Fintech et livret doré : plus c’est gros plus ça passe

Tirelire By: Amine AGREBI - CC BY 2.0

Mieux que le livret A et sans coût supplémentaire. Pourquoi pas ? Le beurre et l’argent du beurre, on a déjà vu ça en finance. C’est la tentation que semblent avoir certaines fintech saisissant l’aubaine d’une épargne confinée.

Par Karl Eychenne.

« Les plus obscures croyances ne manquent jamais d’adeptes », ainsi parlait Gustave Le Bon. Un adage qui ne fonctionnera jamais aussi bien qu’en finance. De tout temps, on a promis à l’épargnant qu’il pourrait avoir davantage, sans coût, ni risque, ni effort supplémentaire à produire. Pourquoi cela changerait-il aujourd’hui ?

Surtout pas aujourd’hui d’ailleurs. Alors que le Covid a empêché le consommateur de consommer, il se serait retrouvé les poches pleines de ne plus savoir qu’en faire. Finalement, l’offre survitaminée de livret d’épargne proposée par certaines fintech tomberait à point nommé, un vrai service de santé (financière) publique.

Une offre d’épargne imbattable avec la fintech

Certes, l’innovation est une bonne chose, il faut innover, ne serait-ce que parce que sinon l’autre finira par vous dépasser. Innovons donc, proposons une offre d’épargne qui ne se résout pas au taux rikiki que propose un livret A à 0,5 % et plafonné à 22950 euros (hors intérêts capitalisés).

Proposons un peu plus, un peu plus longtemps, un peu mieux. Simple échange de bons procédés : « l’épargnant nous confie son argent, et nous lui confions notre talent », (fintech anonyme). Le talent consiste alors à faire mieux que les autres, mais sans talent supplémentaire, avoue-t-on à demi-mots en coulisse.

D’autres aussi ont essayé de tirer sur l’herbe pour qu’elle pousse plus vite. Malheureusement, très souvent on s’aperçut que pour avoir davantage, il fallait un peu plus… de risque (crise des subprimes), d’aveuglement (Madoff), d’espérances (Bulle tech.).

Pour résumer, on s’est aperçu qu’il était très difficile d’avoir davantage que le rendement sans risque, sans prendre davantage de risque, ce qu’un enfant de 4 ans voire un singe peut concevoir aisément, sans équations.

Mais c’est plus fort que nous. On ne peut pas s’empêcher de penser que peut-être, en tordant un peu le bras à la déraisonnable efficacité de l’absence d’opportunité d’arbitrage de la finance, il serait possible de gagner un peu plus sans que personne ne le voit…

Par défaut, l’épargnant sera donc un très bon public pour tout type d’offres lui promettant un rendement sans risque qui rémunère comme un rendement risqué. Et « promis juré », tout cela sans trucage. Car c’est bien connu, les tours de magie sont toujours réalisés sans trucage, quant aux pigeons nous sommes là.

Éloge du gaspillage

Quand même, ces quelques lignes ne pêchent-elles pas par excès de cynisme ? Après tout, cela fait un petit moment déjà que le rendement de l’épargne dite traditionnelle est proche de 0 %, et que les offres de livret 2.0 pullulent dans le monde de la finance professionnelle.

On propose depuis un moment déjà des choses qui ont l’odeur et la couleur du livret A, mais plus « agréables à épargner ». Et ca marche ! puisqu’il est vrai que l’on n’a pas vu grand monde mettre la clef sous la porte faute d’avoir menti sur la marchandise à l’épargnant.

Et pour cause. La faillite en finance est devenue une vieille légende à laquelle il est devenu bien difficile de croire. En effet, nous vivons une époque formidable où les bonnes idées comme les mauvaises ont droit de cité. Jadis, il fut un temps où les bonnes idées avaient la bonne idée de survivre aux mauvaises. À l’époque, la finance comme la nature n’aimait pas le vide : tout profit nul promettait l’enfer à l’entreprise concernée.

Or, il semblerait que la tragédie financière ne fasse plus partie de l’inventaire des représentations possibles. Nos politiques ont décidé que l’échec économique n’était plus une option recevable, trop dangereux, trop coûteux, inaudible. Tout est mis en œuvre ou presque pour repousser ce qui fut considéré jadis comme inévitable, ce temps où les mauvais projets étaient mis en demeure de réaliser leur vraie nature : l’échec. Il n’y a plus d’échec au menu.

Et contrairement aux idées reçues, on n’a pas attendu le Covid pour goûter au « quoi qu’il en coûte ». Cela fait bien 10 ans que nos économies sont biberonnées aux mamelles monétaire et budgétaire. Ce n’est ni une critique ni une louange, c’est un fait. Ne serait-ce que d’un point de vue historique, nous avons rarement été aussi chouchoutés par nos gouvernants. Certes, nous pourrions l’être encore davantage puisque, manifestement, il y a de l’aigreur dans l’air.

Très bien, mais dans ce monde merveilleux que deviennent alors nos livrets magiques ? Hé bien, ils pourraient eux aussi bénéficier du label providentiel, celui de l’activisme des politiques monétaire et budgétaire en termes de premiers secours, le geste qui sauve nécessaire et suffisant. Cet interventionnisme sans limite ne ménagera pas ses efforts, tout sera permis ou presque, on puisera sans réserve dans les ressources, certains parleront même d’un éloge du gaspillage. Quelle meilleure garantie pour nos livrets dorés ?

Au pire, ces livrets seraient alors ressuscités par la monnaie providentielle de l’autorité bienveillante. Au mieux, ils rémunèreront effectivement davantage que ce qu’ils seraient supposés rémunérer dans un monde normal. Le beurre et l’argent du beurre donc, il ne serait finalement pas interdit à l’épargnant lambda d’y croire.

À moins qu’il soit pris d’un horrible doute à la lecture d’un aphorisme fort à propos du récent prix Goncourt Hervé Le Tellier : « Je pense que la majorité des gens est bien plus conne que la moyenne ».

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