La chute des grandes entreprises européennes

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L’Europe a manqué la révolution économique du début du XXIe siècle.

Par Jules Devie.
Un article de l‘Iref-Europe

La course aux vaccins contre le Covid fut un révélateur du déclassement européen en termes industriel et économique par rapport au reste du monde, et plus particulièrement les États-Unis. Ce phénomène est toutefois plus général : les multinationales de l’Europe dans son ensemble pèsent peu dans le jeu international.

Moins de grandes entreprises, c’est moins d’emploi, moins d’innovation, moins de leadership international, moins de richesse créée pour le pays d’implantation, moins d’exportation, moins d’attractivité, moins de pouvoir dans les instances multinationales qui gèrent les normes communes…

Constat pour les grandes entreprises européennes : déclin sur 20 ans

Les chiffres montrent très clairement le déclin des grandes entreprises européennes : alors qu’en 2000, 41 des 100 plus grandes entreprises du monde (en capitalisation boursière) étaient européennes, elles ne sont plus aujourd’hui que 15.

À titre de comparaison les États-Unis en dénombraient 50 en 2000, ils en ont maintenant 60. La Chine, qui n’en comptait aucune à l’entrée du XXIe siècle, en a 15 aujourd’hui.

Toujours en considérant la capitalisation boursière, les 100 plus grandes entreprises européennes valaient 4600 milliards de dollars en 2000 contre 8900 milliards de dollars aujourd’hui (le double). Aux États-Unis le chiffre était de 7400 milliards de dollars en 2000 contre 26 000 milliards de dollars aujourd’hui (quatre fois plus).

Une autre mesure permet d’évaluer la situation pour l’ensemble des entreprises (et pas seulement les plus grandes multinationales) : l’indice d’activité commerciale. Cet indice prend en compte différentes statistiques, telles la somme des capitalisations boursières des entreprises du pays en question, les introductions en bourse ou les financements en capital-risque, et le rapporte à la part totale mondiale.

Il montre que les États-Unis dominent tout : la moitié de l’activité commerciale du monde est américaine.

Causes du déclin

L’intégration du marché européen en 1993, qui s’est poursuivie progressivement avec les nouveaux pays entrants de l’est, n’a pas suffi à faire prospérer les grandes entreprises du continent. Cette intégration n’est certes pas parfaite, des barrières législatives et linguistiques persistant, mais les causes du déclin sont bien plus profondes.

Ce qui est particulièrement frappant, c’est la constante incapacité du secteur privé européen à se réinventer, contrairement à ce qui se passe en Amérique.
Il n’existe qu’un seul grand groupe européen créé il y a moins de 50 ans (en 1972) dépassant 100 milliards de capitalisation boursière.

Aux États-Unis, ils sont 27, certains n’existant que depuis une quinzaine d’années. Un beau dynamisme quasi absent de l’Europe, où la richesse reste plus figée. Pour preuve, 9 des 10 plus riches Américains le sont grâce à une entreprise qu’ils ont bâtie alors que la moitié des 10 plus riches Européens le sont grâce à un héritage.

Cette incapacité à se réinventer a empêché l’Europe de prendre part à la révolution économique du XXIe siècle : le numérique. Il n’existe aucun géant européen dans ce secteur alors que les Américains ont leurs GAFAM et les Chinois, les BATX. Apple vaut quasiment la totalité des entreprises du CAC 40 français en capitalisation boursière.

Les entreprises technologiques américaines sont parties de rien et ont explosé en très peu de temps, le plus souvent sur les campus de la Silicon Valley, à l’intersection d’universités parmi les meilleures du monde (ce que l’Europe a aussi) et d’un système de financement privé très performant, ainsi que d’agences publiques en soutien.

Le capital-investissement, investissement financier et humain de longue durée dans une jeune entreprise en développement en contrepartie d’un retour sur investissement potentiellement bien supérieur à l’investissement boursier traditionnel, est au centre de la réussite de ces entreprises.


Aujourd’hui la capitalisation boursière des licornes développées par un fonds de capital-investissement est de 1150 milliards de dollars aux États-Unis contre moins de 25 milliards en Europe (le chiffre était quasi nul avant 2015 pour le Vieux Continent).

Comment rebondir ?

Les dirigeants européens parlent d’autonomie stratégique, qui consisterait à tenter de développer des géants basés en Europe par volonté politique (subventions, dirigisme, etc.). Mais l’autonomie stratégique ne peut surgir de la seule volonté politique.

Elle s’obtient surtout grâce à un secteur privé fort. La richesse vient des hommes. Sans un solide écosystème entrepreneurial, il sera impossible de faire émerger des entreprises ayant du poids au niveau mondial.

L’administration américaine peut fournir des modèles, avec notamment sa DARPA (Agence pour les projets de recherche avancée de défense) à l’origine des satellites météorologiques, GPS, drones, des ordinateurs portables et plus récemment du vaccin ARNm de Moderna.

La particularité de cette agence c’est qu’elle ne recule pas devant une prise de risque maximale quant au financement de projets de recherche, même s’ils apparaissent à première vue très peu réalistes. C’est possible grâce à la liberté dont jouissent ses chercheurs qui n’ont que très peu de liens avec les autorités administratives.

Aujourd’hui les Européens tentent de s’en inspirer. Le Royaume-Uni a lancé l’ARPA (Agence de recherche avancée et d’innovation), et les Allemands, une agence allemande de l’innovation de cyber sécurité. Mais ces organismes se heurtent déjà aux éternels problèmes bureaucratiques dont les Européens ont le génie, les autorités publiques ne pouvant s’empêcher d’intervenir tant et plus dans leurs affaires.

C’est donc l’esprit « principe de précaution » qu’il faut bousculer tout en développant radicalement le capital-risque. L’Europe a manqué la révolution économique du début du XXIe siècle. Si elle ne veut pas rater aussi la prochaine, ces transformations sont essentielles.

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