Les 500 ans de l’Édit de Worms, naissance du protestantisme (1) 

Mais qui était Martin Luther ? Pourquoi l’Électeur de Saxe le protégeait-il ? Et pourquoi l’empereur le condamnait-il ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le 26 mai 1521, Martin Luther était mis au ban de l’Empire par l’Édit de Worms. L’empereur Charles Quint le transformait en fugitif, en mort en sursis. Mais loin d’abattre définitivement Luther, l’édit donnait son assise définitive à la Réforme protestante. La rupture était définitivement consommée avec Rome. De ce lieu et de ce jour naissait le protestantisme.

On sera peut-être étonné de cette affirmation. Traditionnellement, on date les débuts de la Réforme protestante des 95 thèses contre les Indulgences diffusés cinq ans plus tôt, en 1517. Mais il s’agit d’une illusion rétrospective. En 1517, Luther n’était pas dans une logique de rupture. Il se voulait un réformateur de l’Église établie et non l’initiateur d’une Réforme radicale du christianisme. On a dit de Luther qu’il avait « repensé tout le christianisme ». Mais la naissance du protestantisme ne concerne pas seulement les croyants ou tous ceux qu’intéressent les questions religieuses. Elle a contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.

En 1517 rien n’était encore joué. En 1521, tout est consommé et surtout, plus important, désormais un État, la Saxe électorale, cesse d’être catholique.

L’Édit de Worms, un édit jamais révoqué

Que disait en effet l’édit de Charles Quint ?

« C’est pourquoi nous interdisons à quiconque, à partir de maintenant, d’oser, soit en paroles, soit en actes, recevoir, défendre, soutenir ou favoriser ledit Martin Luther. Au contraire, nous voulons qu’il soit appréhendé et puni comme un hérétique notoire, comme il le mérite, qu’il soit amené personnellement devant nous, ou qu’il soit gardé en sécurité jusqu’à ce que ceux qui l’ont capturé nous informent, après quoi nous ordonnerons la manière appropriée de procéder contre ledit Luther. »

Il ne devait jamais être révoqué. Enlevé sur la route de Wittenberg, Luther est mis en lieu sûr au château de Wartburg, non loin d’Eisenach, par l’Électeur de Saxe. Frédéric le Sage sera désormais le rempart indéfectible de Luther.

Mais qui était Martin Luther ? Pourquoi l’Électeur de Saxe le protégeait-il ? Et pourquoi l’empereur le condamnait-il ?

Luther, le prophète de Wittenberg

Tout a commencé à Wittenberg à l’autre bout de l’Europe. Un trou perdu dans un État perdu, la Saxe électorale. Qu’est-ce que Wittenberg ? Pour paraphraser Pierre Chaunu, deux mille habitants, une université, un prince très pieux, Frédéric III le Sage et un jeune et brillant théologien.

Ce dernier, Martin Luther, y exerce « une sorte de direction spirituelle ». Jeune, brillant disions-nous mais surtout tourmenté. Ce moine n’était pas heureux dans son couvent. Et pourtant il était là de son plein gré. Il avait même embrassé la carrière monastique contre la volonté de son père.

Martin Luther était le rejeton d’une famille relativement modeste mais en pleine ascension sociale. Le père, Hans Luther, dur et ambitieux, rêvait du meilleur pour son fils, se sacrifiant pour qu’il reçoive une bonne éducation. Celui-ci va bien mal le payer en s’enfuyant pour se faire moine.

Pécheur, juste et pénitent

Le jeune et brillant docteur ès Arts ne sera pas le Conseiller du Prince rêvé par Hans. Ayant frôlé la mort à deux reprises, angoissé par son salut, Martin Luther a choisi les Augustins, poursuivi par la malédiction paternelle. Cet ordre fort réputé est connu pour son ascétisme sévère. Luther devait être un moine exemplaire : « toute ma vie n’était que jeûne, veilles, oraisons, sueurs. » Et cette excellence va le convaincre de l’inutilité du cloître. Il est impossible de soumettre la chair révoltée.

Ses éclatants dons intellectuels poussent ses supérieurs à l’engager dans des études théologiques. Mais les études ne calment pas plus ses angoisses que les mortifications de la vie monastique. Alors, quand s’est produit la « conversion » de Frère Martin dans la « tour » ? Dès 1512 ? Seulement en 1519 ? Les avis divergent rappelle Bernard Cottret. Le frère augustin a connu une sorte de révélation : « Le juste vivra par la foi ».

Cette formule de Saint Paul sert de point de départ à son cheminement. L’influence de Saint Bernard est patente dans sa lecture de l’Épitre aux Romains : « Notre justice et notre sainteté ne peuvent être notre œuvre, mais c’est un don de Dieu accordé à la foi seule. » L’illumination en tout cas prend forme : « le chrétien est par la foi toujours simultanément pécheur, juste et pénitent. » La formule est trouvée.

Réforme et humanisme

La Réforme ne peut se comprendre hors du contexte de l’humanisme. En 1516 Erasme publie une nouvelle traduction du Nouveau Testament.

Le Prince des humanistes écrit :

« Je souhaiterais que les femmes lisent l’évangile, lisent les Épitres de Saint Paul […] Que le laboureur, le tisserand les chantent à leur travail, que le voyageur se les récite pour oublier la fatigue du chemin […] Pourquoi le dogme serait-il connu seulement de quelques-uns qu’on appelle les théologiens et les moines. »

L’humanisme va faire ainsi un bout de chemin avec le protestantisme.

Cet humanisme, parti de la riche Allemagne rhénane, étend peu à peu son influence jusqu’à l’Elbe, jusqu’à l’université de Wittenberg. Aux yeux de Luther, Saint Augustin détrône désormais Aristote. Le 4 septembre 1517, en vue de préparer un de ses élèves au baccalauréat biblique Luther rédige 97 thèses. Cette attaque frontale contre l’optimisme scolastique et contre Aristote constitue une première étape. Elles sont suivies par les célébrissimes 95 thèses du 31 octobre.

La question des Indulgences

La pratique des Indulgences qui vise à monnayer le salut des âmes du purgatoire est aux antipodes de notre sensibilité moderne. Elle ne s’était imposée que progressivement. Luther n’était pas le seul à trouver le procédé scandaleux. En prédicateur, il se propose de rappeler les principes évangéliques.

La date du 31 octobre est fondamentale. Nous sommes la veille de la Toussaint dans ce grand centre de pélerinage qu’était devenu Wittenberg. Frédéric le Sage y avait accumulé des milliers de reliques propres à assurer des indulgences aux pélerins. Les indulgences en ce temps là s’additionnent et se multiplient. Le sanctuaire saxon offre pour sa part 127 799 années et 116 jours de rémission, pas moins, à ses visiteurs.

Au même moment, le pape Léon X a monté sa grande opération financière de l’indulgence plénière pour construire la nouvelle basilique de Saint Pierre. Comme l’assure le slogan publicitaire de l’époque : dès que l’argent tinte dans le tronc, l’âme sort du feu qui la tourmente. Cette concurrence déloyale est mal appréciée du petit prince électeur qui interdit leur vente sur ses États.

Le caractère trop ouvertement commercial de la campagne pontificale suscite l’indignation. Frère Martin va trouver les mots qui répondent à cette indignation devant ce commerce des choses saintes. Fidèle à l’usage médiéval de la disputatio, Luther dénie au pape le pouvoir de lier et délier dans les cieux : « la mort délie de tout ».

Une querelle de moines qui tourne mal

À la grande surprise de Luther ces 95 thèses contre les indulgences sont diffusées dans toute l’Allemagne. L’imprimerie fait de l’augustin, hier inconnu, l’auteur le plus publié d’Allemagne. Et bientôt, pour la masse des analphabètes, l’estampe diffuse son portrait inspiré de celui réalisé par Lucas Cranach.

L’université de Mayence saisie conseille le renvoi à Rome. À la Curie on sent venir le péril. La critique des indulgences entrainait la remise en question de la primauté romaine. Les dominicains montent aussitôt au créneau. Dans cette « querelle de moines », le ton monte vite. Luther passe de la critique des indulgences à celle des œuvres. La justice divine s’exerce de façon gratuite. La grâce de Dieu n’est pas une marchandise que l’on peut acheter. Le dominicain Jean Eck l’accuse aussitôt d’hérésie. « Je vis dans une université célèbre, au sein d’un ordre approuvé…pourquoi m’appelle-t-on hérétique ? »

Mais voilà, notre moine y va fort. Il traite le pape d’homme faillible. Pour frère Martin, seule l’autorité de l’Écriture était infaillible. Léon X n’était guère féru en théologie mais tout de même. Luther fut aimablement invité à se justifier.

Où devait-il plaider sa cause ? Pas à Rome, c’eut été peu prudent. Frédéric le Sage propose donc Augsbourg. Du 12 au 13 octobre 1518 il affronte sans faiblir le dominicain Cajetan soutenant qu’un simple fidèle peut convaincre le pape d’erreur. Cela commençait à sentir le roussi. Luther s’enfuit non sans rédiger un appel : Du pape mal informé au pape mieux informé. Léon X somma le prince électeur de livrer Luther. Frédéric le Sage répondit en interdisant à Luther de quitter ses terres.

Et puis un événément fortuit sauva Luther.

Luther vs Léon X

La mort de l’empereur Maximilien ouvrait l’arène électorale. L’Empire était saint, romain, germanique et électif. Le petit-fils de Maximilien, Charles 1er d’Espagne voyait se dresser les candidatures des deux autres grands rois d’Occident, Henri VIII et François 1er. Le Français avait plus particulèrement ses partisans. Charles ne pouvait se permettre de négliger l’Électeur de Saxe qui prit son parti. Charles 1er devint Charles V, Carolus Quintus, notre Charles-Quint.

Luther toujours bouillonnant n’en finissait plus de piétiner l’autorité pontificale. « Ce n’est pas Pierre c’est la foi qui fonde l’Église ». La Bible est la seule autorité clame-t-il devant Jean Eck à Leipzig. Même un concile peut errer. Cette fois il a franchi le Rubicon. La bulle Exsurge Domine le somme de se rétracter. Il a soixante jours pour le faire avant d’être excommunié.

À l’été 1520, le nom de Luther dépasse les frontières de l’Allemagne. Le match Luther contre le Pape prenait une résonnance européenne. On est désormais bien loin de la querelle des Indulgences. C’est le pouvoir romain qui est sur la sellette. Luther en est de plus en plus persuadé, « la papauté est le siège de l’Antéchrist véritable et authentique. »

Ce n’est pas une hérésie qui prend corps, c’est une nouvelle Église au travers  quatre grands traités : La papauté de Rome, L’Appel à la Noblesse chrétienne, La Captivité Babylonienne de l’Église et le Traité de la liberté chrétienne.

Que le feu te consume

L’Allemagne rejette l’ultimatum pontifical. Luther répond à Léon X en traitant l’Église romaine du ton le plus aimable : caverne de voleurs, maison de débauche, règne du péché, de l’enfer et de la mort. Fermez le ban. Le légat du pape tente vainement de faire brûler les textes luthériens. Allez faire brûler 300 000 exemplaires quand on se heurte au mauvais vouloir et à l’hostilité des autorités constituées. En réponse, l’université de Wittenberg fait brûler la bulle pontificale et un exemplaire du droit canon : « que le feu te consume puisque tu as corrompu la vérité divine. »

Désormais Luther se livre à une attaque en règle de l’institution ecclésiastique : « ils prétendent être les seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais. » Pour lui, tout chrétien est prêtre. Il réduit les sacrements à deux, le baptême et la Cène. Il rejette la transubstantiation au profit de la consubstantiation. Le pain et le vin sont à la fois pain et vin, corps et sang du Christ comme Jésus était à la fois homme et Dieu.

« Le chrétien est l’homme le plus libre » et pourtant « il est assujetti à tous ». La liberté du chrétien est une liberté intérieure.

Luther se laisse aller jusqu’à souhaiter la mise en commun des biens. N’était-ce pas la conséquence logique de la critique de la richesse du clergé et du sacerdoce universel des croyants ?

Luther devant la diète de Worms

Le pape fulminait une nouvelle bulle, Decet romanum pontificem (3 janvier 1521) excommuniant l’opiniâtre et ses partisans. La faculté de théologie de Paris devait condamner à son tour le réformateur. Mais Charles Quint faisait la sourde oreille pour livrer Luther à Rome. Une diète se tenant à Worms, Luther fut invité par l’empereur à venir y défendre ses idées. Le nonce pontifical s’indigne qu’on daigne écouter un hérétique déjà condamné.

Devant ses accusateurs, les 17 et 18 avril 1521, Luther demande à être convaincu de ses erreurs par le témoignage de la Bible uniquement. Il invoque sa conscience « captive des paroles de Dieu ».

Charles Quint est furieux mais il a donné sa parole de chevalier en accordant un sauf-conduit. Luther est désormais à ses yeux un hérétique contre lequel il mettra tout en œuvre. Un seul peut-il avoir raison contre tous ? Pour sa part, Luther avait résumé à sa façon la diète de Worms à l’intention de son ami Cranach. Cela tenait en peu de mots : « Reconnaissez-vous être l’auteur de ces ouvrages ? Oui. Acceptez-vous d’abjurer ? Non. Alors allez vous faire voir. »

Le 26 avril 1521, Luther quittait Worms. Nous l’avons vu, moins d’un mois plus tard, l’édit impérial en faisant un fugitif. Mais les radicaux paraissent l’emporter à Wittenberg à la grande inquiétude de Luther coincé dans sa prison-refuge de Wartburg.

Le rêve de la réforme modérée et progressive de la Chrétienté s’est évanoui. La Saxe va-t-elle devenir une seconde Bohême ? Le luthéranisme va-t-il emprunter les chemins hasardeux du hussisme ?

À suivre

À lire sur le sujet :

  • Pierre Chaunu, Le Temps des réformes, Fayard 1975
  • Bernard Cottret, Histoire de la réforme protestante, Perrin 2001
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