Le nouvel autoritarisme sanitaire

Hannah Arendt by bswise (creative commons) (CC BY-SA 2.0)

Ce que l’on peut voir de totalitaire, ou non, dans nos confinements.

Par Albert Scott.

Profitons de ce deuxième confinement et demi (non pas qu’il s’agisse d’un demi-confinement, mais bien plutôt qu’il n’y a pas vraiment eu de déconfinement le séparant de celui d’automne) pour réfléchir à la nature du phénomène politique que nous vivons.

La tâche est difficile, puisqu’il est sans précédent. Certes, il y a déjà eu quelques quarantaines (inutiles, d’ailleurs) ici et là lors de pandémies pour la plupart bien plus terrifiantes, mais il ne s’agissait tout au plus que de quelques villes et de leurs environs, jamais de pays entiers.

Il ne s’agit pas d’un geste médical collectif anodin, comme un médicament désagréable à avaler que seul un caprice enfantin pourrait nous faire refuser. De telles politiques sont absolument nouvelles, alors que les pandémies sont relativement banales ; les plus de 65 ans connaissent déjà au moins leur quatrième pandémie ayant atteint ou dépassé le million de morts.

Il s’agit donc, au mieux, d’une incroyable innovation politico-sanitaire. Ou tout du moins, ça en aurait été une s’il s’était agi du fruit de nouvelles découvertes scientifiques, ainsi que d’une délibération politique raisonnable accompagnée de réflexion éthique rigoureuse pour décider de son application. Ça n’a pas été le cas.

Rappelons que quel que soit l’état de la recherche et de l’opinion populaire actuelle sur le bien-fondé du confinement, à la veille de la pandémie, le consensus scientifique (page 9) était que les quarantaines sont à éviter en toutes circonstances.

Et même si de solides éléments scientifiques étaient venus recommander les quarantaines nationales, il ne se serait pas pour autant agi d’une évidence politique. Il y a peu de temps auparavant, l’usage de la coercition n’était toléré pour des raisons médicales que dans des cas rares et très encadrés – lorsqu’un malade perd son autonomie, et qu’il devient dangereux pour lui-même et pour les autres. Autoriser aujourd’hui une coercition massive pour des raisons médicales, sur des non-malades, ne coule aucunement de source.

Si ce n’est la lumière de la science (à ne pas confondre avec le bruit de bonshommes en blouse blanche à la télé) qui est à l’origine du mouvement mondial auquel nous faisons face, c’est que celui-ci est d’abord bel et bien de nature politique. C’est de cette façon qu’il a déjà tenté d’être compris par ceux qui lui ont cherché des antécédents du côté du totalitarisme du siècle dernier. On a vu fleurir des citations (souvent approximatives) de Orwell, qui semblaient toutes merveilleusement décrire notre quotidien.

Mais si Orwell est un auteur brillant, qui a su dresser un portrait-type des sociétés totalitaires, il n’est pas forcément celui qui a le plus fait attention à leurs subtilités et leurs mécanismes plus profonds. Pour tout cela, un détour par Hannah Arendt et son monumental Les Origines du Totalitarisme s’impose. Je vous propose donc ici quelques considérations, en vrac, sur ce que l’on peut voir de totalitaire, ou non, au sens de Arendt dans nos confinements.

Commençons par rappeler qu’un totalitarisme n’est pas un simple autoritarisme classique, mais un contrôle étroit de chaque aspect de la vie des individus par une bureaucratie devenue omniprésente. Sous ce rapport, nos « khmers blancs » semblent être les plus purs des totalitaristes. Les lieux où vous avez le droit de vous rendre, les heures auxquelles vous avez le droit de sortir, les motifs sous lesquels vous pouvez rendre visite à vos proches, etc.

Plus rien de tout ceci n’échappe aux autorités. Qu’il nous manque le leader et l’abolition formelle des institutions démocratiques pourrait être vu comme une atténuation de ce caractère totalitaire – ou bien au contraire, on pourrait juger que nous vivons un totalitarisme plus pur que l’ancien, qui était mêlé d’un vulgaire autoritarisme traditionnel.

Remarquons tout de même que ces deux traits, le mépris pour les institutions et le culte du chef, ne sont pas complètement absents. En France, nous avons vu la plupart des décisions prises discrétionnairement par le conseil de défense et le conseil scientifique, contournant ainsi le gouvernement et le Parlement.

De plus, en France comme ailleurs, il semblerait que les dirigeants voient leur popularité augmenter lors des périodes de contraintes les plus dures. En Argentine, après six mois de confinement, le président a vu son approbation s’élever à plus de 85 %. Mais Arendt, à l’affût des discontinuités et des changements qualitatifs dans l’histoire, ne nous permettrait sans doute pas d’identifier de tels traits comme semi-totalitaires.

D’autres caractéristiques totalitaristes peuvent toutefois nous frapper aujourd’hui. En premier lieu, pour Arendt, à la racine du totalitarisme, se trouvent l’isolement et la désolation, c’est-à-dire, non seulement être coupé des autres, mais aussi de soi-même et de se vivre comme « superflu » (c’est le mot de Arendt, nous dirions plutôt aujourd’hui « non-essentiel »).

Toutes les tyrannies, nous dit-elle, fleurissent sur le terreau de l’isolement, et s’assurent d’entretenir celui-ci. Mais la désolation permet une domination bien plus grande des hommes, puisque c’est la totalité de leur vie, et pas seulement leur rapport avec les autres, qui tombe sous les griffes du régime totalitaire.

La forme de la propagande et de l’idéologie totalitaires telles que décrite par Arendt aussi mérite notre attention.

Une fois le régime au pouvoir, nous dit-elle, il n’est plus nécessaire de chercher à convaincre qui que ce soit. Il s’agit seulement de donner, non, décider des faits et de présenter la communication du parti comme ni plus ni moins que de la science. Mais d’une science pervertie, tout entièrement tournée vers la prédiction du futur, plutôt que vers l’explication du passé.

D’une fausse science irréfutable, qui quoi qu’il advienne y verra une confirmation de ses prophéties. Nous le savons tous aujourd’hui : de toute évidence, même lorsqu’il y a beaucoup de morts lors d’un confinement, c’est bien la preuve qu’il y en aurait eu encore davantage sans lui, et lorsqu’il y en a peu sans confinement, c’est qu’il aurait pu ne pas y en avoir du tout.

Pour le vérifier, inutile de comparer les résultats des pays ayant confiné ou non. D’ailleurs, mieux vaut éviter de le faire : certains s’y sont risqués et n’ont pas tous eu le bonheur de confirmer le bien-fondé des diktats de nos médecins-commissaires.

Mais il ne faut pas pour autant négliger les différences importantes entre ce nouvel autoritarisme sanitaire et le totalitarisme ancien.

L’apparent maintien du multipartisme et des institutions est une première différence visible, le relativement faible usage de la répression violente en est une autre. Il y a bien quelques cas de passage à tabac par des policiers pour non port du masque, et une impressionnante charge de cavalerie dans une foule en Belgique, mais comparé au volume des normes qui nous sont imposées, la faiblesse de la violence pour les faire respecter est étonnante.

Elle l’est d’autant plus que pour Arendt, la violence et la cruauté visible sont un trait essentiel du totalitarisme, qui a aucun moment ne cache son intention de causer des atrocités. Cette brutalité en vient à être vue comme désirable par un peuple devenu nihiliste et apathique. Aujourd’hui au contraire, c’est la plus grande des mièvreries, dégoulinante de moraline, qui vient justifier l’enfermement.

La cruauté de celui-ci, le sort des millions de personnes qui sombrent dans la pauvreté, les tentatives de suicide d’enfants, etc. tout ceci est tout simplement oublié. Y penser et envisager de le prendre en compte revient à insulter les soignants. Ce mal n’est pas désiré… Mais il n’est même pas accepté non plus, comme on aurait pu le faire s’il s’était agi d’un calcul politique d’un genre habituel.

Une autre différence, je ne sais pas si elle est plus subtile, mais il faut Arendt pour la voir, est que le totalitarisme est essentiellement un mouvement. Il est une masse atomisé, privée de structure, et mise en mouvement par un chef. Il serait étonnant de voir comme un mouvement ce qui consiste justement à immobiliser autant que possible chaque personne. De plus, ce mouvement se présentait comme éternel, et destiné à durer des siècles.

Aujourd’hui au contraire, on semble, depuis plus d’un an déjà (et je t’imagine ricaner, lecteur égaré de 2022), persuadé de n’en avoir plus que pour quelques semaines. Peut-être s’agit-il en fait du plus parfait inverse du totalitarisme arendtien. Mais peut-être aussi s’agit-il d’un mouvement analogue à celui de la reine rouge de Lewis Carroll, mais à l’envers.

Celle-ci court pour rester au même endroit, parce que dans un monde en constante évolution, c’est la seule façon de rester au même endroit. Cette immobilité, toujours provisoire, est peut-être justement ce que l’on a pressenti comme la façon la plus radicale d’imprimer un changement à la société. Pour le meilleur… ou pas.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.