été indispensables. C’est ainsi que la confiance ne reste pas un vain mot ou juste le titre d’une loi. À ceux qui craignent un démantèlement du système éducatif français, il faut expliquer que le ministère de l’Éducation nationale est le garant de l’équité et non de l’uniformité.

Il est en charge de la définition des objectifs à atteindre qui diffèrent probablement peu de ceux des pays voisins, qui eux aussi souhaitent avoir des élèves qui réussissent, qui aient confiance en eux, qui deviennent des citoyens responsables, capables de contribuer utilement au bien-être de la société.

Bien plus que leurs aînés, ils devront développer au cours de leur scolarité des compétences interdisciplinaires reliant les sciences, les technologies, l’ingénierie, les mathématiques (STEM), devenues idispensables, y compris pour développer la créativité dans les domaines artistiques, acquérir des capacités en éducation financière et en entrepreneuriat leur permettant de prendre des décisions, les familiarisant avec la prise de risque, développant leur habileté à communiquer.

Jamais égalé dans les décennies précédentes, leur travail en commun sur un environnement scientifique et technologique leur fera découvrir la complexité du monde environnant, les rendra éthiquement responsables et respectueux des autres, capables de développer une attitude proactive car ils auront appris à prendre des initiatives, à diriger des activités, à développer une pensée critique, en un mot à développer leur personnalité.

Il est probable que les jeunes seront plus nombreux à se déplacer jusqu’aux urnes lorsqu’ils auront expérimenté ce pouvoir d’agir, dès l’école.

Le MEN a quant à lui la responsabilité de l’évaluation du système à tous les niveaux notamment des établissements scolaires et des élèves. Le suivi de grande qualité effectuée par la DEPP ne doit plus donner lieu à un constat d’échec sur les disparités de tous ordres mais doit permettre de réajuster en continu.

Au lieu d’être remisés, les rapports de la Cour des comptes doivent être étudiés scrupuleusement par les personnels, dont le nombre doit être drastiquement réduit, restant en poste au sein de la Centrale. Les autres ont vocation à travailler sur le terrain. Les outils permettant une gouvernance décentralisée sont en place. Il suffit de les utiliser.

Refonte du système éducatif

En conclusion, l’abandon des épreuves communes, réclamées à cor et à cri par les syndicats, soutenus par des oppositions politiciennes, devrait être considéré comme un premier pas timide vers une refonte en profondeur du système éducatif français.

Encore faudrait-il partager la conviction du ministère de l’Éducation chinois, énoncée lors d’un colloque réunissant 300 chefs d’établissement chinois, en 2013, à Pékin, auquel je participais avec 5 autres chefs d’établissements étrangers : une des principales faiblesses de l’enseignement en Chine réside dans le manque de prise en compte de l’individualité des élèves qui provient de l’absence de caractéristiques de nos écoles.

Comment une éducation homogène, des administrations scolaires identiques, des objectifs éducatifs stéréotypés, des programmes généralement similaires et des méthodes d’enseignement monotones pourraient nous permettre de développer le caractère unique de nos élèves et leurs intérêts particuliers ?

Mes séjours ultérieurs m’ont montré que la Chine favorise également le développement d’écoles privées. N’est-il pas temps de faire le même constat en France ?

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