Corée du Sud : succès économique, naufrage démographique

Parque Bukhansan Seoul BY Andres (CC BY-SA 2.0) — Andres , CC-BY

Le développement économique de la Corée du Sud impressionne : comment ce pays, ruiné par la guerre en 1960, est parvenu à un niveau de vie comparable à celui de la France et cinq fois plus élevé que celui du Vietnam ?

Par Yves Montenay.

Le développement économique de la Corée du Sud impressionne : comment ce pays, ruiné par la guerre en 1960, est parvenu à un niveau de vie comparable à celui de la France et cinq fois plus élevé que celui du Vietnam ?

Au prix d’efforts immenses en matière d’éducation et de travail acharné, mais aussi, et c’est moins connu, au prix du sacrifice de sa démographie. Une leçon pour l’Europe.

Commençons par un bref rappel historique.

Un portrait rapide de la Corée

Avec environ 51 millions d’habitants, la Corée du Sud est le troisième pays par importance du monde de civilisation chinoise, derrière la Chine et le Japon, et devant Taïwan et Singapour. Néanmoins, comme le Japon, elle cultive sa personnalité propre en réaction à son grand voisin.

Cela s’est traduit par une forte influence bouddhiste et confucéenne. Cette dernière perdure notamment pour ce qui concerne l’autorité des parents et de toute hiérarchie, mais s’est atténuée sur le plan religieux avec l’arrivée des missionnaires européens au XIXe siècle.

Aujourd’hui 3 % de la population est confucianiste, 24 % bouddhiste et 32 % chrétienne, dont 24% de protestants, les autres, soit près de la moitié, se déclarant athées.

Colonie japonaise de 1910 à 1945, la Corée du Sud a également gardé à la fois une influence de ce dernier pays et une hostilité à son égard, d’autant que les immigrés coréens sont mal vus au Japon.

Au début de la guerre froide, la Corée a été divisée entre un nord communiste et un sud « occidental ».

L’invasion par le nord en 1950 a ravagé le sud, la contre-offensive appuyée par les Américains et les troupes de l’ONU (dont un bataillon français) a permis de reconquérir le sud et d’entrer profondément dans le nord.

La Chine se sentant alors menacée a envoyé massivement ses troupes, et le front s’est stabilisé au voisinage de la frontière actuelle. Juridiquement les deux Corées sont toujours en guerre.

Totalement détruite matériellement et socialement, la Corée du Sud s’est lancée dans un immense effort d’éducation et de travail, avec dans un premier temps des horaires sans limites et des morts d’épuisement, puis une normalisation encore partielle aujourd’hui.

Le succès très remarqué de la Corée du sud

Le résultat est impressionnant avec un niveau de vie par tête partant de celui des plus pauvres pays d’Afrique vers 1960, pour se rapprocher aujourd’hui de celui de la France  : 39 000 dollars en PPA (parité pouvoir d’achat) par an 2018, contre 46 000 en France, 7500 au Vietnam et 183 en République démocratique du Congo.

Le pays est parmi les tout premiers des derniers classements PISA du niveau d’éducation.

Les jeunes du monde entier connaissent ses jeux vidéo et ses stars sur YouTube ou Twitch.

Les hommes d’affaires et les économistes connaissent ses entreprises performantes qui sont souvent des champions mondiaux : les nombreuses entreprises du groupe Samsung, du groupe Hyundai et Kia, un de ses nombreux constructeurs automobiles.

Enfin les politologues remarquent que ce pays s’est profondément démocratisé et qu’il n’est pas donc pas besoin d’être une dictature pour se développer.

Mais ce développement a un prix élevé. Notamment un vieillissement très rapide, sérieusement analysé et auquel l’État cherche des remèdes.

Un vieillissement rapide

La Corée du Sud est, de tous les pays de l’OCDE, celui qui vieillit le plus rapidement : en 2016, 13% de sa population avait plus de 65 ans, cette proportion sera de 24 % en 2030, et si rien ne change, de 60 % en 2050 !

Le nombre des habitants d’âge actif diminue depuis 2015, et la baisse atteindra 20 % en 2040. Dans ce pays où la pression militaire du Nord est forte, le nombre de jeunes en âge de faire le service militaire recule rapidement.

Les nombreux retraités se sentent délaissés, bien que la société leur manifeste beaucoup de respect. La proportion des plus de 70 ans logeant chez leurs enfants diminue, bien qu’elle soit encore de 25 %.

Un système général de retraite existe seulement depuis 1988, le pays se considérant avant comme trop pauvre.

Il est encore partiel, ne concernant qu’un tiers des plus de 65 ans, et maintenant le vieillissement est tel que les projets d’amélioration semblent trop coûteux.

La chute de la fécondité

Cela provient principalement de la chute de la fécondité, tombée à 1,07 enfant par femme (moyenne 2015–19) après 0,98 en 2008 et accessoirement d’une émigration vers les Amériques.

Cette chute de la fécondité a été amplifiée, comme en Chine, par une politique maladroite de l’État, inquiet de voir une fécondité de six enfants par femme à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.

  • En 1973, l’avortement est autorisé.
  • En 1983, le gouvernement commence à suspendre les aides médicales pour les soins maternels aux femmes enceintes de trois enfants ou plus, puis supprime les aides financières pour les parents ayant deux enfants ou plus.
  • Le gouvernement a également poussé la population à n’avoir qu’un seul enfant, via notamment des campagnes de publicités. Il le regrette fortement aujourd’hui.

Des retraites précoces

L’allongement de la durée de vie est bien sûr l’une des deux causes du vieillissement, mais le comportement des entreprises a considérablement aggravé le problème des retraites. En effet elles ont gardé la mauvaise habitude de se séparer de leurs employés autour de 55 ans, âge appliqué aux générations nombreuses du baby-boom.

Ce comportement serait dû au salaire à l’ancienneté qui renchérit le travail des seniors, et surtout à la préférence des entreprises pour les nouvelles générations, « totalement numérisées ».

Ce décalage est aggravé par le fait que le développement coréen s’est fait en très peu de temps, et donc que les relativement anciens sont beaucoup moins diplômés et ont été formés dans des métiers qui ont disparu ou ne recrutent plus, comme les chantiers navals et les aciéries.

Bien sur, les plus âgés reviennent alors sur le marché du travail, mais pas dans leur domaine de compétence et cela reste un gâchis économique.

Le gouvernement a réagi en interdisant depuis 2007 les mises à la retraite avant 60 ans, tandis que le patronat tente de faire adopter un salaire devenant dégressif après un certain âge. Mais il est contraire aux principes confucéens de gagner davantage qu’une personne plus âgée.

Une autre piste serait de compléter la formation des quinquagénaires, notamment aux techniques numériques.

On sait ainsi que les Scandinaves ont beaucoup préparé le recul de l’âge de la retraite (objectif : partir à 67 ans) en faisant évoluer les horaires, la nature des postes et la formation.

L’immigration

C’est une autre piste pour limiter le vieillissement. Mais cette immigration est très faible tant en stock qu’en flux pour des raisons nationalistes, religieuses et linguistiques : le voisin le plus peuplé et encore jeune est l’Indonésie musulmane.

L’idéal serait de recevoir des Coréens du Nord, mais l’émigration leur est interdite et les rares qui réussissent à fuir ont du mal à s’adapter à la vie capitaliste.

On note tout de même une importation de « fiancées » venant de pays plus pauvres comme la Chine ou le Vietnam, pour environ 6 % des mariages.

Rappelons que, comme d’autres pays asiatiques, la Corée du Sud a souffert de l’avortement sélectif des filles, ce qui complique les mariages une génération plus tard. Le gouvernement coréen a combattu avec succès ce comportement, mais le creux correspondant dans la pyramide des âges va se faire sentir pendant près de deux décennies.

Le travail des femmes

S’il ne freine pas le vieillissement, le travail des femmes peut du moins en atténuer les effets économiques. Mais c’est un casse-tête car il pèse sur le taux de fécondité.

Si les femmes de 20 ans ont un taux d’activité supérieur aux hommes, ce taux s’effondre vers la trentaine, pour remonter vers 45 ans mais bien entendu à des conditions de rémunération et de responsabilité inférieures, non seulement aux hommes qui n’ont pas connu d’interruption, mais souvent par rapport à leur travail précédent.

Par ailleurs les hommes attendent de leur femme le même comportement que celui qu’avait leur mère. Ils ont donc une génération de retard par rapport à l’évolution du pays.

Enfin, ils travaillent beaucoup et, comme au Japon, prolongent leur journée de travail avec les collègues. Tout cela les empêche de partager la charge des enfants avec leurs femmes. Le résultat est que les femmes font la grève des enfants, voire ne se marient plus.

Tout le monde est conscient du problème et souhaite davantage d’enfants. Les sondages donnent des vœux de 2 à 3. Mais comment faire pour que les femmes aient le nombre d’enfants rêvé ?

L’État pousse à la limitation des horaires de travail et favorise le congé parental des pères, mais ces deux points sont socialement mal vus par les anciens. Un début d’allocations familiales est lancé, en argent, ou en nature sous forme d’heures de crèche gratuites.

Mais un autre problème complique le redressement de la fécondité

La course à l’éducation

Comme dans d’autres pays à élite en principe méritocratique (cf. les mandarins chinois ou vietnamiens de jadis), l’éducation a toujours été valorisée, et lorsqu’elle s’est massifiée avec le développement, la concurrence entre enfants est devenue terrible, et les parents leur paient souvent une deuxième scolarité journalière privée.

Le résultat est ambivalent :

d’une part la Corée vient en tête des classements mondiaux de connaissances de la part des élèves, très loin devant la France et même devant la Finlande qui faisait naguère jeu égal, mais qui a des méthodes totalement opposées avec autonomie des élèves et ambiance détendue, moins de discipline, de concurrence entre élèves et surtout des horaires totaux très inférieurs,

d’autre part la déception est souvent forte à la sortie du système scolaire, puisque cet immense effort ne donne pas pour autant à tout le monde des places dans l’élite.

Les suicides sont la première cause de mortalité entre 20 et 30 ans, et sont partiellement liés à cette tension, au poids des horaires et à la déception qui suit.

Le gouvernement, qui avait longtemps encouragé cette « fièvre de l’éducation », a donc changé d’attitude, et met maintenant l’accent sur des formations plus courtes, moins prestigieuses mais professionnellement plus efficaces.

Démographiquement, nous avons là une des raisons de la faible fécondité, car pour les enfants nés jusqu’à ces dernières années, et encore pour une partie importante de ceux naissant actuellement, ce système éducatif implique des frais importants et un engagement psychologique fort des parents.

D’où la limitation fréquente à un enfant par foyer donc bien en deçà du nombre souhaité.

Le gouvernement est bien conscient du problème. Dans un premier temps il se livre à un grand effort d’information, et pense visiblement que si les résultats ne suivent pas, cela aura préparé le terrain à des mesures plus contraignantes.

Un avertissement pour la France et l’Union européenne

La Corée fait ainsi face à un vieillissement rapide et considérable qui lui posera des problèmes terribles à l’avenir.

Même si leurs dirigeants réussissaient à rétablir la fécondité du pays dans quelques années, les enfants qui ne sont pas nés depuis 50 ans sont définitivement « perdus ».

La Corée devrait donc être, comme le Japon, un avertissement pour l’Union européenne qui est elle aussi confrontée au vieillissement.

La France est atteinte, mais nos voisins encore plus.

Ils nous demanderont donc de nous plier à la solidarité européenne et de les aider à financer leurs retraites, au détriment des nôtres.

Ils nous demanderont notamment de renoncer au luxe de partir à 62 ans en moyenne, alors qu’ils passent eux à 67 ans, et de leur donner les cinq ans économisés.

Et il nous sera difficile de refuser après avoir fait pression pour bénéficier d’un financement européen des difficultés dues à la pandémie !

Et cela alors que nos privilégiés de la SNCF et de la RATP ont fait, il y a un an, une longue grève pour continuer à partir à 55 ou 57 ans.

Ou alors il faudra que toute l’Europe ouvre largement ses bras à l’immigration de nos voisins du sud et de l’est et se prépare à un immense problème d’intégration…

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