L’Algérie : une armée en quête de légitimité

USARAF commander visits Algeria December 2010-U.S. Army Southern European Task Force — Army Southern European Task Force, CC-BY

Le fil conducteur principal au cours du temps est celui de gouvernements entre les mains de l’armée, dont la préoccupation permanente est de justifier son pouvoir en s’inventant une légitimité.

Par Yves Montenay.

La masse des Français ne s’est jamais vraiment tenue informée des questions algériennes, sauf de 1956 à 1962, période la plus chaude de la guerre, animée par les débats menés par De Gaulle ou contre lui.

En France, l’intérêt est retombé ensuite, sauf dans les milieux traumatisés par les événements. Par contre en Algérie une mémoire partielle et biaisée a été sans cesse entretenue, notamment pour légitimer le pouvoir de l’armée.

Je vais commencer par rappeler quelques événements antérieurs à l’indépendance (1962) qui pèsent encore sur les perceptions d’aujourd’hui, puis je passerai à l’histoire récente et à l’actualité.

Algérie : les racines historiques

Avant la conquête française en 1830, la future Algérie était « la régence turque d’Alger », quasi indépendante d’Istanbul. Les Turcs locaux contrôlaient Alger et les environs et avaient des garnisons dans certaines villes du pays pour rappeler aux tribus environnantes qu’elles devaient payer un tribut.

Je passe sur la conquête du pays, qui fut cruelle de part et d’autre et marquée par « la légende Abdelkader », présenté comme un héros de la résistance anti-française par l’histoire officielle algérienne, ce qui correspond à la deuxième période de sa vie, alors qu’il fut un allié de la France dans une première période et son ami choyé par Napoléon III dans une troisième période.

Certains musulmans évoquent d’ailleurs le règne de Napoléon III (1852-1870) comme une occasion perdue.

L’Algérie française, un concept forgé en réaction à Napoléon III

Napoléon III déclara aux colons européens en Algérie : « Vous ne pourrez pas rester dans ce pays sans l’accord de la majorité musulmane ».

Parallèlement, l’armée française assura le ravitaillement des musulmans pendant les famines, alors que la population marocaine, qui avait subi la même sécheresse, était durement atteinte. De plus, l’armée voyait d’un mauvais œil l’attribution de terres à la colonisation, ce qui mécontentait la population musulmane qu’elle administrait.

Enfin, fut lancée l’idée de l’acquisition de la nationalité française par les étrangers européens d’Algérie, souvent espagnols, italiens ou maltais, mais aussi par les musulmans et les juifs, ce à quoi s’opposaient les Européens. L’antisémitisme était puissant à cette époque et donner le droit de vote aux musulmans, majoritaires, leur paraissait inconcevable.

Les Européens d’Algérie s’opposèrent donc violemment à Napoléon III, ce qui leur donna un poids politique important à Paris après le renversement de ce dernier. Ils en profitèrent pour faire adopter le projet de « l’Algérie française » en espérant que ce rattachement juridique de l’Algérie à la France les mettrait à l’abri de tout abandon de l’Algérie par Paris.

En réalité, cela compliqua considérablement l’évolution de l’Algérie par rapport à celle relativement tranquille du Maroc de la Tunisie vers l’indépendance dans les années 1950.

Finalement, les Européens et les Juifs d’Algérie, qui avaient en Islam un statut inférieur à celui des musulmans, adoptèrent rapidement la nationalité française. Mais pas les musulmans, car leurs autorités religieuses, les oulémas, disaient que les lois françaises étaient contraires à celles de l’islam. Il est probable que les futurs Pieds-noirs soutinrent discrètement ce refus de crainte d’une majorité électorale musulmane.

L’échec des réformes et la répression

Les droits inférieurs des Français musulmans d’Algérie restaient néanmoins un problème, et en 1936, le projet Blum-Violette envisageait que l’élite musulmane « évoluée » (diplômes, loyalisme…) obtienne la nationalité française sans perdre son statut religieux. Néanmoins ce projet qui intéressa beaucoup de musulmans n’eut pas de suite du fait de l’opposition des Pieds-noirs.

En 1945, les événements puis la répression de Sétif (voir le témoignage de Paul Balta) puis, en 1947 le trucage par les Pieds-noirs des élections dans le cadre du statut plus libéral décrété par de Gaulle renvoyèrent les réformistes musulmans chez les nationalistes alors qu’ils demandaient jusque-là l’égalité et l’intégration.

Or, comme l’avait constaté de Gaulle, la croissance rapide de la population musulmane, croissance due à la colonisation, marginalisait de plus en plus les Européens d’Algérie qui ne pouvaient durablement prétendre ignorer 90 % de la population.

La guerre : le choix du terrorisme par le FLN

Le parti indépendantiste soutenu par Moscou et donc le PCF, le FLN (Front de libération nationale) élimina physiquement ou intégra les autres mouvances nationalistes et devint parti unique de fait, puis de droit après l’indépendance.

On aurait pu imaginer que, comme dans d’autres colonies françaises ou anglaises, un mélange de manifestations, de victoires électorales même à l’intérieur de règles déséquilibrées, ou tout autre campagne politique aurait mené à l’indépendance comme cela s’est souvent fait dans les années 1950.

Mais le FLN choisit la voie du terrorisme.

Le terrorisme était « un outil habituel » pour les partis communistes ou apparentés. C’était le cas du FLN, qui ne pouvait être purement communiste ayant décidé de s’appuyer sur l’islam alors que les communistes sont athées. Mais il était dans la mouvance et bénéficiait de l’appui de l’URSS et du parti communiste français.

Le terrorisme est un système très efficace, comme les Français avaient pu le constater en Indochine.

On exécute des personnalités proches de la France, ou déclarées comme telles dans le cas de possibles rivaux politiques, pour ne laisser aux autres que le choix de rejoindre le camp indépendantiste.

On menace les familles de ceux qui « collaborent » soient militairement (et c’est pour cette raison que les harkis étaient choisis dans des villages éloignés afin de mettre leur famille à l’abri), soit le plus souvent par leur travail.

On tue aveuglément quelques civils du camp opposé pour déclencher des représailles, qui elles-mêmes amèneront de nouveaux sympathisants : les meurtres de Pieds-noirs isolés furent particulièrement horribles.

Méthode efficace certes, mais qui laisse des traces pendant plusieurs générations, surtout dans une société clanique côté musulman et communautariste côté Pieds-noirs. Cela explique une partie des difficultés de la réconciliation aujourd’hui.

La défaite militaire de l’ALN en 1960-61

Cette défaite de « l’Armée de libération nationale » sur le territoire algérien est peut-être le fait le plus important qui a pesé et pèse toujours par son non dit sur l’Algérie d’aujourd’hui. On peut imaginer que de Gaulle n’avait jamais pensé que l’Algérie française pouvait être durable, mais ne voulait pas qu’il soit dit qu’il avait été obligé de donner l’indépendance à la suite d’une défaite, et qu’il fallait d’abord gagner militairement la guerre.

Toujours est-il que l’ALN disparut presque complètement d’Algérie à la suite des offensives de l’armée française de 1960-61 et qu’il ne restait d’elle que les troupes situées à l’extérieur et notamment au Maroc, indépendant depuis 1956.

Cette défaite, pourtant attestée par l’historien du FLN, Gilbert Meynier, ne figure pas dans l’histoire officielle algérienne, et j’ai entendu beaucoup d’Algériens me dire : « On vous a mis une pilée »… ce qui n’arrange bien sûr pas les relations !

La prise du pouvoir par les militaires et le problème de la légitimité

La négociation des accords d’Évian a pris beaucoup de temps, notamment pour les garanties à accorder aux Pieds-noirs.

L’OAS (Organisation de l’armée secrète, montée par les Pieds-noirs) et sa série de meurtres de fonctionnaires français considérés comme des traîtres à l’Algérie française et de musulmans pris au hasard, rendirent la cohabitation impossible. Finalement un accord FLN/OAS permit l’évacuation des Pieds-noirs vers la France.

Avec le recul, on s’aperçoit que certains cadres du FLN étaient heureux de cette épuration ethnique malgré ses conséquences catastrophiques pour l’économie algérienne.

Probablement parce qu’il s’agissait non seulement d’assouvir la vengeance mais aussi de prendre possession personnelle de leurs biens, comme cela s’était passé en Égypte en 1956, et ailleurs.

Après le cessez-le-feu fut mis en place, un « exécutif provisoire » dit « du rocher noir » qui fut balayé par l’arrivée de l’Armée de libération nationale venant du Maroc sous la direction de Houari Boumediene, dont un des lieutenants était Abdelaziz Bouteflika.

L’événement fondateur de l’Algérie actuelle a donc été la prise du pouvoir par une armée qui n’avait pas combattu, mais qui proclame néanmoins sa légitimité pour « la libération du pays ».

Je me souviens de l’accueil très réservé de la population d’Alger qui criait « 7 ans barakat » (traduction très libre : « marre de la force après 7 ans de guerre »).

Boumediene choisit comme président une figure respectée, Ben Bella. Puis l’écarta en 1965 pour gouverner directement.

Le socialisme, le pétrole et les Pieds-rouges en Algérie

Ayant été parrainée par l’URSS, l’Algérie devint officiellement socialiste. Elle nationalise les terres et lance des sociétés d’État, dont la Sonatrach pour le pétrole.

En effet, le pétrole découvert et mis en exploitation par les Français décuple l’intérêt d’être au pouvoir. D’autant que le socialisme donnant le pouvoir économique à l’État permet à ce dernier, mais aussi à des personnalités proches, de puiser dans cette manne.

Un des moyens d’enrichissement est l’octroi de licences d’importation, ce qui a eu comme effet catastrophique d’interdire une industrie locale privée, nationale ou étrangère : il est plus facile de prélever en amont (en Suisse par exemple) l’intéressement à une licence d’importation que de prélever des impôts sur un notable industriel national ou étranger.

Cette interdiction de fait des investissements étrangers a été aggravée par l’obligation pour tout investisseur extérieur d’accorder 51 % du capital à un Algérien.

Finalement, entre cette obligation, le socialisme et la tentation prédatrice, l’Algérie a bénéficié de très peu d’investissements étrangers contrairement au Maroc surtout, mais aussi à la Tunisie et à l’Égypte. Ces pays n’ayant que peu ou pas de pétrole ressentaient beaucoup plus la nécessité de s’ouvrir à l’étranger.

Tout cela a accentué la fuite des élites commencée pendant la guerre du fait du terrorisme et ayant redoublé à l’indépendance avec non seulement le départ des Pieds-noirs, mais aussi d’une partie de l’élite musulmane victime du socialisme ou craignant à juste titre une dérive dictatoriale.

D’où le maintien dans le sous-développement.

Et d’où peut-être aussi l’importation en France de l’animosité et parfois de la haine entre musulmans, Pieds-noirs et harkis, animosité relayée maintenant par l’islamisme.

L’Algérie des années 1962-1988

C’est une période qui commence dans une certaine euphorie, du moins au niveau gouvernemental.

D’abord, on ne manque pas d’argent et l’Algérie acquiert un certain prestige en devenant un centre international de contestations, accueillant des révolutionnaires du monde entier, dont un des plus connus est Franz Fanon.

On note l’arrivée des Pieds rouges, ces Français qui veulent participer à l’implantation du socialisme. Avec les Soviétiques, ils sont les inspirateurs des grandes sociétés d’État sidérurgiques… dans lesquelles sera gaspillée une partie de l’argent du pétrole, et qui se révéleront être un échec.

Au début, tout cela se passe dans une ambiance plutôt festive, laïque et francophone. C’est en effet parallèlement la mise en place de « la grande coopération » qui verra des dizaines de milliers de Français venir enseigner aux enfants algériens, le pays n’ayant que très peu d’enseignants.

Les cadres formés alors ont pris leur retraite dans les années 2010, et jusqu’à cette époque ont travaillé en français, langue qu’ils ont transmise à leurs collaborateurs même après l’arabisation de l’enseignement.

La disparition de ces cadres sans relais aussi bien formés est une nouvelle catastrophe silencieuse pour le pays.

Le virage islamiste, politique, éducatif et démographique de Boumediene

Cette Algérie relativement francophone et laïque mais aussi révolutionnaire donc critique, finit par déplaire aux élites en place. Elle n’était d’ailleurs visible que dans les grandes villes et en Kabylie, et il est probable que le pays profond y était moins favorable.

Bref, Boumediene commença à soutenir les associations islamistes, notamment à l’université et surtout décida d’arabiser l’enseignement, ce qui fut une catastrophe de plus.

Ce n’est pas seulement une opinion personnelle : la plupart des Algériens, y compris ceux qui en étaient partisans à l’époque, me l’ont confirmé. De même pour les Marocains et Tunisiens qui ont eux aussi décidé cette arabisation.

Un autre virage de Boumediene, positif cette fois, fut la conversion au contrôle des naissances.

Les premières années, le Président, comme bien d’autres présidents africains, se réjouissait de l’augmentation rapide de la population, avec 7 à 8 enfants par femme, qui augmentait le poids démographique de son pays et interdisait donc l’information sur la contraception et l’importation des outils correspondants… qui venaient donc de France en contrebande.

Aux démographes qui l’alertaient, il répondait « la meilleure pilule, c’est le développement ». Mais l’échec de l’industrialisation lui montra que faute de développement, il devait passer à des méthodes plus classiques.

Comme en Tunisie et au Maroc mais avec retard, cette politique puissamment relayée par l’urbanisation et le manque de logements pour les enfants, mena à une baisse rapide de la fécondité (c’est l’un des objets de ma thèse de doctorat soutenue en 1994 : la démographie politique des pays arabes d’Afrique.

Mais le nombre de parents nés auparavant a néanmoins poussé la population de 9 millions à l’indépendance à 46 millions aujourd’hui. Et cela aurait été bien pire sans cette conversion tardive de Boumediene.

Après la mort de Boumediene en 1978, le règne un peu plus débonnaire du président Chadli, les manifestations se multiplièrent.

Elles aboutirent à une relative liberté politique avec l’abandon du monopole du FLN, l’apparition de nouveaux partis, régionaux, démocrates, islamistes…

La guerre civile en Algérie : 1991-2000

Le Front Islamique du Salut gagna les élections municipales et était bien placé au premier tour des législatives. L’armée interrompit le scrutin et ce fut la guerre civile.

Le président Chadli démissionna et fut remplacé par Mohamed Boudiaf. Lui-même fut peu après assassiné par un des ses gardes du corps. Je ne veux pas entrer ici dans les différentes interprétations de cet événement.

Cette guerre civile causa environ 150 000 morts, de nombreux disparus et un million de personnes déplacées. Je fus particulièrement sensible à l’assassinat des femmes professeurs de français qui avaient le double tort de travailler et d’enseigner une langue impie.

La guerre civile accentua la ruine du pays, qui fit appel au FMI en 1994. Ce dernier exigea l’abandon du socialisme, ce qui fut fait, du moins en théorie. Il en reste au moins une certaine lourdeur bureaucratique…

Mais la perspective d’une re-privatisation des terres compliqua la situation : tel massacre de villageois était-il dû aux islamistes ou à un groupe voulant s’emparer des terres ayant anciennement appartenu à ces villageois ?

Sans parler des manipulations des uns ou des autres pour cette raison, ou tout simplement pour régler des comptes entre clans rivaux. D’où l’expression de l’époque : « qui tue qui ? ».

Finalement l’armée ne perdit pas le contrôle du pays, les Algériens préférant « des voleurs à des assassins ».

Mais pour terminer la guerre, le président Bouteflika, lointain héritier de Boumediene, dût accorder une amnistie générale en 1999, ce qui signifie que les assassins d’hier habitent à côté des parents de leurs victimes…

L’actualité algérienne : les années 2000

Après sa première élection en avril 1999, le président Bouteflika a vu son mandat renouvelé quatre fois malgré une santé de plus en plus mauvaise. Les images d’apparition publique se sont raréfiées et le peu que l’on voyait montrait un homme en fauteuil roulant qui avait du mal à parler et même à bouger.

Les manifestations populaires massives, « le Hirak » finirent par le faire renoncer à briguer un cinquième mandat. Et depuis, ses proches, dont son frère accusé de l’avoir remplacé de fait, ont été inculpés et emprisonnés.

Mais le Hirak a continué, les Algériens réclamant un changement de régime politique, ce qui était inacceptable pour l’armée.

Donc en 2019, l’armée lança de nouvelles élections présidentielles au motif que le pays ne pouvait  « rester dans le vide institutionnel. »

La participation réelle au scrutin présidentiel fut, parait-il, très basse, et les résultats ont été réputés « fabriqués par l’armée », dont un argument aurait été : « sans nous, un islamiste serait passé ». Bref un nouvel argument pour la légitimité du pouvoir de l’armée : la stabilité.

Mais à peine le président Tebboune élu, le chef d’état-major mourut et je vous avoue ne pas voir clair dans la nouvelle hiérarchie militaire et ses idées politiques.

Il est trop tôt pour juger de l’action du nouveau président, qui a d’ailleurs passé des semaines dans un hôpital allemand, relançant les mauvais souvenirs de l’affaiblissement de Bouteflika.

Il a alterné les mesures de répression et de détente relative vis-à-vis du Hirak, fait approuver par référendum une nouvelle Constitution qui ne semble pas avoir soulevé l’enthousiasme. Il prépare maintenant des législatives pour le 12 juin.

Après une pause due à la situation sanitaire, le Hirak a repris.

Les partis politiques présents lors des élections précédentes, ainsi que beaucoup d’indépendants, vont se présenter aux législatives, après filtrage des candidatures par un comité ad hoc.

La nouveauté de ces élections est la présence du parti d’opposition Jil Jahid (« nouvelle génération ») mené par Soufiane Djilali, dont j’avais interviewé le représentant lors d’une manifestation à Paris.

Ce parti avait eu un nombre respectable de voix lors des précédentes élections mais jamais assez dans un endroit donné pour avoir de députés. Cette fois-ci, la situation semble plus favorable.

Toutefois une partie de l’opinion accuse ce parti de collaboration avec le régime, du simple fait que la plupart de ces candidats aient été agréés.

L’idée de Jil Jahid, au contraire, est que le Hirak doit passer du stade de la protestation inorganisée à l’étape démocratique suivante : l’action par un parti politique.

Au-delà de ces préoccupations immédiates, j’ai lu attentivement le livre programme de ce parti, qui est tout à fait sérieux.

Mais les problèmes de fond pourront-ils être traités ?

Ces nouvelles élections ne résolvent aucun des problèmes de fond

Le problème principal est celui de la démocratisation du régime, dont je viens de parler. Le deuxième est économique.

L’Algérie vit de l’argent du pétrole, même si une partie en est détourné. Il faudrait que le cours du pétrole dépasse les 100 dollars le baril pour maintenir le niveau de vie actuel. Or il est à 68 dollars après avoir été longtemps très inférieur.

Les réserves de change sont donc en train de fondre et avec elles le niveau de vie futur des Algériens.

Actuellement il y aurait de quoi vivre un an ou deux, probablement plus avec des emprunts. Les plus cyniques imaginent un chantage à l’émigration vers l’Europe, qui verserait quelques milliards de dollars pour l’éviter, comme le fait actuellement la Turquie avec les réfugiés syriens.

Ces deux problèmes, la démocratie et la survie économique, en cachent à mon avis un troisième qui n’a pas de conséquences à tout à court terme et est donc oublié pour l’instant : le problème linguistique.

La darija, le kabyle et les langues berbères, le français, l’anglais

L’Algérie fonctionnait en français jusqu’en 1962. Elle a ensuite choisi comme langue officielle l’arabe, mais le français est resté très implanté dans l’administration et les grandes entreprises, et même souvent en famille.

La question est compliquée du fait que l’arabe n’est pas la langue maternelle des Algériens, qui parlent en majorité la darija, langue mariant une structure berbère et un vocabulaire arabe et français. Les autres Algériens parlent le kabyle, avec le français comme deuxième langue, ou d’autres langues berbères, voire le français.

L’arabisation de l’enseignement primaire et secondaire s’est faite avec des enseignants égyptiens ne parlant aucune de ces langues et réputés d’un niveau très discutable, habitués à un apprentissage par cœur, par opposition à celui relativement critique des Français.

Bref des générations d’Algériens ont été mal formées et le niveau général de qualification s’en ressent.

Que faire maintenant ? Augmenter la part du français dans l’enseignement primaire et secondaire comme cela s’est fait un peu au Maroc ? Attendre que l’école ait fait évoluer la langue déjà vers un arabe plus standard ?

L’arabisation de l’enseignement aura bientôt 50 ans et ce n’est pas encore le cas. Par contre, cette meilleure connaissance de l’arabe a permis une sorte d’invasion culturelle du conservatisme musulman venant de l’Arabie et du Qatar par la télévision et Internet.

Entre-temps l’opposition berbère, surtout kabyle, a fini par décider le pouvoir à déclarer les langues berbères comme étant également officielles.

Mais à ma connaissance cela ne change rien concrètement faute d’instituteurs compétents, et du fait du choix d’un alphabet jusque-là inconnu, le tifinagh, pour les langues berbères. Un élève du primaire a donc trois alphabets à apprendre (l’alphabet arabe, l’alphabet latin pour le français et le tifinagh).

Pour compliquer encore la situation, le ministère de l’Enseignement supérieur a profité du flou politique pour décider le remplacement du français par l’anglais dans les sections scientifiques de l’université, les autres étant en arabe.

Bref, une fois de plus, il a été décidé de remplacer une langue relativement connue des élèves par une langue totalement inconnue alors qu’elle n’est indispensable, comme en France que pour certains postes internationaux de la recherche et des affaires.

Mais c’est une occasion de se dire moderne ou international au détriment de la masse des élèves, aggravant encore le problème de la qualification.

Encore une de ces questions qui ne passionnent pas à court terme mais qui peuvent avoir un effet dévastateur à long terme.

Conclusion : comme toujours, on évite les problèmes en accusant la France

L’armée reste au pouvoir sans en avoir la légitimité et réveille donc sans cesse le conflit avec la France.

Une grande partie des Français se désintéresse de l’Algérie et des relations avec elle, mais une autre partie, et notamment les résidents ou nationaux français d’origine algérienne, déplorent cette situation. C’est le cas également d’une grande partie de la population algérienne dont il est impossible d’évaluer l’importance.

Pour Emmanuel Macron, qui n’a pas vécu ces événements ni leur ressassement permanent par les programmes scolaires et les propos officiels algériens, la situation actuelle est totalement illogique et il serait bon, tant sur le plan économique que géopolitique ainsi que pour l’intérêt humain des gens concernés, que cette hostilité persistante cesse.

Mais on a l’impression que notre Président est tombé dans un piège.

Car au lieu d’agir symétriquement et d’analyser l’attitude du FLN, la personnalité algérienne choisie pour avoir le même rôle que Benjamin Stora pour la France, à savoir Abdelmajid Chikhi, directeur des archives nationales, ne cherche visiblement pas de solution, souffle sur le feu et a même lancé une chaîne algérienne dédiée à la mémoire orientée selon la thèse officielle.

Cela laisse l’impression que toute concession de la part d’Emmanuel Macron sera toujours considérée comme insuffisante.

S’il se refuse à aller plus loin, ou s’il demande des excuses réciproques pour le mal fait aux harkis et aux Pieds-noirs, l’armée en profitera pour accuser la France de rester hostile.

Si au contraire il cède à toutes les demandes d’excuses et de repentance sans que l’Algérie en fasse autant de son côté, l’armée dira qu’elle a obtenu la légitimation de son action.

Bref le pays patauge toujours dans les mêmes problèmes depuis l’indépendance : pas de démocratie, une dépendance au pétrole qui mène à la famine, une formation scolaire et universitaire médiocre et qui va probablement empirer. Mais au lieu de s’y attaquer il est tellement plus commode de se fabriquer une légitimité en accusant la France.

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