Napoléon est-il un anti-modèle pour le libéralisme ?

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« Nous sommes trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce » avait déclaré Napoléon en 1802, une époque où il pouvait espérer la paix.

Par Antoine-Baptiste Filippi1.

Napoléon est-il un anti-modèle pour le libéralisme ? Dirigiste jacobin, dictateur, voire militariste, les qualificatifs qui désignent l’Empereur semblent en effet bien éloignés de celui de libéral. À première vue donc, une réponse affirmative s’impose par elle-même, ce qui rend tout développement supplémentaire inutile. Or, une fois de plus, l’histoire n’est ni manichéenne, ni simple.

Il est question de libéralisme, essayons donc d’abord d’approcher cette notion.

Le libéralisme, une pensée juridique

Bien avant d’être une pensée économique, le libéralisme est une pensée juridique que nous pouvons résumer de la façon suivante : le droit positif doit respecter les droits naturels, notion au cœur de l’école de Salamanque qui a irrigué la pensée libérale.

Ce que Jean-Baptiste Noé explique fort justement :

La conception du libéralisme développée par cette école est d’abord juridique. Ces auteurs pensent l’articulation du droit et de la liberté en se fondant sur la loi naturelle.

L’école de Salamanque nous intéresse et nous impose une digression, car elle fut une source théorique importante pour la Révolution corse (1729-1769) qui plaça la Corse à l’avant-garde des révolutions libérales et nationales du XVIIIe siècle.

Presque un siècle avant Louis-Philippe, les Corses proclament en 1736 Théodore de Neuhoff roi « des Corses » et non « de Corse », affirmant ainsi l’existence d’une communauté politique et la volonté de la cité de vivre sous l’autorité d’un souverain qui gouverne selon la loi voulue par le peuple des citoyens.

Pasquale Paoli fut l’autre grande figure de cette révolution libérale : son action suscita l’admiration des hommes les plus illustres, des pères de l’indépendance américaine à Rousseau, sans oublier Catherine II, Mirabeau, Goethe et Nietzsche.

Étudier ce mouvement est d’ailleurs fondamental pour comprendre Bonaparte. C’est aussi l’avis de Chateaubriand qui écrit, dans ses Mémoires d’outre-tombe, qu’en Corse, Napoléon fut « élevé à l’école primaire des révolutions » futures. Quand ce dernier monte au trône où l’a appelé la voix nationale, il reste profondément influencé par ce libéralisme latin, fruit de l’expérience républicaine de Pasquale Paoli.

Un libéralisme qui prend ses racines chez les Grecs et les Latins, à savoir la Rome antique, le républicanisme machiavélien et les Lumières italiennes et qui, contrairement au libéralisme anglo-saxon, proclame la liberté de la communauté et non de l’individu considéré de manière isolée. En effet, jusqu’à la Révolution française, Napoléon ne s’est défini que comme Paoliste, désireux de continuer l’œuvre du légendaire héros corse qu’il a bien connu.

Napoléon, monarque dirigiste par nécessité ?

Pour beaucoup de libéraux, le premier reproche fait à Napoléon est l’étendue du pouvoir qui était le sien. Aurait-il dû se contenter d’un rôle de souverain qui règne mais ne gouverne pas ? Guizot le premier aurait répondu que « le trône n’est pas un fauteuil vide. »

Pour Théodore de Neuhoff, qui fut probablement l’un des premiers libéraux au pouvoir, ce n’est pas l’étendue du pouvoir qui est un danger, mais sa mauvaise organisation. Car avec un souverain faible, « trois ou quatre secrétaires d’État gouvernent despotiquement toutes les affaires […] dans le seul dessein de conserver leurs places ». C’est pour cela que, dans son Testament politique, il conseille d’associer « la prérogative royale absolue » avec « la douceur du gouvernement républicain ». C’est ce que firent Pasquale Paoli et Napoléon du temps de leur puissance.

Certes, mais disposer d’un pouvoir réel ne signifie pas disposer d’un pouvoir sans partage, comme ce fut le cas sous l’Empire. La Restauration ou la Monarchie de juillet l’illustrent. Pour autant gardons nous, là encore, de certitudes et écoutons plutôt Tocqueville.

Dans De la démocratie en Amérique, il écrit :

Il ne faut ni louer ni blâmer Napoléon d’avoir concentré dans ses seules mains presque tous les pouvoirs administratifs ; car, après la brusque disparition de la noblesse et de la haute bourgeoisie, ces pouvoirs lui arrivaient de même ; il lui eût été presque aussi difficile de les repousser que de les prendre. Une semblable nécessité ne s’est jamais fait sentir aux Américains.

Tocqueville va plus loin. Le 21 avril 1842, devant l’Académie il déclare sans ambages :

La Révolution, en poursuivant son cours, avait achevé de tout détruire. Elle n’avait encore rien pu créer. Le désordre et la faiblesse était partout. Personne ne savait plus ni commander ni obéir, et l’on se croyait sur le point de recueillir les derniers soupirs du cops social. Napoléon paraît à ce moment suprême. Il ramasse à la hâte et place dans ses mains tous les fragments dispersés du pouvoir, constitue une administration, forme une justice, organise sur un seul et même plan la législation civile aussi bien que la législation politique ; il tire, en un mot, de dessous les ruines que la Révolution avait faites, une société nouvelle, mieux liée et plus forte que l’ancienne société détruite, et l’offre tout à coup aux regards de la France, qui ne se reconnaissait plus elle-même.

Tocqueville, comme Guizot ou Louis-Philippe, ne fut pas favorable au régime impérial, qui était par trop éloigné de sa conception d’un gouvernement libre. Ces derniers craignaient tant la dictature d’un seul que celle du plus grand nombre. Mais ils comprenaient ce que les Grecs appelaient les « nécessités du politique ».

Napoléon hérite d’un pays gravement affaibli politiquement et qui doit supporter depuis une décennie tant les troubles intérieurs – voire la guerre civile-  que les troubles extérieurs, qui opposent militairement la France au reste du continent. Certains conflits prennent leurs sources même sous l’Ancien régime.

L’exemple de la Corse est riche d’instructions.

Placée sous l’autorité de Louis XV en 1769, elle fut l’une des plus belles réussites diplomatiques de Choiseul. Ce dernier écrivait que pour la France, l’île était bien plus importante que le Canada, et un mauvais coup porté à l’Angleterre qui la convoitait.

En 1794, profitant de l’appel de Pasquale Paoli et de Pozzo di Borgo qui refusaient la Terreur montagnarde, la thalassocratie britannique s’empare de l’île, consolidant ainsi sa domination sur les mers. Il fallut attendre la fin 1796, pour que Bonaparte, général de l’armée d’Italie, restaure le pouvoir de la République sur sa terre natale.

De 1799 à 1814, les périls furent nombreux, si bien qu’il fallut abattre, sous peine d’être abattu comme Napoléon le constata avec regret au crépuscule de sa vie. Le cabinet de Londres n’avait de cesse de financer de nouvelles coalitions contre la puissance française, unique rivale véritable. La paix fut impossible malgré les tentatives nombreuses de l’Empereur qui aurait préféré être davantage un bâtisseur qu’un conquérant.

Napoléon déclara un jour :

Je suis foncièrement pour un gouvernement modéré. Vous ne le croyez pas, pourquoi ? Est-ce parce que ma marche ne semble point d’accord avec mes paroles ? La nécessité du moment n’est-elle donc rien à vos yeux ? Je n’aurais qu’à relâcher les rênes, et vous verrez un beau tapage !

Les nécessités du politique…

Tocqueville et Guizot n’hésitèrent pas à reconnaître les services que l’Empereur rendit au pays. Ce dernier évoquant même une complémentarité entre l’Empire et le régime de juillet :

Nous devons à deux grandes puissances d’avoir changé, à cet égard, la conduite de l’Europe. Nous le devons à Napoléon et à la Monarchie de juillet. Nous le devons à Napoléon, parce qu’il a prouvé à l’Europe que la société pouvait être reconstituée en France, qu’elle pouvait subsister régulièrement, fortement, en présence d’un ordre social autre que celui des autres États européens. Voilà le service que Napoléon a rendu, service immense et qui compense bien des fautes […]. Napoléon, chez nous, a réconcilié l’ordre social et la Révolution française avec l’Europe. La Révolution de juillet a commencé la réconciliation de l’opinion politique libérale en France avec les gouvernements européens.

Tocqueville écrit dans un rapport fait à la Chambre des députés, daté du 24 mai 1847 :

L’unité préfectorale est l’une des créations les plus heureuses, et assurément l’une des plus neuves en matière d’administration publique, qui soit due au génie de Napoléon.

Enfin tous deux louent, entre autres, la politique religieuse de Napoléon en la considérant comme adroite et garante de l’équilibre social. Napoléon s’inscrivant, là encore, en héritier de la politique de tolérance du roi Théodore et de Pasquale Paoli, humaniste et démocrate.

La chose nous intéresse d’autant plus que Raymond Aron rappellera que « le libéralisme s’est défini d’abord contre l’absolutisme d’une religion ». Napoléon a expliqué que son Code est « le code du siècle ; la tolérance, ce premier bien de l’homme, y est non seulement prêchée, mais organisée ».

Napoléon libéral ?

La question la plus intéressante est finalement moins celle de savoir si Napoléon aurait pu créer un empire libéral, mais plutôt s’il l’aurait voulu. « Nous sommes trente millions d’hommes réunis par les Lumières, la propriété et le commerce » avait-il déclaré en 1802, une époque où il pouvait espérer la paix, seule condition qui aurait autorisé la réalisation de ses plans pour la France.

Or, l’heure d’une gouvernance libérale n’était pas venue. Il fallut attendre son retour en 1815 pour que l’avènement d’un empire libéral soit envisagé. Pour cela il convoqua Benjamin Constant à qui il dit vouloir gouverner en monarque constitutionnel :

Des élections libres ? Des discussions publiques ? La liberté ? Je veux tout cela… La liberté de la presse surtout, l’étouffer est absurde.

Dans l’esprit de Napoléon, son retour marque bien une rupture philosophique, car « l’ouvrage de quinze années est détruit ». Le 26 mars, à l’adresse du Conseil d’État, il affirme avoir « renoncé aux idées du Grand Empire ». Un jour avant, la censure avait été abolie, tout comme le sera la traite des Noirs par décret le 29 mars.

Les Actes additionnels, fondement de ce nouvel empire libéral, proclamèrent que le but était désormais l’affermissement de la liberté publique. Mieux, Napoléon parait accepter pleinement le parlementarisme hérité de la Charte de 1814. Pour Guizot, les Actes additionnels constituent une sage combinaison permettant la marche vers un gouvernement libre.

Par ce changement, Napoléon pensait surtout à l’Aiglon, destiné à lui succéder mais qui ne pourrait se revendiquer de la légitimité guerrière de son père. À Constant, il dit « le repos d’un roi constitutionnel peut me convenir. Il conviendra plus sûrement encore à mon fils. » Cet avis n’est pas seulement dicté par la conjoncture complexe des cent-jours.

À Molé, dès 1812, alors que son pouvoir est à nul autre pareil, il dit pourtant : « Mon fils sera probablement un homme ordinaire, de faculté modérée : il sera donc le roi constitutionnel tout trouvé. » En ce qui le concerne, Napoléon assure à Las Cases que si les événements ne l’avaient pas contraint à une seconde abdication, il aurait été « franchement le monarque de la constitution et de la paix ».

S’il semblait vouloir une évolution du régime impérial dans un sens plus libéral, aurait-il pour autant accepté toutes les contraintes d’un régime parlementaire, comme celle qui consiste à partager son pouvoir avec une assemblée délibérante ? Guizot ne le pense pas.

Napoléon, à Sainte-Hélène, avoue à Gourgaud :

Je ne me suis occupé de constitution, au retour de l’île d’Elbe, que pour obéir à la mode ; victorieux, j’aurais renvoyé les Chambres. C’est une terrible chose qu’une assemblée délibérante.

En attendant, Napoléon en exil prédisait avec une grande justesse le déclenchement d’une nouvelle révolution « avant vingt ans » à l’issue de laquelle « on mettrait sur le trône le duc d’Orléans, il concilierait tous les partis ». Louis-Philippe au pouvoir, son règne ouvrit une « parenthèse libérale », qui transforma profondément la France.

En 1840, il organisa le retour des cendres de l’Empereur, « décision audacieuse, d’une grande intelligence politique et d’une modernité étonnante » pour Jean d’Orléans, actuel comte de Paris et descendant du Roi-citoyen. Pour le reste, comme un message à la postérité, à Sainte-Hélène, Napoléon s’est défendu de s’être écarté de la voie menant à la liberté politique.

Il dit à Montholon :

Les hommes qui me reprochent de ne pas avoir donné assez de liberté aux Français sont de mauvaise foi ou ne savent pas qu’en 1804 quand j’ai mis la couronne sur ma tête 96 Français sur cent ne savaient pas lire, et ne connaissaient de la liberté que le délire de 93… le temps aurait fait le reste. Les institutions de l’empire renfermaient le germe de toutes les libertés. Il ne suffit pas qu’un peuple dise : je veux être libre de la liberté que prêchent les apôtres du libéralisme, il faut qu’il en soit digne par son éducation.

 

  1. Antoine-Baptiste Filippi est chercheur au Labiana, CNRS- LISA ; CNRS-ISTA, laboratoire de philologie du politique. Auteur de La Corse, terre de droit ou Essai sur le libéralisme latin (Mimésis philosophie, Prix Morris Ghezzi 2019). Co-auteur de l’ouvrage Napoléon, le politique, la puissance, la grandeur (édition Giovanangeli / l’Artilleur), à paraître en juin.
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