Régionales : doit-on y lire le triomphe de la droite « hors les murs » ?

Christian Jacob - 29-08-11 by Jean-François Benard on Wikimedia Commons — Jean-François Benard, Creative

Les contorsions auxquelles ont dû se plier Les Républicains sont avant tout le signe que les élus locaux sont aujourd’hui une des principales ressources de ce parti, qu’ils en soient membres ou non.

Par Emilien Houard-Vial.
Un article de The Conversation

Les élections régionales et départementales de 2021 ont été préparées comme une rampe de lancement pour la séquence présidentielle des Républicains (LR), grâce à leur implantation territoriale censée en faire un parti à ne pas oublier trop rapidement dans la lutte pour la conquête du pouvoir national.

Éclipsés par les bons, voire très bons scores réalisés par les candidats de droite au premier tour, ces derniers mois ont pourtant représenté un défi de taille pour une organisation semblant incapable de contrôler ses cadres et de moins en moins à même de déterminer seule les plans de bataille de la famille de la droite française.

Les disputes autour de possibles dissidences se sont concentrées sur deux régions. Premièrement en PACA, où La République en marche (LREM) a tenté de labelliser la candidature de Renaud Muselier « majorité présidentielle » avant de se contenter d’y rallier quelques militants et de la soutenir de manière tacite – une initiative qui a suscité l’ire de plusieurs responsables des Républicains, dont le président de la plus importante fédération LR (les Alpes-Maritimes), Éric Ciotti, qui a annoncé ne pas voter pour le candidat de son propre parti au premier tour.

Deuxièmement dans le Grand Est, où les rumeurs de possible fusion au second tour de la liste de Jean Rottner avec celle de LREM et son refus d’intégrer Nadine Morano sur la liste de Meurthe-et-Moselle a poussé cette dernière à exclure de même un vote pour la liste LR.

Le parti dirigé par Christian Jacob s’est donc retrouvé à réparer les pots cassés en multipliant les déplacements et les marques de soutien pour regagner la confiance des électeurs de droite se sentant légitimement perdus. Au contraire, dans d’autres régions, le parti courait plutôt derrière les candidats indépendants pour tenter de s’associer à leur future victoire : ainsi du soutien à Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, qui ont respectivement quitté le parti en décembre 2017 et en juin 2019, voire même à Hervé Morin en Normandie, trois candidats présidant leur propre formation politique mais dont l’action régionale repose majoritairement sur les élus LR.

Des élus locaux à l’influence renforcée

Les contorsions auxquelles ont dû se plier Les Républicains sont avant tout le signe que les élus locaux sont aujourd’hui une des principales ressources de ce parti, qu’ils en soient membres ou non.

D’une part, car ils bénéficient d’une confiance et d’une légitimité qui manquent cruellement aux organisations partisanes : dans la 12ᵉ vague du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF publiée en février dernier, seuls 16 % des Français disaient faire confiance aux partis politiques contre 65 % au maire de leur commune et respectivement 51 et 50 % à leurs conseillers régionaux et départementaux. De manière générale, et en dépit de l’abstention record de ces régionales, les Français semblent moins distants des politiques avec qui ils entretiennent une forme de proximité territoriale – un luxe que les partis fortement dotés en élus locaux ne peuvent que chercher à exploiter.

D’autre part, les élus locaux sont naturellement amenés à jouer un plus grand rôle à droite alors que nombre de figures politiques, parfois implantées localement mais surtout connues pour leurs rôles nationaux dans les plus hautes sphères exécutives, ont été balayées lors de la primaire ou de l’élection présidentielle de 2017, à l’instar de Nicolas Sarkozy, d’Alain Juppé, de François Fillon ou de Nathalie Kosciusko-Morizet, ou sont parties avec Emmanuel Macron comme Bruno Le Maire.

Les principaux ténors de la droite, les « présidentiables », sont désormais présidents de région – comme Xavier Bertrand, Valérie Pécresse ou Laurent Wauquiez – ou maires de grandes villes comme François Baroin.

Et cette tendance n’est pas près de s’arrêter sachant la dynamique de présidentialisation des régions françaises élargies qui accorde de plus en plus de notoriété et de pouvoir aux exécutifs régionaux.

Le parti a-t-il encore son mot à dire ?

Comment expliquer ces difficultés du parti central à peser sur les considérations locales, et comment des barons locaux ont-ils pu s’affranchir du cadre de l’institution partisane en construisant leur propre mouvement ou en tissant des alliances controversées avec Debout La France comme en Bourgogne-Franche-Comté sans trop craindre pour leur (ré)élection ?

Le fait est que le maillage territorial des Républicains – quand bien même la droite n’a jamais été particulièrement adepte du centralisme démocratique pyramidal – n’est plus exactement ce qu’il était il y a quelques décennies.

Comme le Parti socialiste et nombre de partis de gouvernement en Europe, la droite française a entrepris des réformes visant à démocratiser son fonctionnement interne, ne serait-ce que pour l’élection directe du président du mouvement par les militants qui n’eut lieu pour la première fois qu’en 1999, rendant de fait plus direct le rapport entre la base et la tête du parti. Aidé par l’essor du numérique, ce phénomène a mené à l’affaiblissement des intermédiaires que représentaient typiquement les secrétaires de section et diminué l’intérêt de l’engagement militant sur le terrain, ce que le politiste italien Piero Ignazi nomme la « face obscure » de la démocratisation intrapartisane.

De facto, quel est encore l’intérêt aujourd’hui pour les candidats de s’embarrasser des contraintes que peut imposer la vie partisane quand le parti n’a que peu de réalité au niveau local, qu’il ne paraît plus à même de garantir leur réélection et que les grands élus tirent toutes leurs ressources et leurs marques de loyauté de leurs réseaux d’interconnaissance ? Quel avantage retire-t-on à être membre d’un parti quand même l’adhésion peut ne plus être nécessaire pour recevoir l’investiture qui permet aux électeurs les moins informés de vous positionner facilement dans l’espace politique sans pour autant vous amalgamer aux pratiques supposément sectaires des partis politiques ?

La droite a-t-elle encore des murs ?

Tout cela a été largement assimilé par certains ténors de la droite dans ou hors les murs, encouragés par la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, vendue comme l’avènement d’un « nouveau monde » où les organisations partisanes n’y avaient qu’une place marginale. Certains de ses ministres ne renient d’ailleurs pas leurs convictions « de droite » au sein d’un gouvernement où les étiquettes passées comptent peu, et il est permis de dire que la droite existe aujourd’hui, par ses actes et ses discours, pour une partie significative au sein de la majorité présidentielle – même si cette idée exaspère particulièrement au sein des Républicains.

De même, Thierry Mariani et Jean‑Paul Garraud, en dépit de leurs liens étroits et évidents avec le Rassemblement national, demeurent seulement membres de leur mouvement La Droite populaire, en appellent explicitement aux électeurs de droite, et ont promu l’union des droites incluant jusqu’au Rassemblement national avant même leur départ des Républicains.

De droite ou d’extrême droite, leur changement de positionnement idéologique a bien moins compté que leur affranchissement des frontières partisanes pour leur permettre d’obtenir des positions électorales de choix.

Ainsi, si les derniers résultats invitent effectivement à reconsidérer les analyses qui faisaient des Républicains un parti mort-vivant, celui-ci semble de moins en moins hégémonique dans sa propre famille politique, et la question se pose plus que jamais pour lui de savoir ce qu’il peut offrir comme avantages aux ambitieux et ambitieuses de la politique française contemporaine.

Sur le web

The Conversation4

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.