Quand The Lancet se prend les pieds dans le tapis

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OPINION : une « étude » récente publiée dans la revue médicale réputée The Lancet illustre comment la situation du savoir humain est menacée.

Par Gabriel Lacoste, depuis le Canada.

Dans la vie, l’un de mes plaisirs pervers c’est de suivre les fils de nouvelles Facebook le matin, puis de lancer au bon moment des pointes sarcastiques dans la section commentaire. Étant plutôt habile à ce jeu, mon propos sera rapidement classé en haut de la liste. C’est là qu’une armée de trolls bien-pensants viendra se chamailler avec moi tout le long de mon trajet d’autobus menant au travail. L’exercice me permettra d’étudier, au passage, la psychologie des lecteurs de nouvelles.

Dernièrement, je me suis abonné à la page d’Olivier Niquet, un homme payé par Radio-Canada pour se moquer en public de ceux qui doutent des idéologies politiques à la mode, en ciblant principalement les plus caricaturaux d’entre eux.

C’est ainsi que le 7 mai 2021, après être installé dans le bus, je consulte mon téléphone et apprend qu’Olivier Niquet a partagé fièrement sur son Facebook une nouvelle du quotidien Le Devoir intitulée « La stratégie du zéro Covid-19 aura été plus payante que le vivre avec ». Elle s’appuie sur une étude d’économistes dans The Lancet.

Pour vous résumer l’affaire, la « stratégie Zéro Covid », désigne tous ceux qui pensent qui si le monde entier suivait l’exemple de la Nouvelle-Zélande, puis que les autorités donnaient un gros coup brutal contre le virus (traduction de la novlangue vers le français : « nous séquestrer pendant trois semaines »), le Covid-19 disparaîtrait définitivement de la surface de la Terre.

Donc, quelqu’un payé par l’Etat pour se moquer de nous a été impressionné par une étude qui appuie son opinion. Pourtant, il y a des choses qu’il ignore…

Compter sans réfléchir

Je vous résume cette soi-disant étude. Les auteurs ont calculé et comparé le nombre de décès par million d’habitants ainsi que la fluctuation d’indices économiques comme le PIB ou les libertés individuelles au Japon, en Islande, en Corée du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande à plus d’une vingtaine d’autres pays. Ils en ont conclu que les pays ayant adopté la stratégie d’élimination du Covid-19 ont eu des résultats vraiment supérieurs.

C’est ridicule. Pourquoi ?

Les auteurs ont considéré le Japon et la Corée du Sud comme ayant adopté une stratégie de suppression du virus, alors que ce n’est pas le cas. Ils ont décidé de classer les pays dans une catégorie de « stratégie » sans définir leur concept, ni établir de critères de sélection. Ils l’ont fait a priori, sans se justifier.

En fait, le Japon n’a pas contraint sa population à être confinée, ni à fermer ses commerces. Le gouvernement a également choisi de ne pas la tester massivement mais a focalisé ses interventions sur les clusters, l’identification et l’isolement des grands propagateurs. C’est une approche encore plus libérale que celle de la Suède !

D’ailleurs, une autre « étude », datant de février 2021, d’une autre revue scientifique affirme que le Japon devrait adopter la stratégie de l’élimination et lui reproche, bien évidemment, d’être trop favorable aux libertés. Voici un des passages :

Japan initially followed a hybrid of mitigation and suppression strategies, primarily focusing on symptomatic patients, controlling clusters, and seeking to find a way of living with the virus rather than eliminating it.

De plus, le virus circule encore au Japon. Il faudra m’expliquer où se trouve leur « zéro Covid ».

Les chercheurs ont donc fait des calculs sophistiqués, mais ont oublié d’établir des critères pour classer un pays dans une catégorie ou une autre sur leur feuille de calcul Excel, puis de taper Japan Covid-19 Strategy sur Google Actualité.

En quoi cela est étonnant

Voilà une histoire qui m’étonne.

Au départ, une figure importante des médias québécois, Olivier Niquet, lit un article du Devoir qui se réfère à The Lancet. Il se dit que si The Lancet l’écrit, ça doit être vrai. Son raisonnement ne va pas plus loin. Fier d’avoir trouvé ainsi un outil publicitaire pour sa vision du monde, il le diffuse à son public, qui ira le répéter à la manière de perroquets, sur toutes les agoras virtuelles qu’il trouvera.

De son côté le comité de lecture de The Lancet voit passer ce papier et ne détecte pas l’erreur.

Quelque part près de Montréal, un philosophe observe la scène de son autobus et se dit « What the Fuck !!! Où allons-nous ? » À ce bref instant, il réalise que le savoir de l’humanité est bien plus menacé qu’il ne le pensait. Il a eu la sensation de vivre un moment d’épiphanie où, soudainement, il se réveille et constate que tous autour de lui dorment d’un sommeil dogmatique, comme dans cette scène de Matrix.

Pour satisfaire mon plaisir pervers, j’ai commenté sur la page d’Olivier Niquet : « Le Japon n’a jamais eu cette stratégie. Informe-toi Olivier. » Deux trolls se sont faufilés dans les commentaires. Un d’eux écrit : « Nous ne sommes pas, à ce que je sache, des immunologistes, ni des gestionnaires de crise. » Je lui réponds : « Je suis, entre autres, philosophe et en tant que philosophe, je suis habilité à émettre un jugement critique sur l’épidémiologie et la gestion de crise. » Un autre me répond : « Je suis, entre autres, philosophe. Wow. Juste, wow. »

Bref, ces deux trolls, Olivier Niquet, ses fans, les politiciens, les médias en général sont tous impressionnés par le label The Lancet et experts. Ils en perdent leur capacité à réfléchir de façon critique. Dans leur esprit, c’est celui qui se donne la peine de le faire et de pointer du doigt l’absurdité de ce qu’ils font qui est l’objet de leurs sarcasmes.

L’ironie de cette histoire, c’est que le miroir de la vérité et la sagesse ne se présentera pas forcément à vous sous une forme prestigieuse. Il aura peut-être l’apparence d’un gars qui vous lit et vous commente sur son trajet du matin pour se rendre à son travail.

La corruption de la science

Comment est-ce possible ? Mon hypothèse :

La science est une institution qui s’est d’abord bâtie une réputation en déployant des méthodes impartiales et rigoureuses. Avec le temps, elle a eu besoin de financement pour étendre ses activités. Elle s’est donc mise à répondre à des besoins de la classe politique et journalistique (les Olivier Niquet de ce monde) pour obtenir des subventions. Elle s’est donc mise progressivement à publier des études de plus en plus douteuses qui y répondent.

Un beau jour, elle se retrouve dominée par des militants en quête de renommée, dont le fantasme existentiel est de se faire publier dans The Lancet, puis d’être invités sur un plateau de télé pour jouer le rôle d’experts. Ceux-ci ont réalisé que le meilleur moyen d’y parvenir est de faire des observations corrélationnelles bâclées avec des concepts confus menant aux conclusions qui plaisent à leur public.

Et ça passe…

Avant de m’étiqueter du hashtag #FaitesVosRecherches en vous pensant intelligent, je vous conseille de commencer par vous-même et de lire Sciences Fictions, de Stuart Ritchie. Vous comprendrez mieux ce qui cloche dans le domaine de la recherche.

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