La parabole des 75 vaches et des 4000 fromages

Cow — @debjam, 2013, CC BY 2.0

Grâce à une vente en ligne organisée vendredi dernier par le site Divine Box, les moines de l’Abbaye de Cîteaux ont réussi à écouler deux tonnes de fromage soit 3000 pièces en 24 heures !

Par Nathalie MP Meyer.

J’ai lu une histoire bien sympathique dans la presse du week-end dernier. En raison des restrictions d’activité dressées devant la pandémie de Covid-19, les moines de l’abbaye de Cîteaux, près de Nuits-Saint-Georges en Côte-d’Or, se sont retrouvés face à un stock excédentaire de 4000 fromages. Grâce à une vente en ligne organisée vendredi 26 mars dernier par le site Divine Box spécialisé dans la vente des productions monastiques, ils ont réussi à écouler deux tonnes de fromage soit 3000 pièces en 24 heures !

En régime de croisière, les 75 vaches montbéliardes de l’abbaye permettent de produire chaque année 140 000 fromages, lesquels sont vendus directement aux particuliers au magasin de l’abbaye ou, pour 60 % des ventes, à des grossistes qui fournissent restaurants et fromageries fines dans le monde entier. Il en résulte un chiffre d’affaires annuel de 1,2 million d’euros très utile pour assurer la subsistance des moines et l’entretien d’un patrimoine immobilier remontant au XVIe siècle.

En temps ordinaire, le succès du fromage de Cîteaux, un reblochon plus fruité qui est apprécié jusqu’à Tokyo, Hong Kong ou Dubaï, est tel que les moines sont plus habitués à refuser des commandes qu’à voir leur espace de stockage submergé par les invendus. La startup Divine Box les avait déjà approchés dans le passé pour leur proposer la vente en ligne, mais limités par leurs 75 vaches et des caves non extensibles à l’infini, ils avaient décliné.

L’épidémie de Covid, ou plutôt les mesures de confinement subséquentes ont évidemment tout changé. Résumé de la situation par le frère Jean-Claude, responsable de la commercialisation :

Les clients viennent moins en boutique et les restaurants sont fermés. La baisse des ventes atteint près de 50 %. On a tenté d’expliquer à nos 75 vaches qu’il fallait faire moins de lait mais elles n’ont pas l’air de comprendre ! Et on ne peut pas pousser les murs.

D’où la décision de recontacter Divine Box pour une opération en ligne ponctuelle visant à récupérer du chiffre d’affaires tout en résolvant la délicate question du stockage (vidéo, 01′ 24″) :

 

 

Bien leur en a pris car l’objectif initial d’écouler une tonne de fromage en trois jours fut largement dépassé. Il fallut même dire stop lorsque les deux tonnes furent atteintes ! Satisfaits de cette première expérience, les moines se promettent de renouveler une telle vente si le ralentissement des conditions économiques l’exigeait à nouveau.

Comme je l’écrivais en introduction, cette histoire est incontestablement sympathique en cela qu’on y voit des efforts récompensés. La joie du « happy ending » en quelque sorte. Mais elle est aussi très intéressante à plusieurs titres.

Elle montre d’abord que face à un revers ou un contretemps, face à une adversité quelle qu’elle soit, face à un défi – et dans le cas des 35 moines de Cîteaux qui ont fait le vœu de suivre le Christ par la prière, le travail et la lecture, on parle de leurs moyens de subsistance – certaines personnes, seules ou en groupe, ont pour réaction immédiate et naturelle de chercher à toute vitesse dans leur tête comment survivre, comment retourner la situation, comment s’en sortir.

S’agissant de moines, on ne saurait mieux dire que de reprendre le dicton bien connu « aide-toi, le ciel t’aidera ». La prière est certes au cœur de la vie des Cisterciens, mais aide-toi d’abord. Bouge-toi, trouve des solutions, tente quelque chose.

Du reste, en ces temps de Covid, de nombreuses personnes et de nombreuses entreprises de toute catégorie ont fait tous les efforts du monde pour maintenir à flot une activité étroitement réduite par l’administration, via le click & collect notamment, ou pour fournir des produits et des services médicaux indispensables que notre système de santé théoriquement en charge a été incapable de gérer, les masques par exemple.

Par contraste, l’incapacité de nos dirigeants et de l’administration à adapter les capacités hospitalières aux circonstances actuelles de la pandémie de Covid, une adaptation qu’on attend depuis un an maintenant, nous confirme si besoin en était que l’administration se voit comme une fin en soi, en aucun cas comme une entité qui pourrait avoir besoin de se remettre en question face aux difficultés.

L’administration n’a jamais de difficultés ; ou si elle en a du point de vue objectif des individus – manque de lits de réanimation par exemple – la difficulté est instantanément déportée sur les individus qui sont priés de rester confinés pour ne pas embouteiller les services hospitaliers. La difficulté disparaît, et avec elle la nécessité de réfléchir à ce que serait une administration efficace. Pratique.

La seconde leçon du fromage de Cîteaux est en rapport avec le statut d’Amazon. Le géant du commerce sur internet est perpétuellement accusé de tout écraser sur son passage, boutiques de centre-ville comme sites plus modestes de vente en ligne.

Il est certain que les moines auraient pu choisir de vendre leurs produits sur la market place d’Amazon comme le font beaucoup de producteurs aujourd’hui. Mais ils ont décidé de faire appel à Divine Box dont le parti pris de mise en valeur de l’artisanat monastique collait mieux avec l’idée qu’ils se font de leur production fromagère.

Autrement dit, l’existence d’Amazon n’empêche nullement l’apparition de niches très spécialisées qui se dotent par exemple de la capacité de développer un marketing sur mesure pour des produits à haute valeur en savoir-faire et en contenu historico-culturel. En fait, elle les suscite. À côté de la Fnac, il y a toujours eu des librairies spécialisées et des commerces de Hi-Fi et de matériel photo très pointus.

Enfin, je ne vous surprendrai sans doute pas en vous disant que l’initiative des moines de Cîteaux n’a pas manqué de provoquer des réactions sur le mode : franchement, pour des moines, ils font preuve de peu de charité ; ils auraient quand même pu donner leurs invendus aux Restos du cœur !

La remarque tombe assez mal au sens où l’abbaye a déjà donné 3000 fromages aux Restos du cœur juste après Noël. Mais même sans cela, il est toujours assez savoureux de voir à quel point les grands généreux avec l’argent des autres sont toujours prêts à donner des leçons de solidarité à la ronde.

D’une part, rien ne dit que les moines n’utilisent pas une partie de leurs recettes pour participer à des activités parfaitement bénévoles, et d’autre part, rien n’empêchait les commentateurs préoccupés de partage de participer à la vente en ligne pour leur propre compte et de donner ensuite les fromages à telle ou telle banque alimentaire de leur choix.

À vrai dire, ce type de commentaire vertueusement hypocrite n’est pas sans me faire penser à un passage très instructif que l’on retrouve avec plus ou moins de précisions chez les quatre évangélistes. Comme nous sommes en pleine Semaine Sainte et que l’on parle de moines, la référence me semble tout indiquée pour conclure ma petite parabole des 75 vaches et des 4000 fromages !

Alors que Marthe et Marie donnent un dîner en l’honneur de Jésus qui avait « réveillé leur frère Lazare d’entre les morts », l’une des sœurs lave les pieds de leur invité avec un parfum de grand prix. L’un des convives dit alors :

Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ?

Dans le récit de Jean (Jn 8, 1-6), l’auteur de cette fine remarque se trouve être le tristement célèbre Judas Iscariote qui va trahir Jésus quelques jours plus tard, mais peu importe finalement, tant le fond de sa réflexion a traversé les siècles en acquérant l’indéboulonnable statut de lieu commun obligé de la bien-pensance.

Étalez en permanence votre souci des pauvres et le tour est joué. Vous passez immédiatement pour une belle personne et vous vous sentez immédiatement fondé à disposer à votre guise de l’argent des autres. Qui pourrait refuser d’acquiescer immédiatement à votre demande, à votre exigence, à votre imposition, pour une si noble cause ?

Jean précise ensuite sans fioritures adoucissantes que Judas « parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait. »

On ne peut s’empêcher de trouver cette phrase étonnamment prémonitoire quand on pense aux indécents gaspillages et aux fréquentes indélicatesses qui sont opérés dans la « bourse commune » de notre pays. N’est-il pas champion du monde des impôts et des dépenses publiques et prétendument plus exigeant que tous les autres en matière d’entraide et de solidarité ?

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