Huguenots d’hier et d’aujourd’hui

Lorsqu’une population mise à l’index a pour seul tort de ne pas obéir à des ordres indignes, discriminants, il ne lui reste plus que la soumission, la dissimulation, la rébellion ou l’expatriation.

Par Yannick Harrel.

18 octobre 1685 : révocation de l’Édit de Nantes, épiphénomène pour certains, satisfaction pour bien d’autres et surtout début d’une saignée qui pénalisera le royaume de France pendant de longues décennies, amorçant en un temps relativement bref le déclin du règne du Roi Soleil Louis XIV et le renforcement perdurable de ses ennemis.

L’ablation de la part la plus riche et industrieuse du royaume

C’est en effet au faîte de sa puissance que le roi Louis XIV (1643-1715), auréolé du titre de souverain du royaume d’Europe le plus riche et le puissant (suite à ses victoires à l’extérieur sur l’Espagne, les Provinces-Unies et le Saint Empire romain germanique et à l’intérieur envers la Fronde menée par la noblesse et les Parlements), prend l’une des décisions les plus funestes de son règne (les autres étant la centralisation à outrance de l’État ainsi que la domestication de la noblesse d’épée) : il ordonna par l’Édit de Fontainebleau la conversion forcée par l’exclusion et les brimades d’un certain nombre de ses sujets, les protestants.

Jugeant le processus de conversion à la foi catholique bien trop lent et surtout bien trop insolente la réussite financière et industrielle de la population protestante, le roi de France décida de mettre fin au régime spécial dont disposaient ceux-ci depuis l’Édit de Nantes de 1598, pourtant déjà limité par les dispositions de la paix d’Alès de 1629. Mais révoquer un texte juridique n’était pas suffisant, il devenait impératif d’accélérer les ordres de conversion par des mesures sociales, fiscales et psychologiques : ce furent les tristement célèbres dragonnades.

Pour être tout à fait exact, ces mesures furent antérieures à 1685, ce fut même François-Michel Le Tellier de Louvois (1641-1691), alors secrétaire d’État à la guerre, qui s’y colla en Limousin et Poitou avec des méthodes qui se perfectionnèrent avec le temps.

À l’obligation d’héberger la rude soldatesque du roi et de pourvoir à tous ses besoins, s’ajoutèrent taxes et impositions majorées les plus diverses. Asphyxiés financièrement, dépouillés de la jouissance de leurs biens immobiliers comme mobiliers et soumis aux violences verbales et physiques sans possibilité de recours, il va sans dire que nombre de protestants apposèrent rapidement leur signature sur un acte de conversion préalablement rédigé.

Il faut préciser utilement que Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), contrôleur général des finances et secrétaire d’État à la Maison du roi, s’opposa frontalement à la politique de son collègue de gouvernement. Ce grand commis d’État fut l’une des rares personnalités d’importance à émettre de vives réserves quant à cette mesure royale, très inquiet pour les finances, le fonctionnement des manufactures et l’attractivité du royaume.

Sur ce dernier point, il faut considérer que, si la grande majorité de la population française d’alors adouba ce régime discriminatoire à l’égard d’une minorité pourtant industrieuse, le reste de l’Europe fut consterné par ce revirement majeur du monarque français. La mesure ternit durablement à l’étranger l’éclat de la suite de son règne et pis, renforça la défiance des autres puissances à son égard.

Colbert avait vu très juste car cette défiance n’allait pas que susciter d’autres guerres ruineuses, elle allait éparpiller les ressources humaines, techniques et financières des huguenots fuyant le royaume de France : Angleterre, États protestants du Saint- Empire romain germanique, Suisse, Prusse, Russie et Pays-Bas furent les réels bénéficiaires de la révocation de l’Édit de Nantes.

Le déclin de la monarchie française et le renforcement de ses ennemis

Laissons l’illustre maréchal, gouverneur et ingénieur Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707) en son Mémoire pour le rappel des Huguenots nous en dire tout le mal :

« … Ce projet si pieux, si saint et si juste [la révocation de l’Édit de Nantes], dont l’exécution paraissait si possible, loin de produire l’effet qu’on en devait attendre, a causé et peut encore causer une infinité de maux très dommageables à l’État. Ceux qu’il a causés sont :

1° La désertion de 80 ou 100 000 personnes de toutes conditions, sorties du royaume, qui ont emporté avec elles plus de 30 000 000 de livres de l’argent le plus comptant ;

2° Nos arts et manufactures particulières, la plupart inconnus aux étrangers, qui attiraient en France un argent très considérable de toutes les contrées de l’Europe ;

3° La ruine de la plus considérable partie du commerce ;

4° Il a grossi les flottes ennemies de 8 à 9000 matelots des meilleurs du royaume ;

5° Leurs armées de 5 à 600 officiers et de 40 à 42 000 soldats beaucoup plus aguerris que les leurs, comme ils ne l’ont que trop fait voir dans les occasions qui se sont présentées de s’employer contre nous.

Les conversions forcées ne sont donc qu’apparentes, et les huguenots, les mêmes qu’ils étaient auparavant ; en ce cas, il ne se peut qu’ils ne soient dans une grande contrainte et qu’ils n’aient par conséquent une aversion extrême pour ce qui les contraint présentement et ce qui les doit contraindre à l’avenir… La persévérance des conversions nourrit une infinité d’ennemis cachés très dangereux, dans le cœur de l’État, que l’on ne connaît pas. Un rappel favorable les ramènera au devoir ou les fera découvrir bien certainement… »

Sévère et courageux réquisitoire qui ne produira malgré tout aucun effet sur le dirigeant d’un régime en voie de rigidification de l’étiquette et de bigotisation des mœurs sur fond de prodigalités sans fin envers une marée montante de courtisans versaillais.

Nous pouvons en tirer de leçon que celui qui naquit en roi mais mourut en tyran par son empressement à stigmatiser toute une partie de la population de son royaume, plongea son domaine dans un affaiblissement militaire, commercial et industriel durablement préjudiciable. La monarchie allait sombrer dans un vortex dont elle ne sortira tragiquement que par les évènements de 1789 avec l’avènement de la République.

Laquelle République qui, passée son moment de printemps libéral, fit subir aux vendéens les pires atrocités sur le même principe de la stricte conformité au dogme du moment : il n’est nul régime politique immunisé envers la tentation de soustraire toute ou partie de la population aux libertés fondamentales.

Un nouvel Henri IV

Lorsqu’une population mise à l’index a pour seul tort de ne pas obéir à des ordres indignes, discriminants et/ou immoraux émanant de dirigeants d’un pays pour lequel elle œuvre et officie, il ne lui reste plus que la soumission, la dissimulation, la rébellion ou l’expatriation.

À moins de la survenance d’un Henri IV trop conscient qu’une société fracturée est une société sans avenir, se faisant le solide soutien d’un message de réconciliation et le gardien des libertés fondamentales.

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