L’impossible monarchie libérale (II) : la Monarchie de Juillet

Louis-Philippe credits Wally Gobetz (licence creative commons)

Cette tentative de fonder une monarchie constitutionnelle à l’anglaise, de faire un « 1688 » légitime n’a pas réussi à fonctionner correctement.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Louis-Philippe credits Wally Gobetz (licence creative commons)

Au moment des Trois Glorieuses, le souvenir de l’été 1789 flotte et permet de comprendre le comportement des uns et des autres. Charles X, persuadé que seule la faiblesse a perdu Louis XVI, refuse de céder. Les parlementaires, soucieux de ne pas être débordés par la populace et d’éviter d’être dévorés par la révolution, ont cherché jusqu’au bout le compromis avant d’adopter une solution de rechange. Mais Charles X, en violant des articles de la Charte, devait se jeter lui-même au bas du trône. L’insurrection, quoiqu’il en soit, n’a pas été spontanée et le roi a le sentiment que « l’esprit de la révolution subsiste tout entier dans les hommes de la gauche » qui se dissimulent sous le paravent de la défense de la Charte. Lors des journées de juillet, les trois couleurs qui flottent sur l’Hôtel de ville et les tours de Notre-Dame déclenchent une intense émotion dans la population.

Juillet 1830 rejoue juillet 1789 mais avec des acteurs qui souhaitent éviter 93, haïssant l’aristocratie mais craignant les classes populaires. Le 31 juillet, La Fayette, éternel velléitaire, redoutant une république jacobine et terroriste, embrasse sur le balcon de l’Hôtel de ville le duc d’Orléans, dans les plis du drapeau tricolore, légitimant par ce « baiser républicain » la monarchie constitutionnelle.

Le mot prêté à La Fayette, « la meilleure des républiques », n’est pas seulement un slogan. Pour les orléanistes, le roi n’est plus le roi, les institutions l’emportent sur la dénomination du régime. La personne du roi et la Nation sont désormais totalement dissociées. Avec Charles X quittant le pays par petites étapes, recevant les hommages de ses fidèles sur sa route, disparaît réellement et sans gloire le principe monarchique. Selon la formule vigoureuse de Guy Antonetti1, « la couronne, jetée aux pieds des barricades par les insurgés parisiens, a été ramassée et emballée dans du papier journal par Thiers et ses amis ». Chateaubriand dans son ultime discours à la Chambre des Pairs, le 7 août 1830, où il refuse de voter en faveur du nouveau pouvoir, en tire la conclusion : « la monarchie n’est plus une religion. »

Dès sa proclamation du 31 juillet 1830, Louis-Philippe avait reconnu tenir sa lieutenance générale des « députés de la France ». Le Journal des Débats note avec satisfaction, le 10 août : « 1830 vient de couronner 1789 ». Le préambule de 1814 est supprimé de la Charte « comme blessant la dignité nationale ». Le nouveau roi ne sera pas Philippe VII mais Louis-Philippe, pour bien marquer la rupture ; roi des Français comme Louis XVI en 1791 et non Roi de France et de Navarre. « Le peuple paraît enchanté d’avoir un roi, et surtout de l’avoir fait lui-même » note finement Cuvilier-Fleury2. Louis-Philippe devait être le seul monarque de son temps à vivre sans cour avec ses services civils et militaires et ses charges prestigieuses. Pour les salons du faubourg Saint-Germain, il n’est que Fipp Ier roi des épiciers. Plus profondément, Bonald, dans Réflexions sur la Révolution de 1830, se refuse à voir une monarchie dans un pouvoir né d’une révolution, sans aristocratie, sans religion d’État, sans distinction d’ordres. Tandis que Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-Tombe relevait : « Juillet portera son fruit naturel : ce fruit est la démocratie ».

En dépit de son orgueil, soigneusement dissimulé, Louis-Philippe se présentait comme le fils de Philippe-Égalité, le conventionnel régicide (« il a été fort calomnié, c’était un homme très respectable »). Jeune prince, Louis-Philippe ne s’était-il pas battu à Valmy et Jemmapes ? Avec lui, la monarchie cesse d’être sacrée pour devenir laïque, le roi des Français, premier magistrat de la nation, prête serment à la Charte révisée en présence des pairs et des députés. Dans la salle des délibérations du Palais-Bourbon, drapée de tricolore, aucun symbole religieux ne figure. Le 15 août, dans l’esprit de 1789, le roi enlève au culte l’église Sainte-Geneviève pour lui rendre sa destination de Panthéon dédié aux « grands hommes » par la « Patrie reconnaissante ».

Devant la persistance de l’agitation entretenue par les clubs populaires, Guizot, ministre de l’Intérieur, exprime, six semaines seulement après les débuts du régime, une volonté de « résistance » au « mouvement ». Les 17 et 18 octobre les émeutiers réclamant la tête des ministres de Charles X envahissent le Palais Royal et marchent sur Vincennes. Faisant mine de céder au mouvement pour mieux le discréditer, Louis-Philippe appelle Laffite à former un nouveau cabinet. À la fin du mois de décembre, les vieilles reliques de l’époque révolutionnaire, La Fayette et Dupont de l’Eure, sont cependant écartés. Les 14 et 15 février, l’émeute triomphe : un service funèbre pour l’assassinat du duc de Berry à Saint-Germain-l’Auxerrois apparaît comme une intolérable provocation aux révolutionnaires de juillet qui saccagent l’église puis l’évêché avant d’arracher dans tout Paris les croix fleurdelisés. Le président du Conseil, qui ne veut pas d’ennemi à gauche, réclame alors la suppression des fleurs de lys sur le sceau de l’État, les bâtiments officiels et les carrosses. Le désordre va régner dans la rue en permanence jusqu’à la chute de Laffite.

Dès mars 1831, la résistance l’emporte sur le mouvement et le régime va prendre une coloration clairement conservatrice même si cette conservation s’inscrit dans l’héritage de 1789. Comme le souligne Guizot dans son grand discours du 5 mai 18373 : « la nation française n’a pas entendu vivre toujours en révolution comme elle a vécu pendant vingt ans (…) J’accepte 1791 et 1792 ; les années suivantes même, je les accepte dans l’histoire, mais je ne les veux pas dans l’avenir ». Les attentats contre le roi entrainent l’annulation de la cérémonie prévue pour l’inauguration officielle de l’arc de triomphe, le 29 juillet 1836, dont les hauts-reliefs célèbrent les victoires de la Révolution et de l’Empire, notamment Jemmapes si cher au cœur du roi4.

En revanche, le roi paraît lors de l’érection de l’obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde : installant ce monolithe inoffensif pour tout le monde sur l’ancienne place de la Révolution où trônait le rasoir républicain et où la duchesse d’Angoulême avait voulu entreprendre un monument à la mémoire du roi-martyr, c’était l’occasion d’exorciser les démons diviseurs qui risquaient de la hanter longtemps encore5. L’inauguration du musée de Versailles (10 juin 1837) avec sa galerie des Batailles, depuis Tolbiac en 496 jusqu’à Wagram en 1809, insère ainsi la Révolution française dans l’évolution historique de la France, mettant « 1789 vis-à-vis de 1688 » pour reprendre le mot de Victor Hugo. Enfin, la translation des « cendres » de Napoléon, de Sainte-Hélène aux Invalides, est l’œuvre de Thiers qui voit l’occasion d’achever la réhabilitation de la Révolution et pour Louis-Philippe de montrer que c’est bien la « monarchie de 1830 » qui a « rallié toutes les forces et concilié tous les vœux de la Révolution française »6. Après avoir exproprié les légitimistes de Versailles, le tour est venu des napoléonistes.

Thibaudet a dit : « l’orléanisme, ce n’est pas un parti c’est un état d’esprit ». Le parlementarisme est cet état d’esprit : les articles 16 et 17 de la Charte révisée attribuent aux Chambres l’initiative des lois, jusqu’alors réservée au roi seul. Ses piliers sont la Sorbonne et le Journal des Débats. Son libéralisme est avant tout philosophique et politique7, son rationalisme et son relativisme ne sont pas dénués d’anticléricalisme mais sans sectarisme. Ce rationalisme éclairé respecte infiniment les valeurs spirituelles. Le compromis est érigé en règle de gouvernement.

Avec ce régime de « juste milieu », qui refuse les extrêmes, l’orléanisme vise à réconcilier les Français. Le suffrage censitaire, même élargi en 1831, se réduit à une très faible minorité : 240 000 en 1846 pour un pays de 35 millions d’habitants, soit un électeur pour 150 habitants contre un électeur pour 30 habitants en Grande-Bretagne8. Passant en revue la Garde nationale de Paris, les contribuables en uniforme, Louis-Philippe dit à La Fayette : « cela vaut mieux pour moi que le sacre de Reims ! »

Tocqueville a exprimé avec un dégoût aristocratique cette vision du régime9 : « la classe moyenne qu’il faut appeler la classe gouvernementale, s’étant cantonnée dans son pouvoir et, bientôt après, dans son égoïsme, le gouvernement prit un air d’industrie privée ». Loin de se cantonner à la grande bourgeoisie, le régime recrute dans la noblesse ancienne (Molé, Pasquier, Broglie) et nouvelle (Soult, Mortier)10 tout comme dans les talents issus de la presse ou de l’Université (Thiers, Cousin, Guizot). En somme, c’est le gouvernement des élites, le temps des notables.

Pour l’opposition parlementaire, la révolution est loin d’être terminée. Un compte-rendu de réunion parlementaire rédigé chez Laffite sous l’impulsion d’Odilon Barrot adopte des termes très durs le 28 mai 183211 : « La Restauration et la Révolution sont en présence, la vieille lutte que nous avons crue terminée recommence ». L’opposition prend aussi la forme d’une société secrète, la Société des droits de l’homme et du citoyen d’inspiration jacobine, certaines sections portant les noms évocateurs de Robespierre, Marat, 21 janvier, Guerre aux châteaux et Babeuf . Elle joue son rôle dans l’insurrection des canuts lyonnais (les ordres du jour sont datés du 22 germinal an XLII !) et l’émeute parisienne d’avril 183412.

L’opposition républicaine revendique la souveraineté du peuple dans l’héritage de la Révolution. Thiers la récuse le 16 mai 1840 : « c’est le principe le plus dangereux et le plus funeste qu’on puisse alléguer en présence d’une société ». Guizot la redoute également, lui qui affirmait dès 1820, dans sa brochure Du gouvernement de la France : « Je ne crois ni au droit divin ni à la souveraineté du peuple (…) Je ne puis voir là que des usurpations de la force. » Pour lui, la raison s’incarne dans « une certaine situation sociale fondée sur la propriété industrielle et territoriale ». Elle se manifeste aussi plus prosaïquement dans le corps des fonctionnaires, qui fournit 40 % des députés, et qui, ne percevant pas d’indemnité parlementaire, sont amenés à ménager le gouvernement13 tout comme dans la pratique ordinaire de la corruption, pour obtenir des votes favorables des députés hésitants en octroyant places, bourses, décorations, marchés de fourniture, etc. Le refus d’un élargissement du suffrage censitaire s’explique en grande partie par la crainte de favoriser ainsi les opposants légitimistes, républicains et bonapartistes.

Cette Révolution, que le régime prétend réduire à 1789 en effaçant autant que possible la souveraineté du peuple, revient en force dans sa version maximaliste sous les plumes bonapartistes et jacobines. Pour le cinquantenaire de 1789, le prétendant Louis-Napoléon, publie une brochure, les Idées napoléoniennes. L’immobilisme guizotien favorise ensuite la surenchère révolutionnaire. L’opposition révolutionnaire aux Orléans réclamant la république se tourne vers 1793.

Ainsi, 1847 voit la sortie simultanée des premiers volumes de l’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc et de Jules Michelet, de l’Histoire des Girondins de Lamartine et de l’Histoire des Montagnards d’Esquiros. Le socialiste Blanc critique 89 et l’individualisme bourgeois pour mieux glorifier la Montagne et la fraternité socialiste, Lamartine fait l’apologie de la Révolution sainte et nécessaire jusqu’à Thermidor, imposant pour la première fois l’idée d’un bloc, tandis que Michelet attribue « l’époque humaine et bienveillante » de la Révolution au « peuple » infaillible et les « actes sanguinaires » à un « nombre infiniment petit ». En somme, il est moins question d’histoire que de polémique politique.

La dernière grande crise de subsistance que devait connaître le pays, ultime témoignage de la persistance d’un Ancien Régime économique, avec ses émeutes frumentaires, allait favoriser la radicalisation des mots d’ordre et la mobilisation des foules. Le scandale éclaboussant deux pairs de France, le général Cubières, condamné pour corruption, et le duc de Choiseul-Praslin se suicidant en prison après avoir assassiné sa femme, jette un voile d’infamie sur le régime.

Le 19 décembre 1847, lors de la campagne des banquets, à Chalon-sur-Saône, le député Ledru-Rollin porte un toast « À l’unité de la Révolution française, à l’indivisibilité de la Constituante, de la Législative, de la Convention ». Les références révolutionnaires se multiplient au Parlement. À Lamartine qui a dit : « nous ne voulons pas rouvrir le club des Jacobins », Montalembert réplique : « Il est trop tard, le club des Jacobins est déjà rouvert, non pas en fait et dans la rue, mais dans les esprits, dans les cœurs ». Tocqueville, député de la Manche, le 27 janvier 1848, essaie d’avertir le gouvernement, notamment sur les « passions » des « classes ouvrières » qui étaient politiques et sont devenues sociales14 : « est-ce que vous ne sentez pas… que dirais-je ?…un vent de révolution qui est dans l’air ? » Thiers, devenu opposant, croit bon d’annoncer : « je serai toujours du parti de la révolution ». Le 11 février, prenant la défense de la campagne des banquets, réclamant le vote du droit de réunion, Lamartine fait planer à son tour l’ombre de la Grande Révolution en évoquant le Jeu de Paume, « lieu de réunion fermé par l’autorité et rouvert par la nation ».

Vieillissant, persuadé de son infaillibilité, Louis-Philippe n’écoute rien ni personne : « ce ne sont pas les banquets de veaux froids ni les Bonaparte qui me désarçonneront » répond-il au prince de Ligne, ambassadeur de Belgique. Tandis que le roi Léopold écrit à son neveu le duc de Saxe-Cobourg-Gotha : « Mon beau-père sera chassé sous peu, comme Charles X ».

Quelques jours plus tard, abasourdi, Louis-Philippe apprend la défection de la Garde nationale, « la colonne du trône », passée à l’ennemi. Il devait dire plus tard à Duchâtel : « Est-ce que je pouvais faire tirer sur mes électeurs ? » L’alliance de la bourgeoisie et du peuple, comme en juillet 1789 et en 1830, assuraient le succès de l’insurrection. Décidant de renvoyer Guizot, le 23 février, le vieux roi, loin de désarmer les émeutiers, incitait les républicains à déclencher l’assaut final. La fusillade du boulevard des Capucines, sous les fenêtres du ministère des Affaires étrangères, leur fournit l’incident sanglant qui leur était nécessaire. Louis-Philippe, refusant d’assumer le coût humain exigé par l’écrasement de l’insurrection, démoralisé, abdique avant de fuir les Tuileries en redingote et chapeau rond.

Le 2 mars, traversant l’estuaire de la Seine, de Honfleur au Havre, sous un déguisement de bourgeois normand nanti d’un passeport anglais, le dernier roi a la douleur d’entendre des chanteurs en tournée interpréter l’air de Blondel extrait du Richard Cœur de Lion de Grétry : Ô Richard, ô mon roi, l’univers t’abandonne, celui-là même que les officiers du régiment de Flandre avaient chanté à Louis XVI et Marie-Antoinette le 1er octobre 1789 en foulant aux pieds la cocarde tricolore.


Ce texte a été publié initialement dans Mélanges en l’honneur des deux républiques françaises, 2009. Il a été légèrement retouché pour cette nouvelle publication.

  1. Guy Antonetti, Louis-Philippe, p. 612.
  2. Guy Antonetti, op. cit., p. 607.
  3. Laurent Theis, François Guizot, p. 307.
  4. Guy Antonetti, op. cit., p. 761.
  5. Guy Antonetti, op. cit., p. 768.
  6. Guy Antonetti, op. cit., p. 816, selon les mots de Rémusat, ministre de l’Intérieur, le 12 mai 1840.
  7. En économie, le protectionnisme triomphe.
  8. Néanmoins, les électeurs municipaux sont dix fois plus nombreux, grâce à la loi du 21 mars 1831 qui met fin au long règne de la nomination des conseillers municipaux par les représentants de l’État.
  9. Alexis de Tocqueville, Souvenirs in Œuvres, III, La Pléiade, Gallimard 2004, p. 729. Ces lignes fameuses ne doivent pas faire illusion : ce n’est pas la bourgeoisie d’affaires qui domine le régime, Guizot est plus représentatif que Laffite, vite passé dans l’opposition.
  10. Guy Antonetti note que la moitié des ministres de Louis-Philippe et près de la moitié des députés de la majorité en 1846 étaient nobles.
  11. A. Jardin & A.J. Tudesq, La France des notables, p. 134.
  12. A. Jardin & A.J. Tudesq, p. 139-140.
  13. Michel Winock in S. Bernstein & Michel Winock, L’Invention de la démocratie 1789-1914…, p. 138.
  14. Alexis de Tocqueville, Souvenirs, p. 736-737.