Les 500 ans de l’Édit de Worms, naissance du protestantisme (2)

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Luther n’ a été que le premier moment d’un mouvement de grande ampleur qui doit beaucoup à Jean Calvin.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Il y a 500 ans l’Édit de Worms mettait Luther au ban de l’Empire[1. Les articles de vulgarisation que je publie s’appuient toujours sur les travaux de spécialistes. Comme le précédent, cet article doit beaucoup aux travaux de Pierre Chaunu et de Bernard Cottret.]. Si Charles Quint espérait étouffer la réforme luthérienne, il devait être cruellement déçu.

Mais Luther n’ a été que le premier moment d’un mouvement de grande ampleur qui doit beaucoup à Jean Calvin. Le luthéranisme trouve vite ses limites dogmatiques et géographiques. La Réforme engagée par Luther trouve un nouveau souffle avec le calvinisme.

La tentation millénariste

Luther avait été dépassé par son œuvre. Voulant une Église simple et dépouillée, il se trouve confronté à ceux qui rêvent d’un christianisme sans Église. Luther condamne fermement la violence qui ne peut trouver aucune justification. Mais dans ce monde « les gens ne veulent pas vivre en paix ». Il n’est pas question de rester inactif face à l’insurrection. « Tout comme on coupe la tête à un paysan insurgé, il faut aussi couper la tête à un noble, à un comte ou un prince insurgé ». Au nom de la légitime défense, il va finir par justifier la guerre contre l’Empereur.

Une fois de plus le millénarisme battait la campagne dans une chrétienté désorientée. La radicalisation provoquée par la réforme favorise la guerre des Paysans (1525) qui est réprimée dans un bain de sang. Luther avait fourni une arme aux révoltés : la loi divine de l’Évangile. Le servage est dénoncé par les paysans comme « contraire aux Évangiles et à la liberté chrétienne ».

Luther est obligé d’intervenir en Thuringe pour souligner que la liberté chrétienne doit être interprétée « de manière spirituelle et non charnelle. »

Aux paysans révoltés succèdent les anabaptistes. Melchior Hoffmann, commerçant souabe, « Nouvel Élie », annonçait le retour prochain du Christ. Si le prophète est emprisonné, ses partisans tentèrent de faire de Münster la Jérusalem céleste (1534-1535). Un certain Jean de Leyde proclamé « roi de toute la Terre » fit régner une curieuse expérience de communisme de guerre dans ce nouveau Tabor.

La ville tombait finalement aux mains de la coalition catholico-protestante qui l’assiégeait en juin 1535. Luther condamnait sans équivoque la tentation anabaptiste.

Comment maintenir l’unité des protestants ?

« Pour commencer, je vous prie de ne pas citer mon nom, et de ne pas vous dire luthérien, mais chrétiens. Pourquoi Luther ? Cette doctrine ne m’appartient pas. […] Je n’ai été crucifié pour personne. » écrivait Luther dans sa Sincère admonestation à tous les chrétiens (1522).

Il n’avait pas voulu la division de la chrétienté. Il est amené à abandonner ses positions les plus radicales.

Mais comment maintenir l’unité des protestants ? La Concorde de Wittenberg (mai 1536) permit à Luther, Melanchthon, Bugenhagen, Bucer et Capiton de s’entendre. Du moins entre Allemands. Les Suisses restèrent à l’écart. L’heure de Calvin n’avait pas encore sonné.

Si la révolution ne doit pas être tolérée, Luther souligne les devoirs de chacun :

« Un gentilhomme martyrise et écorche les paysans, un riche bourgeois pressure le pauvre, de même le paysan, à son tour, écorche et racle les bourgeois ».

Mais Dieu n’a « laissé personne être roi, gentilhomme, riche bourgeois de naissance ; au contraire il a créé toutes ces choses pour venir en aide, pour un usage utile, et il en a fait don pour que, par elles, on serve les hommes. »

Le juif, le Turc et le Pape

En vieillissant, Luther sombre dans un antijudaïsme qui nous paraît odieux aujourd’hui. « En refusant de reconnaître que la promesse de Dieu s’était réalisée, le peuple juif a démenti Dieu. C’est pourquoi il est l’objet de la colère de Dieu. » Ses écrits deviennent de plus en plus violents. Les juifs sont des sorciers, des empoisonneurs, des ravisseurs d’enfants. Il convient de brûler les synagogues et de détruire leurs maisons.

Les succès des Turcs lui paraissent un signe de l’annonce de la fin des temps. Le Turc et le pape ne seraient-ils pas la « bête » et le « faux prophète » évoqués par l’Apocalypse ? « Le Turc nous châtiera ou il bien il faudra que nous nous châtions nous-mêmes entre nous. » Mal absolu, le Turc doit permettre un plus grand bien. Quant à Paul III qui organise le grand concile qui doit réorganiser l’Église à Trente, il est qualifié de « très infernal père », « pape des sodomites, fondateur et maître de tous péchés ».

Cujus regio, ejus religio

La mort de Luther en 1546 laisse les protestants allemands en plein désarroi. Charles Quint triomphe militairement. Un compromis intitulé Interim d’Augsbourg (1548) allait-il marquer leur sujétion à l’Église romaine ? Mais avec l’alliance de la France d’Henri II, soucieux d’affaiblir le Habsbourg, les princes protestants relevèrent la tête. La paix d’Augsbourg en 1555 reconnaissait l’existence de deux confessions.

Le luthéranisme va rester germanique et lié à l’État. Les sujets des princes luthériens seront luthériens comme les sujets des princes catholiques étaient catholiques. Tel était le principe cujus regio, ejus religio. Les sujets qui le refusaient avaient le droit de s’en aller.

Après avoir hésité, la monarchie en France restera fidèle à l’Église traditionnelle. Le prix à payer en sera une longue période de guerres civiles, les fameuses guerres de religion. La Réforme ne pouvant gagner, l’État « emprunte la voie humaniste ». Au moment Luther succède le moment Calvin.

Jean Calvin entre en scène

Jean Cauvin, en latin Calvinus, Calvin donc, est un Picard, né un quart de siècle après Luther. Ce Français est resté dans l’histoire sous son nom latinisé. Le second père de la réforme a en effet besoin du latin, et un latin remarquable, pour s’exprimer. L’homme est difficile à saisir. « Étant d’un naturel un peu sauvage et honteux, j’ai toujours aimé recoi et tranquillité ». Cet intellectuel à l’estomac fragile et au sommeil léger offre ainsi peu de points communs avec Luther.

Nous retrouvons comme chez Luther une figure paternelle mais plus avancée dans l’ascension sociale. Gérard ou Girard Cauvin a quitté le milieu artisanal pour devenir bourgeois grâce à l’office. Greffier de la ville, ayant fait un beau mariage, il bénéficie de la protection de l’évêque-comte. Jean fera ainsi des études en partie financées par un bénéfice ecclésiastique.

Ses études parisiennes en font un maître ès arts destiné à la théologie. Mais il poursuit ses études à Orléans pour faire son droit. Il n’est plus question de théologie. En effet les relations se sont détériorées entre Chauvin et les chanoines qu’il avait si bien servis jusqu’alors.

La mort douloureuse de son père, frappé d’excommunication par le chapitre de Noyon avec qui il est en conflit, va peser sur son destin. Brillant humaniste, attiré par le stoïcisme, sa pensée est déjà aristocratique. La rupture se situe en 1534 quand il résilie ses bénéfices ecclésiastiques. La conversion est subite, mais le moment n’est guère favorable aux partisans de la Réforme.

L’affaire des Placards l’incite à quitter le royaume. Le roi est furieux de trouver la propagande protestante jusque dans sa chambre. La France ne se révèle pas un terrain aussi propice à son action que la Saxe l’avait été pour Luther.

De Genève à Strasbourg

Davantage marqué par l’humanisme que Luther, formé au droit, Calvin est soucieux d’organiser la Cité. La « police chrétienne » repose ainsi sur l’équilibre entre le magistrat, la loi et le peuple. Ne pouvant espérer demeurer dans le royaume, Calvin condamne les rites catholiques entachés d’idôlatrie. Mais où trouver la terre promise ?

Les hasards le conduisent à Genève qui a chassé quelques mois plus tôt son évêque et où règne la « loi du Christ ». Guillaume Farel le supplie de rester. « Quand il vit qu’il ne gagnait rien par prière, il vint jusqu’à une imprécation, qu’il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d’études que je cherchais, si en une grande nécessité je me retirais et refusais de donner secours et aide. »

Très vite, il s’impose et affronte au synode de Lausanne le stupide Pierre Caroli qui l’accuse de ne pas croire en la Trinité. Calvin rétorque en s’écriant : « il n’a pas plus de foi qu’un chien ou un porc » ! Puis élevant le débat : « Quand il considère la majesté de Dieu, l’esprit humain est en lui-même complètement aveugle et ne peut que rouler dans des erreurs sans fin. » Où donc trouver le salut ? Dans le Verbe divin. Déjà il se distingue de Luther en distinguant les deux natures du Christ.

Mais les calomnies de Caroli ont produit leur effet. Et puis nombre d’habitants de Genève « aiment mieux être du royaume du pape que du royaume du Christ ». Calvin souhaite imposer la communion mensuelle, et non quatre fois par an, selon l’habitude. Il réclame aussi l’excommunication des sujets douteux. Il souhaite donc chasser ceux qui n’auraient pas prêté le « serment de réformation ». L’irritation est telle que les autorités expulsent Calvin et Farel à la fin du mois d’avril 1538.

De Strasbourg à Genève

Il se réfugie à Strasbourg où l’appelle Martin Bucer. Il va y rester trois ans et y mûrir ses conceptions. Il y prend femme pour mieux se consacrer au seigneur en épousant une jeune veuve, Idelette de Bure. Comme Luther avant lui, il se confronte à l’Épitre aux Romains dans laquelle il voit la « porte ouverte pour entrer jusqu’aux plus secrets trésors de l’Écriture. » S’il faut accomplir la loi pour être justifié, nul ne peut être justifié. Alors ?

Enfin il est rappelé à Genève en septembre 1541. Il va y reprendre une inlassable vie de prédicateur. Les Ordonnances distinguent la police ecclésiastique et la police de la Cité. État et Église sont ainsi séparés mais les pasteurs doivent être approuvés par les conseils. Après avoir dénoncé le caractère magique de la messe catholique, Calvin défend la présence « spirituelle » du Christ dans les espèces. Jésus ne saurait être « enclos sous quelques éléments corrupteurs ». Calvin est un apôtre de la dissociation souligne Bernard Cottret.

À ses yeux, tout dans l’Église romaine est abomination, « ignorance, sacrilège, fange et ordure ». Son Traité des reliques (1543) fait le compte moqueur des reliques accumulées dans les pays catholiques. Au lieu de méditer sur la vie des saints, le monde « a mis toute son étude à contempler et tenir comme en trésor leurs os, chemises, ceinture, bonnets et semblables fatras ». Il se montre impitoyable aux réformés vivant au milieu des papistes qui dissimulent leur foi à l’image de Nicodème « venu voir Notre Seigneur de nuit ». Pour Calvin, seules deux attitudes sont possibles, la fuite ou le martyre.

L’institution chrétienne

Calvin n’a cessé de compléter et retoucher son grand ouvrage de 1536 à 1560. L’Institution chrétienne est un manuel de l’enseignement chrétien. Il est destiné à la nouvelle élite des doctes et des savants, aussi est-il rédigé en latin. « Tout chez Luther est jaillissement, tout chez Calvin est organisation » écrit Pierre Chaunu.

L’Écriture précède l’Église qui n’a qu’un rôle de transmission. Mais de quelle Église s’agit-il ? À l’Église romaine s’oppose la véritable Église apostolique, presbytérienne et synodale, soumise à l’Écriture. « Il n’y a pas de vraie connaissance de Dieu en dehors de l’Écriture, et il n’y en a pas en dehors de la recherche du Salut » lit-on dans la Confession de 1557.

La Bible, rien que la Bible mais toute la Bible. L’Ancien Testament avec son Jéhova terrible et sa Loi est tout aussi important que le « second testament » et la Grâce. Jésus-Christ marque l’accomplissement et non l’abrogation de la Loi. Le Christ était déjà un Réformateur.

Calvin et Servet

Parmi les « chiens » d’hérétiques dénoncés par Calvin, Michel Servet occupe une place de choix. Ce « chien enragé, aboyant et mordant » se trompe sur tout. Descendant par sa mère de marranes espagnols, juifs convertis de force, Servet rêve d’un retour au juédo-christianisme des origines. Calvin l’accuse particulièrement de nier la Trinité. Après l’avoir menacé de mort, il le fait brûler sur le bûcher le 27 octobre 1553.

Animaliser l’adversaire permet plus facilement sa mise à mort. Cette sinistre exécution amène Sébastien Castellion à publier son Traité des hérétiques : « il vaudrait mieux laisser vivre cent, voire mille hérétiques que de faire mourir un homme de bien sous ombre d’hérésie. » Castellion oppose ainsi l’éthique évangélique à la science des théologiens : « il n’y a aucune secte, laquelle ne condamne toutes les autres, et ne veuille régner seule. »

Ferdinand Buisson devait écrire à la fin du XIXe siècle : « le moment n’est pas loin où résister à Calvin sera pour Calvin résister au Saint-Esprit ».

Mais Calvin désormais triomphe. Dans ses dix dernières années plus personne n’ose le braver à Genève. L’afflux massif de Français dans la cité a assuré son triomphe. Mais des fugitifs protestants venant d’Angleterre soumise au règne catholique de Marie Tudor débarquent également à Francfort. Le puritanisme y trouvera ses racines.

Notre mot réfugié vient de là, du Refuge protestant. Mais il s’agit désormais de passer à l’offensive : la Réforme devient militante en France. Des communautés se constituent autour des pasteurs formés à Genève. Le protestantisme français se calvinise.

Et la prédestination dans tout ça ?

Comme chacun sait, Calvin n’était pas calviniste. Le terme d’ailleurs est à l’origine polémique. La pensée de Calvin est souvent réduite aujourd’hui (et enseignée dans les lycées) à la doctrine de la prédestination. Le point de départ est indiscutable : Dieu seul est maître du Salut. Calvin en déduit « que le Dieu qui choisit est aussi celui qui réprouve ».

La dernière édition de l’Institution précise les choses :

« Dieu a une fois décrété par son conseil éternel et immuable lesquels il voulait prendre à salut, et lesquels il voulait dévouer à perdition. »

La prédestination a renforcé pour les calvinistes le sentiment d’être les élus de Dieu.

De là devait dériver l’esprit d’initiative « capitaliste », nous y reviendrons, mais tout autant la justification de l’Apartheid sud-africain. L’enfer est pavé de bonnes intentions…

Au-delà de la France, le calvinisme va étendre son influence aux Pays-Bas et en Angleterre. Mais si Luther, à son corps défendant, a donné son nom aux Églises protestantes germaniques, le terme de réformé l’a emporté pour désigner les courants dérivant du calvinisme. Et le mot puritanisme désigne la forme que va prendre le calvinisme anglais au XVIIe siècle.

Mais la Réforme, par définition, ne pouvait s’achever. Elle ne se termine pas avec Luther et Calvin. Une seconde réforme de langue anglaise va se lever. Inspirée par Calvin, elle trouve tardivement en John Wesley (1703-1791) son accomplissement. Le méthodisme devait ainsi exercer une forte influence dans le Nouveau Monde.

À suivre

À lire  :

Bernard Cottret, Histoire de la réforme protestante, Perrin 2001

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